vendredi 4 décembre 2015

Lettre du 5.12.1915

Photo parue dans l'Illustration, accréditant l'histoire des mitrailleurs enchaînés
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 5 Décembre 1915

Ma Chérie,

Par ma carte du 3 courant je t’ai accusé réception de tes lettres des 19, 21 et 23 Novembre arrivées ici en même temps avec les journaux jusqu’au 20. Les deux colis sont comme déjà dit arrivés en parfait état et les chandails aussi bien que les chaussettes et serviettes ont bien plu. Comme le tout m’a été de suite payé j’ai suffisamment d’argent jusqu’à fin Janvier prochain et j’attends dans une dizaine de jours la réponse de Mr. Penhoat qui, je l’espère, pourra me rendre le service que je lui ai demandé de façon à ce que tu n’aies plus besoin de m’envoyer des mandats. Au sujet des chaussettes de 0 fr 95 je trouve cet article très bon pour le prix et j’ai gardé moi-même une paire car il ne me restait qu’une seule paire de mes anciennes. Je comprends que les Galeries (1) ont envoyé les deux colis directement ici ? Dans tous les cas, mon ami était agréablement surpris de la rapidité avec laquelle la commande a été exécutée !
Le fait que les lettres L/M se trouvent sur la feuille de Nantes ne dit pas grand-chose. L veut dire que Leconte l’a dictée ou en a fait le brouillon tandis que “M” l’a écrite ou copiée à la machine. Mais “M” ne peut signifier ni Lucien, ni Jean ou Germaine de sorte que c’est bien un employé quelconque !
Je te fais parvenir ces jours-ci déjà un colis de 5 kgs contenant des dattes et des mandarines, et parce que cet envoi arrivera ainsi vers la Noël à Bordeaux. Si donc l’avis de la Douane arrive, ne le fais pas voir aux enfants !
Oui, cette fin de guerre est encore bien dans le lointain. Penhoat m’écrit de nouveau hier qu’au front on n’en prévoit encore rien du tout et d’après les Tirailleurs revenus ici du front les fortifications de part et d’autre sont si formidables qu’on se demande combien d’hommes il faudra sacrifier pour prendre les tranchées même avec une préparation méthodique avec large usage des canons et munitions. Ceux-ci semblent tout de même arriver de plus en plus au front. Les tirailleurs racontaient pas mal de trucs employés par les Allemands pour faire croire à ces bons Musulmans (2) que les Allemands sont leurs amis et coreligionnaires. Ainsi les soldats allemands campés en face de la “division marocaine” dont les tirailleurs faisaient partie, avaient cousu un croissant sur leurs bonnets, croissant qui se trouve aussi sur les bonnets et cols de beaucoup de régiments indigènes. Il serait exact que les Allemands attachent leurs mitrailleurs aux pièces moyennant des chaînes pour éviter qu’ils s’enfuient. A la dernière bataille en Champagne les tirailleurs ont surpris dans les abris de repos tout un état-major allemand qui, dans sa cabine souterraine (3), venait juste de finir un repas. Se voyant pris, les officiers criaient aux tirailleurs “Kouja, Kouja” (arabe = frère) (4) mais il n’en restait pas un seul (5). Ces bons Africains refusent de comprendre qu’on peut ou doit avoir pitié pour des hommes qui, jusqu’au dernier moment, ont tiré sur eux et qui, la toute dernière seconde, se voyant pris par l’assaillant, lèvent les mains en criant “Camarade” !
La porte mauresque qui se trouvait sur la carte doit se trouver entre Taourirt et Guercif. A propos, les tirailleurs auraient préféré rester en France car si le danger qu’on y court est bien plus grand qu’ici, le service est tout de même moins fatigant !
Dis donc, pourquoi te sers-tu de la lampe à pétrole à présent où le pétrole est si cher ? Cela revient-il encore meilleur marché que le gaz ou l’électricité ? Le riz au chocolat (préparé naturellement avec le lait) est bon, tandis que celui au fromage ne me plaît pas du tout !
En ce qui concerne notre appartement, crois-moi qu’il vaut mieux avoir fait comme cela : une fois à cause de nos meubles ; 2° à cause des voisins actuels et éventuels, et 3° à cause des autorités  (6)! Malgré toutes les apparences fâcheuses, je ne puis toujours pas croire que cette guerre dure encore un an ; nous le verrons bien et nous aurons alors le temps de décider. 
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

                                                  Paul


Notes (François Beautier)
1) - "les Galeries" : il s'agit des Nouvelles Galeries, le groupe fondé à Paris en 1867 ayant ouvert un établissement à Bordeaux en 1894 (il intégra plus tard, en 1983, le groupe Galeries Lafayette). 
2) - "ces bons Musulmans" : Paul, pour une fois, donne une majuscule, mais à tort.
3) - "sa cabine souterraine" : sans doute sa "cagnat" (abri souterrain de tranchée) ou sa "cantine".
4) - "Kouja" : il semble que ce mot arabe retranscrit phonétiquement signifie plutôt "vainqueur" (au sens de "je te reconnais pour vainqueur") que "frère" ou "camarade".
5) - "pas un seul" : les tirailleurs auraient tué tous les Allemands.

6) - "à cause des autorités" : tout ce passage sur l'appartement est obscur. Paul approuverait-il finalement Marthe d'avoir payé les loyers aux propriétaires (les Robin) pour éviter - malgré le moratoire officiel - une saisie des meubles, des ragots des voisins et un contrôle de la police ? 

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