jeudi 23 août 2018

Lettre du 24.08.1918



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Col de Foun-Kheneg (1), le 24/8 1918

Ma Chérie,

Nous voilà depuis 48 heures arrivés sur un plateau où nous serons probablement pendant plusieurs semaines pour garder le col de Foun-Kheneg. C’est un col qui livre passage à la route de Timavid (2) à Larbalou-Arbi (3), la haute Moulouya et le Sud marocain (région de Bou-Denib (4)) ; la route en suivant une petite rivière passe en défilé la montagne qui, des 2 côtés, s’élève à pic, et continue ensuite vers le Sud à travers la plaine. Comme le gros du Groupe Mobile de Meknès se trouve dans la région de Larbalou-Arbi et celui de Bou-Denib sur la haute Moulouya et au-delà où se font en ce moment d’importantes opérations militaires (5), un trafic, très intense pour un pays comme celui-ci, se fait du matin au soir sur ladite route pour ravitailler les colonnes et les postes de Becrit (6), Itzer (7), Tameyoust (8) etc. etc. Nous avons rejoint ici deux autres Compagnies de notre Bataillon ainsi que de l’Artillerie, de la Cavalerie, etc., assurant ainsi la communication et réparant en même temps la piste (9) qui livre du matin au soir passage à des camions automobiles, des charrettes, des chevaux, mulets et à la troupe. Si en route nous avons passablement souffert par la chaleur, nous avons froid ici la nuit car nous sommes à l’altitude de Timhavit (10), soit 2000 m. A part cet inconvénient des nuits fraîches, la vie pour nous est plutôt plus agréable ici qu’à El Hammam (11): il s’agit surtout d’assurer la protection, c.à.d. de faire 3 à 4 km par jour, et de rester sur place à observer le travail de réfection de la route n’est pas non plus aussi pénible et poussé comme les constructions à El Hammam dont les travaux se trouvent forcément ralentis par notre départ, vu qu’il n’y reste que la moitié des troupes. 
Pour moi personnellement, je vois naturellement ma permission (12) retardée considérablement, car d’après nos précisions nous ne rentrerons pas à Aïn Leuh avant la fin Septembre. Je vais faire des mains et des pieds pour pouvoir partir vers le milieu ou au moins la fin d’Octobre, mais dans ces conditions, je ne puis encore rien préciser.
Je t’avais déjà répondu brièvement à tes lettres des 26 Juillet et 1° Août par une lettre commencée à El Hammam et terminée à Aïn Leuh (13). Je ne sais pas comment tu as accueilli la nouvelle de ce départ précipité et du retard en résultant pour ma permission. De toutes façons, il n’y a qu’à se résigner, car on ne peut pas aller contre. Comme je te le disais déjà, la marche des tours de permission est si mal réglée et tellement compliquée qu’il aurait été fou de croire que j’aurais pu partir dès réception des papiers nécessaires comme ont voulu te faire croire les gens de la mairie (14). Il y a ici des hommes mariés, engagés pour la durée de la guerre et au Maroc depuis Septembre 1914 qui ne sont pas encore allés une seule fois en permission !! La pénurie d’hommes (15) est telle que pendant la saison des colonnes il n’y a que 5 ou 6 permissionnaires par Compagnie dehors et comme cette saison des colonnes dure de Mars-Avril à fin Octobre ...
Le prix des denrées que tu signales est dû en grande partie aux spéculations. Songe que l’administration vend le riz ici au Maroc à 1 Fr 87 le kilo, c.à.d. à moins de moitié prix que le commerce en France. C’est tout de même inadmissible comme différence ! Les haricots blancs coûtent toujours à l’Administration 1 Fr. 88 le kilo, le saindoux 5,00, l’huile 3,62 le litre et la farine 0 Fr. 78, le pain 0 Fr 60 le kilo ; et le pain est sûrement meilleur que celui que tu achètes en ce moment ! (16)
De la guerre, toujours aucune fin à prévoir, rien qui pourrait faire entrevoir une solution quelconque ! Je constate que tu as abandonné le “Journal du Peuple” pour le “Populaire” (17) qui a peut-être une tournure plus officielle d’organe du socialisme. L’article de l’autre jour sur l’acceptation par la Social Démocratie allemande du programme des neutres pourrait réveiller quelques espoirs si l’on ne connaissait pas l’optimisme exagéré du parti pour l’action de son internationale (18).
Je te laisse Chérie pour le moment en t’envoyant ainsi qu’aux enfants mes meilleurs baisers.

Paul


Notes (François Beautier) 
1) - « Foun-Kheneg » : en fait Foum Kheneg, petit poste établi par la Légion en 1915 juste au sud de Timahdite (voir le courrier du 16 juin 1918), à 30 km à vol d’oiseau à l’est-sud-est d’Aïn Leuh (où se trouvait précédemment Paul, comme il le précise un peu plus loin). Ce poste de contrôle du col du même nom est devenu stratégique pour la Légion depuis juillet 1918 puisqu’il verrouille la route Meknès - Midelt - Boudnib par laquelle les rebelles du nord-ouest et du sud-est du Maroc cherchent à se rejoindre.
2) - « Timavid » : en fait Timahdite, ville étape entre le Moyen et le Haut Atlas, installée au franchissement de la vallée du haut Guigou par la route Meknès - Midelt, à 8km au nord du col de Foum Kheneg. Ce secteur constitue la bordure nord du territoire ancestral de la tribu berbère rebelle des Beni M’guild, c’est-à-dire la Haute vallée de la Moulouya (que contrôle localement la ville étape de Midelt).
3) - « Larbalou-Arbi » : en fait Arhbalou-Larbi, petit poste de la Légion, installé au début 1918 dans une forêt de cèdres, en haute montagne, à environ une quinzaine de km à vol d’oiseau à l’est du col de Foum Kheneg. Les rebelles Beni M’guild ont vainement tenté par la force, le 19 juin 1918, d’empêcher une colonne de la 21e Compagnie du 5e Bataillon de troupes mobiles de s’y installer.
4) - « Bou-Denib » : actuel Boudnib, à 190 km au sud-est de Foum Kheneg, poste fortifié de la Légion, destiné depuis 1908 à contrôler les relations vers le nord et l’ouest de la région du Tafilalt (à l’époque « Tafilalet »), située à 100 km à vol d’oiseau au sud-ouest de Boudnib . Cette vaste oasis fut occupée pacifiquement à partir de décembre 1917 sur l’ordre du Résident général Hubert Lyautey. Elle sera précipitamment évacuée sur son ordre, en octobre 1918, face à une rébellion pourtant assez peu dangereuse menée par la tribu berbère des Aït Atta, ce qui donna aux rebelles berbères l’illusion d’être victorieux et encouragea tous les nationalistes marocains à transformer la guérilla anticoloniale en une vraie guerre antifrançaise de libération nationale, dite « Guerre du Rif ».
5) - « opérations militaires » : depuis le printemps 1918 les différentes tribus berbères tentent vainement de reprendre le contrôle de tous les axes permettant de relier le Maroc du nord-ouest (dit « Occidental ») au Maroc du sud-est (dit « Oriental »), que Lyautey cherche à maintenir séparés pour les pacifier de force puis les unifier sous son seul contrôle. 
6) - « Becrit » : en fait Bekrite, petit poste à environ 25 km à vol d’oiseau à l’ouest-sud-ouest de Timahdite, en miroir de celui d’Arhbalou-Larbi par rapport au poste de Foum Kheneg, en pleine forêt de cèdres comme celui d’Arhbalou-Larbi et à une altitude de plus de 2000 m (Paul écrit dans son courrier du 4 décembre 1917 que c’est le plus élevé qu’il connaisse au Maroc). 
7) - Itzer : petit poste d’altitude à 3 km au sud-ouest du milieu du trajet par la route entre Timahdite et Midelt, donc sur le versant sud du Moyen Atlas et en plein territoire des Beni M’guild.
8) - « Tameyoust » : en fait Tamayoust, petit poste urbain établi par la Légion en 1917 à moins d’une vingtaine de km au sud de celui d’Arbalou-Larbi, en bordure nord de la haute plaine de la Moulouya, sur la route reliant Midelt à Fès par Boulemane, donc sur un point stratégique du territoire tribal des Beni M’guild.
9) - « la piste » : il s’agit de routes carrossables non revêtues, donc de « bonnes » pistes, dont Paul - en tant que soldat en âge d’être versé dans la réserve territoriale (il l'a peut-être été lors de son 34e anniversaire, sans changement d'affectation comme la loi du 5 août 1914 le permet, mais il ne se dit devenu « territorial » ou « pépère » dans aucun des courriers conservés) - assure la surveillance des chantiers de maintenance et d’entretien, ce qui ne l’exempte pas des risques de combats puisque le contrôle du secteur est convoité par les rebelles. 
10) - « Timhavit » : en fait Timahdite, dont l’altitude de 1815 m est à peine inférieure à celle du col et du camp de Foum Kheneg, à 1921 m. 
11) - « El Hammam » : poste situé à 40 km à vol d’oiseau à l’ouest de Foum Kheneg, où Paul fut précédemment affecté du 17 mai 1918 (voir sa lettre du 19 mai 1918) jusqu’à la mi-août 1918.
12) - « ma permission » : il s’agit d’une permission exceptionnelle dite « de naissance ». Elle n’était aucunement obligatoire mais elle devint pratiquement automatique à la suite des « troubles » de l’année 1917. Or elle ne peut être demandée et délivrée qu’au siège du commandant de la Compagnie, c’est-à-dire à Aïn Leuh (la lettre du 1er septembre 1918 indique que ce chef de bataillon n’est toujours pas rentré d’El Hammam).
13) - « Aïn Leuh » : cette lettre annonçant au début-août le transfert d’El Hammam à Foum Kheneg via Aïn leuh, n’a pas été conservée. 
14) - « la mairie » : celle de Caudéran, où réside Marthe.
15) - « la pénurie » : le manque d’hommes qui oblige Lyautey à réduire ses opérations et à retarder les tours de permission s’explique par l’affectation prioritaire des soldats de l’armée française sur les fronts métropolitains, où les autorités espèrent que s’obtiendra la victoire finale.
16) - « en ce moment » : ces relevés de prix confirment la cherté du coût de la vie provoquée par la pénurie en métropole et non pas, comme le suppose Paul, l’existence d’une spéculation particulière qui y ferait flamber les prix environ au double de ce qu’ils sont pour les Français au Maroc. En somme Paul refuse une fois de plus (voir sa lettre du 13 avril 1918 et la note correspondante) de reconnaître (ou de dire qu’il constate) qu’il existe deux marchés distincts, celui de la métropole (où la guerre entraîne des pénuries) et celui de cette colonie particulière qu’est en train de devenir le Maroc, où l’administration et les colons se fournissent à vil prix et où l’inflation est faible parce que la guérilla anticolonialiste a beaucoup moins d’effet sur l’économie locale que la guerre en métropole. Peut-être refuse-t-il de parler de ce marché colonial simplement parce qu’il s’identifie inconsciemment ou tient consciemment à être identifié comme Poilu de la Grande Guerre et non comme agent de la colonisation du Maroc par la France.
17) - « Le Populaire » : Marthe a peut-être détecté et refusé l’évolution de plus en plus révolutionnaire et léniniste (bolchévique), du Journal du Peuple originellement contestataire du vieux socialisme réformiste français. Au contraire, depuis ses débuts en 1916, Le Populaire n’a pas dévié de cette ligne socialiste humaniste, idéaliste, pacifiste et internationaliste qui lui vaut d’être très influent donc systématiquement censuré en 1918 par le pouvoir jusqu’au-boutiste.

18) - « son internationale » : comme le Parti socialiste français, le Parti social-démocrate allemand (SPD) espère que la Seconde Internationale (socialiste) à laquelle il appartient saura motiver les classes populaires des différents pays à poser les armes et à faire la paix sans victoire. Cependant, de même que le Parti socialiste français voit grossir en lui puis commencer à s’en détacher une aile révolutionnaire favorable à une Troisième Internationale (communiste, léniniste, qui sera officiellement créée à Moscou en mars 1919), le Parti social-démocrate allemand voit sa fraction révolutionnaire, qu’il a exclue en avril 1917 et qui a formé le Parti social démocrate indépendant (USPD, socialiste révolutionnaire), devenir de plus en plus influente et décidée à conduire la révolution politique et sociale (dite « spartakiste ») avant de (et pour) faire la paix. Face à cette perspective de guerre civile, des militants allemands modérés du Zentrum (le Centre, c’est-à-dire la droite libérale non belliciste, que l’on désigne alors aussi comme « Les Neutres » parce qu’elle souhaite - comme les pays neutres - seulement le retour à la paix pour que les affaires reprennent) et du Parti social-démocrate (la gauche non-révolutionnaire) se tendent la main pour obtenir rapidement la paix sans passer par une révolution sociale (la fin de l’empire leur apparaît comme une révolution politique absolument nécessaire). La principale figure de ce rapprochement à partir du début de l’été 1918 est le député et président du Parti social-démocrate Friedrich Ebert (1871-1925), qui propose à ses concitoyens modérés un gouvernement de coalition droite - gauche pour rétablir la paix, et un arrêt des luttes partisanes, c’est-à-dire un « compromis de classe » pour réformer l’Allemagne.

vendredi 15 juin 2018

Lettre du 16.06.1918



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

El Hammam, le 16 Juin 1918

Ma Chérie,

Comme il n’y a pas encore eu de départ de courrier, j’ai retenu ma lettre du 13 et vais mettre la présente dans la même enveloppe. Car la crise du papier et des enveloppes commence à se faire sentir chez nous : il faut espérer qu’un convoi de ravitaillement (1) arrive avant le 14 Juillet tout au moins et je pense que le Groupe Mobile qui doit rentrer de la région de Timavid (2) vers le 8/10 Juillet viendra encore ici avant le 14. Voici que je commence, moi aussi, à compter avec toutes les fêtes comme la plupart des légionnaires de carrière. Ceux-ci ne parlent guère des mois et des saisons, mais prennent comme point de départ le premier de l’an, Pâques, Pentecôte, le 14 Juillet et la Noël ... 
C’est encore dimanche et le temps a l’air de vouloir se mettre à la pluie. Quelques partisans (3) qui, paraît-il, ont habité (4) autrefois ces parages, sont venus commencer la récolte de l’orge qui occupe toute la vallée et qui, en beaucoup d’endroits, est déjà mûr. Je constatais, non sans une certaine mélancolie, que c’est la quatrième fois que je vois ainsi mûrir le blé (5) au Maroc, et me demandais si c’était réellement la dernière. Mais les bicots Zaians (6), qui, sans doute, avaient compté couper eux-même l’orge, fût-ce la nuit comme les Rhiatas à Touahar (7), ont mal pris l’intervention des partisans et ont commencé à tirer sur eux sans du reste faire du mal. A la suite de cette histoire notre projecteur promenait sa lumière presque toute cette nuit sur les champs pour nous permettre de voir si les Zaians n’étaient pas au travail (8). Comme j’étais de garde cette nuit, je pouvais observer l’effet curieux des jeux de lumière sur le paysage : c’est comme une gigantesque lanterne magique qui éclaire un grand rond à un millier de mètres de distance. Le village en ruine, les champs, les rochers et le bas de la forêt apparaissent très nettement, mais on ne voyait même pas la queue d’un chat. C’est bizarre, quand même, cette tranquillité extraordinaire !
La séparation des frères Wooloughan (9) m’étonne beaucoup et je suis surpris aussi que la vieille bonne (10) soit restée avec Lucien (11). Il est certain que tous deux ont gagné pas mal d’argent avec leur affaire de Bassens (12); par contre leur commerce de charbon etc. ne leur a presque rien rapporté depuis 2 à 3 ans (13).
Les Officiers et Sous-Officiers ont été beaucoup augmentés dernièrement ; actuellement il y a une proposition de loi (14) augmentant la solde des soldats d’environ 85 centimes par jour ; mais avant que cette loi, acceptée par la Sous-Commission de l’Armée, soit votée par la Chambre et surtout appliquée, la guerre pourra facilement se terminer. Il est vrai d’autre part qu’ici à El Hammam on n’a guère besoin d’argent ; moi personnellement je n’ai besoin de rien !
As-tu pu t’arranger avec Mr. Gaussens (15) pour le paiement de l’installation du gaz au 1° étage (16)? Et Mme Robin, lorsque tu l’as revue maintenant, n’avait-elle pas encore reçu une autre réponse de Me Palvadeau ? La chinoiserie de l’affranchissement a toujours été remarquable : notamment la carte postale qui, en France, coûtait le même port qu’une lettre et qui, envoyée dans la même ville en France, ou en Australie, ne changeait pas de timbre (17).
Je suis infiniment content que les enfants soient enfin rétablis et surtout que Melle Campana (18) ne prévoit pas de suites fâcheuses pour Georges.
Bon courage, ma chérie, pour l’évènement (19), et télégraphie-moi aussitôt si tu vas bien, mais surtout, s’il y avait un danger quelconque, ne me le cache pas, je t’en supplie.
Je t’embrasse, ainsi que les enfants, du fond du coeur.

Paul



Notes (François Beautier)
1) - « ravitaillement » : le poste avancé d’El Hammam est en fait pratiquement isolé du reste des forces françaises par les rebelles. 
2) - « Timavid » : comme souvent, Paul se satisfait d’une écriture phonétique, vraisemblablement parce que Marthe ne suivait pas sur des cartes d'état-major ses divers déplacements. Il s’agit ici du poste de Timahdite, situé sur le territoire de la tribu berbère des Beni M'guild, à 40 km à vol d’oiseau à l’est de El Hammam. Ce poste a été installé par la Légion en 1915 pour contrôler le carrefour entre la haute vallée du Guigou (qui file vers le nord-est) et la route de Meknès à Boudnib traversant du nord-ouest au sud-est le Moyen Atlas par les cols d’Ito, de Foum Kheneg et de Zab. Paul a évoqué ce site, près duquel il est passé lors d’une escorte de convoi, dans sa lettre du 4 décembre 1917, pour en signaler la haute altitude (le sommet qui le domine atteint 1940 m).
3) - « partisans » : ce mot qui désigne - depuis la Révolution russe et la Résistance au nazisme - les rebelles à l’ordre établi, désignait antérieurement les adeptes du pouvoir en place. Paul, qui occupe un fortin chargé d’imposer l’ordre du protectorat français, désigne ici les Marocains qui ne se rebellent (apparemment) pas. En fait, la rébellion avait besoin de se nourrir du travail des paysans, lesquels étaient poussés par les caïds - de gré ou de force - à les approvisionner, donc à cultiver la terre et à élever leurs troupeaux comme s’ils consentaient à se pacifier. 
4) - « habité » : il semble que la tribu berbère des Beni M'guild, originaire du Sahara, ait étendu depuis la fin du Moyen Age son territoire vers le nord depuis le Tafilalt (à plus de 200 km au sud) jusqu’au col d’Ito (à une quarantaine de km au nord). 
5) - « le blé » : compte tenu des régions où il est passé, Paul a pu voir au Maroc des récoles de céréales diverses (blé dur, orge, seigle, avoine… ) et d’une pseudo-céréale (le sarrasin). 
6) - « bicots Zaïans » : les Zayanes ne sont pas des Arabes (en argot xénophobe « Bicots ») mais des Berbères. On se demande ce qui poussait Paul à s’abaisser à une telle grossièreté d’analyse : l’usure de ses capacités intellectuelles dans un milieu bien peu favorable à la réflexion, ou le désir de se « couler » dans la masse en amalgamant et méprisant les rebelles ?
7) - « les Rhiatas à Touahar » : voir la lettre du 3 juin 1917, qui décrit les paysans rebelles de la tribu des Rhiatas travaillant de nuit leurs propres champs pour échapper aux tirs des Français. Cette fois, à El Hammam, Paul observe des partisans (paysans « pacifiés ») tentant d’empêcher des rebelles (peut-être de la même tribu) de récolter de nuit leurs propres champs pour se nourrir et/ou pour les contraindre à rejoindre la rébellion (notamment en ne livrant plus de vivres aux Français). Pour la seconde fois, Paul se garde donc bien de conclure à l’évidence que l’armée française menace de famine les Marocains qui lui résistent. Et de remarquer que la guerre qu'il mène n'a rien de grand, car elle n'est que coloniale.
Sur les intentions françaises au Maroc à ce moment-là voir le très intéressant article d'Augustin Bernard, daté de l'automne 1917: https://www.persee.fr/doc/geo_0003-4010_1917_num_26_144_4023
8) - « au travail » : il s’agit pour les Français (dont Paul) d’empêcher les rebelles nationalistes marocains de s’approvisionner en vivres provenant de leur propre pays, et du même coup, de conduire les « partisans » (peu ou prou soumis temporairement ou durablement au protectorat) à combattre effectivement et ouvertement la rébellion de leurs concitoyens. La Grande Guerre au Maroc n'est qu'une classique et sordide guerre coloniale qui pousse le peuple marocain à la guerre civile. Hubert Lyautey lui-même a témoigné, dans une lettre du 28 juin 1918 à son ami le général Maurice Pellé, de cette distinction fondamentale entre la Grande Guerre et la guerre coloniale que la France menait simultanément au Maroc, en lui écrivant : «Je ne vous parle pas du Maroc, c’est vraiment trop peu important dans l’ensemble des choses... ».
9) - « frères Wooloughan » : pour la première (et dernière) fois, Paul mentionne l’existence d’un frère de son ami et collègue professionnel américain. 
10) - « la vieille bonne » : vraisemblablement la domestique âgée des deux frères.
11) - « Lucien » : sans doute l’un des deux frères Wooloughan. 
12) - « Bassens » : port de la rive droite de la Gironde, en aval immédiat de Bordeaux, où Wooloughan menait ses affaires d’importation de charbon et de pétrole. Ce port était avant-guerre spécialisé dans l’exportation de vins et l’importation de combustibles. L’armée américaine s’y installa à partir de juillet 1917 et agrandit (et encombra) considérablement les quais et appontements.
13) - « depuis 2 ou 3 ans » : la guerre a fait grimper les tarifs (notamment du fait de la réduction des importations par voie maritime résultant de la guerre sous-marine) mais réduit les profits car les marges et les volumes ont chuté (la concurrence s’est tendue, les consommateurs ont restreint leurs achats et n’ont pas renouvelé leurs stocks).
14) - « proposition de loi » : débattue le 10 mai 1918, cette loi fut finalement votée le 19 décembre 1918, donc après l’armistice, comme le craignait Paul, encore une fois remarquablement capable de prédire l’avenir en en analysant les facteurs. 
15) - « Mr. Gaussens » : sous-locataire potentiel de Marthe. Paul l’a mentionné dans sa lettre du 1er juin 1918. 
16) - « gaz au 1er étage » : voir la lettre du 1er juin 1918. 
17) - « de timbre » : depuis le 1er janvier 1917, la très complexe grille des tarifs postaux français est très simplifiée, mais le prix des affranchissements est pratiquement doublé. Alors que les tarifs pour les colis variaient en fonction du poids et de la distance, le port d’une carte postale dite ordinaire était de 0,15 F quelle que soit la distance pourvu que le pays destinataire soit membre de la Convention internationale d’échange postal. Cependant, la « chinoiserie » signalée par Paul demeurait sensible, notamment par l’existence de plus de 60 définitions de types de courriers et, pour les destinations intérieures, la conservation de différences entre le port d’une carte postale de 5 mots au maximum (0,10 F) ou de plus de 5 mots (0,15 F, soit le même affranchissement qu’une lettre pesant jusqu’à 20 g à distribuer en France).
18) - «  Melle Campana » : médecin, ou infirmière, ou garde-malade, consulté par Marthe. 

19) - « l’événement » : l’accouchement, dont Paul est persuadé de l’imminence. 

jeudi 31 mai 2018

Lettre du 01.06.1918

Winston Churchill en 1905

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

El Hammam, le 1° Juin 1918

Ma Chérie,

Nous avons depuis hier la visite du Général de Division Lyautey, Commissaire Résident de France au Maroc, Commandant en Chef des T.G.M. (1), ancien Ministre de la Guerre, venu avec une brillante suite en six grosses et confortables automobiles par la nouvelle piste de Lias (2), voir les travaux du nouveau poste, y hisser le drapeau tricolore, et décerner des décorations. France - République - Drapeau - Honneur - Victoire - Félicitations, grand effort fourni - Encouragements, nouveaux efforts à fournir. Depuis 2 h 1/2 les troupes étaient massées sous un soleil de plomb ; à 5 h du soir les autos arrivaient en bas ; Sonneries “Au Champ” - Revue - Sonnerie “Au drapeau” - Ouvrez le ban - “Au nom du Président de la République et des pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous nommons...” etc. etc. - Marseillaise - Concert. Oh, si l’on m’a envié ma modeste petite embuscade (3) d’agent de liaison qui me permet de rester pendant ces solennités à l’ombre de ma tour pointue, loin de la foule importune, loin du bruit (pour la suite consultez la chanson populaire si bien connue). Enfin, le Général nous alloue 2 quarts de pinard (4), ce qui met facilement tout le monde d’accord sur le cri à pousser, en l’occurrence “Vive Lyautey”!
J’ai reçu en même temps tes lettres des 13 et 16 Mai, une de Penhoat et une de Fried (5). Bien entendu, j’ai commencé par ta lettre du 16 qui, malgré tout, respire un peu de soleil et d’espoir. Est-ce que Mr. Gaussens (6) est revenu pour louer ? Je ne connais pas ce Monsieur qui, comme ingénieur des Arts et Métiers, n’était certainement pas bien connu à Bordeaux avant la guerre. De toutes façons, ce serait une bonne chose s’il prenait ferme pour 3 mois. Il est évident qu’au fond de Caudéran ou tout à fait à la campagne tu ne trouveras pas le gaz (7) et l’électricité à moins de prendre une villa (8). Du moment que les Pacifics  ont rapporté 2x417 Frs., l’Extérieur (9) environ 1250 Frs., Me Lanos doit disposer avec les intérêts de 834+1250+250 soit d’environ 2300 Frs., et il faut le pousser le plus souvent possible pour qu’il s’occupe du règlement. Je suis du reste persuadé que l’affaire de Nantes est aussi réglée ou à peu près à l’heure qu’il est, car autrement Me Palvadeau n’aurait pas répondu dans le sens indiqué à Mme Robin (10). Ce qui ne doit pas t’empêcher d’écrire quand même à Nantes dès que possible pour savoir à quoi t’en tenir.
Je ne puis pas me figurer que la santé de Georges soit ébranlée du moment qu’il est de bonne humeur et qu’il a bonne mine. Evidemment, les traces d’une pneumonie ne s’effacent pas si vite que cela, mais enfin cela doit passer complètement au courant de l’été. Est-ce que Suzi (11) est au moins complètement remise ? J’aurais bien voulu que la petite se remette complètement au Pont de la Maille (12), mais bien entendu ton isolement ne vaut rien, et sous ce rapport il vaut mieux qu’Hélène rentre. Sa soeur n’aurait-elle pas accepté de garder Ali (13) pendant une semaine ou deux contre une petite pension ? 
Penhoat me dit que sa famille habite hors de la Ville (14), presque à une heure de tramway. Lui-même, auxiliaire (15), a maintenant tellement à faire qu’il ne lui reste presque pas de temps pour s’occuper des affaires R. Array et Cie (16). Pour le moment, c’est Array qui est à Rouen, mais Gérard (17) doit venir lui-même sous peu. Jusqu’ici, ils n’auraient eu aucun succès, sauf en ce qui concerne les frais d’installation.
Tu auras lu que l’offensive a recommencé et cette fois dans le secteur le plus rapproché de Paris : Soissons et Noyon, sans parler de Reims (18). Et tu verras que les Allemands mettront tout en oeuvre pour amener une décision cet été ! Penhoat m’a adressé un numéro de l’Humanité (19), avec le texte complet du memorandum du Prince Lichnowski (20), ancien ambassadeur de l’Allemagne à Londres. On y sent souvent percer la rancune contre les gros bonnets (Chancelier, Empereur etc.) mais les passages les plus intéressants sont sans doute ceux qui rapportent son jugement (très favorable) et ses impressions sur les leaders anglais de l’époque, c.à.d. Sir Ed. Grey (21), Asquith (22), Churchill (23), Nicolson (24) et le roi Georges (25). L. (26) rend le gouvernement allemand responsable de la guerre et prévoit la démocratisation de l’Allemagne à la suite de la guerre. 
Tu ne m’as pas accusé réception de mes lettres des 19 et 21 Avril (27). Ne les as-tu pas reçues ? Comme je te le disais déjà, il est maintenant à peu près certain que la 24° Cie restera à E.H (28). Les bicots (29) ne nous embêtent plus beaucoup.
Mille baisers pour toi et les enfants.

Paul


Fried (30) va toujours bien et t’envoie le bonjour.


Notes (François Beautier)
1) - « T.G.M. » : Tirailleurs et Goumiers Marocains. Noter que l’abondance des majuscules attribuées par Paul au visiteur constitue un impeccable garde-à-vous épistolaire. La suite de la description de la visite du Résident général Hubert Lyautey pastiche avec humour les reportages officiels que Paul lit dans le Bulletin quotidien des armées.
2) - « Lias » : la Légion a établi une piste carrossable depuis Lias en direction d’Aguelmouss pour renforcer le front contre l’arrivée de rebelles du sud-est marocain entre Aïn Leuh et Mrirt.
3) - « embuscade » : « planque », emploi tranquille non exposé au danger. 
4) - « pinard » : le vin, dont deux quarts font un demi-litre, soit une belle ration.
5) - « Fried » : première mention de cette personne dont le courrier de Paul ne précise pas l’identité.
6) - « Mr. Gaussens » : nouveau sous-locataire potentiel de Marthe.
7) - « gaz » : Marthe occupe le 1er étage de la maison, mais le gaz n’est pas distribué à ce niveau (voir la lettre prochaine du 16 juin 1918). 
8) - « prendre une villa » : Marthe a sans doute exprimé le souhait de déménager aux marges de Caudéran ou à la campagne pour payer un moindre loyer. Paul lui fait remarquer qu’à moins de louer une villa urbaine (donc à loyer élevé), elle ne serait alimentée en banlieue ni en gaz ni en électricité.
9) - « L’Extérieur » : Paul parle de titres que son avocat Me Lanos a vraisemblablement vendus pour son compte. Les titres de « l’Extérieur » semblent être ceux de l’emprunt extérieur de l’État espagnol (dont Paul parlait en tant que « rente » dans son courrier du 6 juillet 1915, et qu’il déclarait souhaiter vendre dans sa lettre du 22 avril 1917) ; les deux « Pacifics » sont vraisemblablement deux obligations de l’Union Pacific Corporation, une société américaine travaillant dans le secteur ferroviaire aux U.S.A. (dans sa lettre du 6 juillet 1915, Paul demandait à Marthe si elle en avait reçu les récépissés).
10) - « Mme Robin » : Maître Palvadeau a vraisemblablement informé la logeuse de Marthe, Mme Robin, que la liquidation imminente de la société L. Leconte et la levée partielle du séquestre lui permettraient de régler bientôt pour le compte de Paul l’arriéré des loyers des Gusdorf.
11) - « Suzi » : autre surnom de Suzanne, née en 1909, fille aînée des Gusdorf, plus souvent dénommée Suzette par son père.
12) - « Pont de la Maille » : en fait « Pont de la Maye », quartier de la commune alors encore assez rurale de Villenave d’Ornon, qui constituait l’entrée sud de l’agglomération bordelaise. Il semble que Suzanne y ait passé quelques jours dans une institution (dispensaire, centre de convalescence, colonie de vacances ?) ou chez une famille amie. La lettre du 17 octobre 1918 mentionnera de nouveau ce lieu où Georges et Alice auraient à leur tour séjourné.
13) - « Ali » : Alice, seconde fille des Gusdorf, née en 1914. 
14) - « la ville » : il s’agit de Rouen, où Penhoat entreprend de fonder une société de courtage maritime. 
15) - « auxiliaire » : Penhoat est mobilisé à Paris, vraisemblablement dans un emploi de service où il n’est que subalterne (« auxiliaire »), ce qui lui laisse beaucoup de temps qu’il consacre à son projet de société de courtage à Rouen.
16) - « R. Array et Cie » : déjà mentionnée dans la lettre du 21 avril 1918, cette société semble avoir été sollicitée par Penhoat pour faire fonctionner (le temps de son absence pour cause de mobilisation) le bureau qu’il a loué à Rouen pour y installer dès sa démobilisation sa propre société de courtage. Il se peut aussi que cette société ait été en outre sollicitée pour participer au capital de celle de Penhoat.
17) - « Gérard » : déjà mentionné, ce futur gérant de la société de Penhoat tardait à s’installer dans le bureau de Rouen (voir la lettre du 19 mai 1918). 
18) - « Reims » : Paul évoque le déclenchement, le 27 mai 1918, du troisième volet de la Bataille du Kaiser, l’offensive Blücher-Yorck (dite par les Alliés Troisième bataille de l’Aisne). Les Allemands, alors à seulement 130 km de Paris, cherchent à attaquer la capitale à la fois par l’est en progressant vers Reims et Soissons, et par le nord, en direction de Noyon et Montdidier. Cette énorme offensive échouera sur l’Oise à la mi-juin, et sur l’Aisne à la mi-juillet. 
19) - « L’Humanité » : journal des socialistes français, fondé par Jean Jaurès en 1904.
20) - « Lichnowski » : d’origine très cosmopolite, le prince Karl von Lichnowsky (1860-1928) avait été ambassadeur de l’Allemagne à Londres de 1912 à 1914. En avril 1918, il publia en Allemagne « Ma mission à Londres, 1912-1914 », dont la presse alliée (notamment anglaise) publia de larges extraits (et non le « memorandum » en entier) parce que son auteur y dressait un tableau manichéen opposant les méchants et très sots responsables de l’empire allemand aux très bons et intelligents dirigeants britanniques. L’Humanité, qui reprit d’abord le résumé britannique, ne tarda pas à critiquer cette vision bourgeoise, non-marxiste, s’attachant plus au jeu des personnes qu’à la compétition des structures et à la lutte des classes. 
21) - « Sir Ed. Grey » : Edward Grey (1862-1933), vicomte de Fallodon, ministre des Affaires étrangères britanniques de 1905 à 1916. Paul en a dit du bien dans sa lettre du 5 novembre 1916.
22) - « Asquith » : Herbert Asquith (1852-1928), chef du gouvernement britannique de 1908 à 1916 et ministre de la Guerre de mars à août 1914. Paul en a dit du bien dans ses courriers des 21 avril 1916 et 12 avril 1917.
23) - « Churchill » : Winston Spencer-Churchill (1874-1965), premier lord de l’amirauté de 1911 à 1915, colonel commandant le 6e Bataillon des Fusiliers écossais en 1916, ministre de l’Armement en 1917 (il deviendra ministre de la Guerre en 1919). Paul, pour la première fois dans cette lettre, évoque ce personnage historique dont l’importance deviendra primordiale lors de la Seconde Guerre mondiale.
24) - « Nicolson » : Arthur Nicolson (1849-1928), baron Carnock, il fut sous-secrétaire d’État aux Affaires étrangères britanniques de 1910 à 1916. Paul en parle ici pour la première fois.
25) - « le roi Georges » : Georges V, né en 1865, couronné en 1910 souverain du Royaume-Uni et des Dominions et empereur des Indes, mort en 1936. Paul l’a évoqué dans son courrier du 4 janvier 1916. 
26) - « L. » : Lichnowsky.
27) - « 19 et 21 avril » : voir ces courriers à leurs dates respectives.
28) - « E.H. » : El Hammam.
29) - « les bicots » : mot d’argot désignant péjorativement les Arabes. Or les rebelles qui « embêtaient » (euphémisme rassurant pour Marthe) les Légionnaires au Maroc étaient des Berbères… Par ailleurs, s’il est vrai que depuis les dures journées des 17 et 18 mai derniers qui virent le Bataillon mixte de la subdivision de Meknès (formé des 22e, 23e et 24e Compagnies du 6e Bataillon du 1er Régiment étranger ; Paul appartenant à la 24e Cie), d’abord obligé de prendre d’assaut le site d’El Hammam puis de le protéger des attaques pratiquement suicidaires des rebelles berbères, la situation dans le secteur n’est toujours pas tranquille car des éclaireurs et des petits groupes d’attaque appartenant à la rébellion nationaliste ne cessent de tenter de déloger les Français du poste avancé d’El Hammam, qui bloque le projet d’une liaison entre les rebelles du Maroc occidental et ceux du sud-est du Maroc oriental. 
30)  - « Fried » : seconde et dernière mention de cette personne dont le courrier de Paul n’indique pas l’identité.


mercredi 30 mai 2018

Carte postale du 31.05.1918

Carte postale Paul

Carte postale  Monsieur Georges Gusdorf  22 rue du Chalet 22  
Caudéran

El Hamman, le 31/5/18

Mon cher petit Georges,

J’ai bien reçu tes deux dessins avec la dernière lettre de Maman. Tous les messieurs portent donc maintenant un chapeau haute-forme? Mais pourquoi ne m’envoies-tu plus de lettres, petit paresseux? Est-ce que tu vas mieux? Tousses-tu encore? 
Une bonne bise pour toi et tes soeurs ainsi que pour Maman, le bonjour pour Hélène.


Papa

vendredi 18 mai 2018

Lettre du 19.05.1918

Sixte de Bourbon Parme

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Bivouac d’El Hammam (1), le 19 Mai 1918

Ma Chérie,

Dimanche de Pentecôte ! Il fait réellement un temps superbe, tel qu’on se le figurait autrefois pour célébrer ce jour : “Pfinsten, das liebliche Fest war gekommen...” (2) Nous sommes depuis 2 jours ici et avons immédiatement commencé la construction du nouveau poste “en avant du front Aïn Leuh-M’Rirt” (3) comme dit l’ordre général du Général Poeymirau (4). C’est un pays de montagnes, presque toutes boisées, et c’est sur l’une d’elles que la construction du nouveau poste a commencé hier. En face de nous, dans une plaine toute verte traversée d’un ruisseau qui descend, caché de lauriers-roses, les ruines d’une vieille casbah (5) détruite par le canon se détachent en taches jaunes. Au fond, d’autres chaînes de montagne, couvertes de forêts. Les habitants, les Zaians (6), n’ont pas opposé beaucoup de résistance et nous avons eu peu de pertes pour occuper la colline destinée à recevoir le poste d’El Hamman. Ils nous laissent aussi tranquilles la nuit. Avec deux de mes camarades, agents de liaison des 22° et 23° Compagnies (7), je me suis enterré auprès de l’Etat-Major du Bataillon. Notre guitoune est presque confortable et à l’abri des balles (8); comme nous avons creusé suffisamment dans la terre et que les toiles de tente reposent sur des tranchées de terre, la chaleur se fait moins sentir. A peu près 2 heures de dictées (9) par jour et quelques courses ; le reste du temps, on lit, on fume, on dort et on blague. Les copains, entretemps, travaillent comme des nègres (10) à construire d’abord le mur d’enceinte et ensuite les baraques et l’aménagement intérieur. Naturellement, aucun repos aujourd’hui dimanche de la Pentecôte ...
J’ai pensé beaucoup à toi ces jours-ci (11) et attends avec impatience tes nouvelles ; comme il y aura courrier demain, je pense au moins avoir 2 lettres. Comment vas-tu, et comment vont les enfants et Hélène ? Oh, ce cauchemar de la guerre, comme j’en attends la fin ! Et comme je compte les jours jusqu’à la prochaine perm ! Il est très probable que nous resterons ici au moins jusqu’à fin juin , peut-être même encore plus longtemps. Cela ne me fera donc plus qu’une colonne jusqu’au mois d’Août, date à laquelle je pense pouvoir repartir, si d’ici là il n’y a pas eu un changement important dans la situation générale. Car malgré tout j’espère toujours que la décision (12) arrivera cet été, d’une façon ou de l’autre.
A en juger par les journaux, la situation du cabinet anglais devient des plus critiques par suite de la question irlandaise, qui pourrait bien amener la chute de Lloyd George et, avec cela, peut-être un changement dans l’orientation générale anglaise (13). Ce que j’ignorais totalement, c’est que le Président Wilson est le petit-fils d’un Irlandais ... (14) Les négociations ou entretiens en Suisse semblent encore durer, car les communiqués que nous recevons ici par T.S.F. sont plus ternes et insignifiants que jamais (15). Dans un numéro de l’Excelsior (16)  que m’a passé mon ami Kern, je trouve ce matin un beau poème d’Edmond Rostand “Les belles Fenêtres” ; il y a bien longtemps que je n’avais rien vu de potable de Rostand, car les “complaintes” qu’il avait publiées depuis la guerre étaient plutôt piteuses. Cette poésie sur les vitres de Paris, ornées de papier de toutes les formes pour les protéger contre l’éclatement à la suite des obus et des bombes, est tout simplement délicieuse (17). Son fils Maurice, qui semble être passablement “überspannt” (18) avait une poésie dans l’Oeuvre (19), moins belle que celle de son père, “À un gros canon” (20), et un article en prose au Journal (21), “Comment j’ai connu le Prince Sixte de Bourbon” (22).  
À propos de Kern (23), celui-ci me racontait hier soir, tout en fumant une cigarette après le coucher du soleil, quelques histoires de sa permission. Sa femme, qui est institutrice à Paris, avait droit à 10 jours de congé à l’occasion de la permission de son mari. Mais comme les institutrices sont assez rares (24), la Directrice de son école essayait de la dissuader et lui demandait ce qu’elle comptait donc faire pendant dix jours sans venir à l’école. “Vous ne voulez tout de même pas rester pendant 10 jours consécutifs avec un homme - ce serait vraiment immoral !” Bien entendu, ladite directrice est une vieille fille et celles-ci ont donc apparemment à Paris le même esprit que partout ailleurs !
As-tu eu d’autres nouvelles de Penhoat ? Je vais lui répondre tout à l’heure à sa dernière lettre datant de plus d’un mois, et dans laquelle il me parlait aussi de son étonnement au sujet du retard apporté par Gérard dans son installation à Rouen (25).
Mille baisers pour toi et les enfants. A bientôt !

Paul

Le bonjour pour Hélène !
Je lis au Journal que le Comptoir d’Escompte vient de décider la distribution de 30 Frs de dividende par action, c’est presque autant qu’avant la guerre (26).



Notes (François Beautier)
1) - El Hamam » : en fait El Hammam, petit poste de grand intérêt stratégique que la Légion vient d’établir aux confins orientaux du territoire tribal zayane, et qu'elle commence à fortifier pour barrer la route aux rebelles berbères du sud-est marocain (notamment les Chleuhs et les Beni M'guild) qui viennent porter main-forte à ceux de l’Ouest (les Zayanes), dont Khénifra était le point fort et donc le point à reconquérir par toutes les forces de la résistance berbère contre la colonisation du Maroc par la France. Le 17 mai, deux jours avant l’envoi de ce courrier, la 23e Compagnie du 6e Bataillon du 1er Régiment étranger (Paul appartient à la 24e Compagnie de ces mêmes Bataillon et Régiment), a été attaquée dans ce poste par les rebelles et les a repoussés. Paul, participant à la colonne du Groupe Mobile d’Aïn Leuh, est arrivé dans ce poste à la fin de ce même jour. Son livret militaire ne porte mention d’aucune participation à une colonne ou à un combat après avril 1917, mais Paul a établi de lui-même en mars 1920 un « état de services » qui mentionne sa participation à cette colonne, en parfaite conformité avec ce qu’il écrit dans ses courriers. 
2) - « gekommen » : Paul cite ici le premier vers d’un chant de Goethe publié en 1794 sous le titre de « Reineke le renard », dont le texte exact est « Pfingsten, das liebliche Fest, war gekommen… » (« La Pentecôte, fête charmante, était arrivée… »).
3) - « front Aïn Leuh - M’Rirt » : c’est la première fois que Paul emploie le mot « front » pour désigner cette section du parcours Meknès-Khénifra que les Français doivent absolument pacifier pour relier ces deux villes stratégiques où ils ont des garnisons. Cette nouveauté dans le courrier de Paul tient au fait qu’il vient d’arriver à El Hammam, à l’écart de cette ligne (ce qui devrait rassurer Marthe puisqu’il n’est plus ni à Aïn Leuh, ni à Mrirt) et qu’il n’a pas encore vécu ce que signifie ici « être en avant du front » : subir en premier l’assaut des rebelles berbères venant de l’est et du sud en renfort à ceux de l’ouest. 
4) - « Général Poeymirau » : le général Joseph-François Pœymirau (1869-1924), blessé en France en 1914 alors qu’il commandait un détachement de Tirailleurs marocains, fut nommé général de brigade et affecté au Maroc en 1917, et devint un proche collaborateur de Lyautey. Le général Pœymirau soumettra de force les Zayanes en 1920 et sera nommé général de division en 1922. A l’époque de cette lettre, le général Pœymirau commande la subdivision militaire et le groupe mobile de Meknès. En juillet 1918 il prendra le commandement conjoint des groupes mobiles de Fès et de Taza.
5) - « vieille casbah » : il s’agit vraisemblablement de celle de El Arba, à 9 km au sud à vol d’oiseau, dans la haute vallée de l’Oum er Rbia, détruite par les Français en représailles après leur défaite à El Herri à la mi-novembre 1914 (voir « affaire de Kénitra » en note à la lettre du 23 octobre 1916).
6) - « les Zaïans » : les Zayanes. En fait ce carrefour naturel aux confins orientaux du Pays zayane (« Zaër Zaïane ») était peuplé de Berbères appartenant aussi à d’autres tribus, notamment des Chleuhs (dont le territoire s’étend loin au sud-est), des Beni Ouaraïn (au nord-est) et des Rhiatas (au nord). C’est sur le rassemblement de ces différentes tribus berbères dans ce carrefour stratégique que comptait le caïd (chef) des Zayanes, Moha Ou Hamou (1886-1921), pour reprendre aux Français le contrôle de Khénifra (sa casbah), du Pays zayane (« Zaër Zaïane », son territoire tribal) et, plus largement, pour réunifier et libérer tout le Maroc au nom des Berbères. Et c’est évidemment là que Lyautey comptait confirmer la séparation par ses troupes des deux rebellions marocaines (celles de l’Oriental et de l’Occidental) et affermir la domination française sur le pays tout entier. 
7) - « 22e et 23e Compagnies » : Paul appartient à la 24e.
8) - « abri des balles » : il ne s’agit pas d’une tente blindée, mais d’une tente semi-enterrée dans un trou d’abri. 
9) - « dictées » : écriture sous la dictée d’un supérieur (Paul assure deux fonctions : de secrétaire et de coursier). Pour ne pas effrayer Marthe il ne détaille pas sa fonction de coursier, très périlleuse en cas de combats puisqu’elle consiste à transporter des ordres écrits entre les différents groupes de combat. 
10) - « des nègres » : cette expression raciste est alors courante. Paul l’emploie surtout pour rassurer Marthe : lui-même se dirait presque « planqué » s’il n’avait pour principe de dénoncer les « embuscades » et pour ambition d'être considéré comme un authentique Poilu.
11) - « ces jours-ci » : Paul a semble-t-il calculé que son épouse devrait accoucher en cette fin-mai, début-juin. Il est dès lors impatient d’en recevoir la nouvelle par télégramme.  
12) - « la décision » : la bataille finale qui mettra fin à la guerre.
13) - « générale anglaise » : Paul évoque la répression sanglante (6 morts) par la police anglaise, à la fin-avril, des manifestants irlandais civils hostiles à la conscription obligatoire dans l’armée britannique. Le premier ministre Lloyd George - qui avait été encouragé par son alter ego Clemenceau à maintenir la conscription en Irlande - tira au contraire profit de cette répression qui le démontrait inflexible quant à sa volonté d’aboutir à la victoire finale. 
14) - « d’un Irlandais » : le Président américain Woodrow Wilson était précisément le descendant d’un « Scotch-Irish » (Écossais-Irlandais), c’est-à-dire d’un protestant d’Écosse venu s’installer en Irlande (en Ulster) après sa conquête par Olivier Cromwell en 1653. A l’époque de cette lettre, en 1918, Woodrow Wilson était le 6e des 36 premiers présidents des U.S.A. à descendre par son père de la communauté des Écossais-Irlandais.
15) - « que jamais » : Paul croit de bon augure le semblant d’endormissement de la guerre. En réalité, les négociations secrètes ne valent plus rien face à la détermination jusqu’au-boutiste des grandes puissances, et les grandes batailles finales vont s’engager : l’opération « Blücher-Yorck » (Troisième bataille de l’Aisne) est déclenchée par l’Allemagne moins de 10 jours après cette lettre, le 27 mai 1918.
16) - « L’Excelsior » : Paul fait ici allusion au numéro du 2 mai 1918 de ce très populaire quotidien illustré, qui donnait en première page le poème « Les belles fenêtres » d’Edmond Rostand (1868-1918), alors très célèbre auteur de « Cyrano de Bergerac », « L’Aiglon », « Chantecler », etc. dont Paul sabote pourtant d'un t la fin du patronyme, bien qu’il ait déjà évoqué cet auteur dans ses courriers des 8 décembre 1914, 11 mai 1915 et 7 juillet 1915. 
17) - « délicieuse » : on peut en juger à ses trois premier vers (« Mignonne, allons voir si la vitre, / qui vibrante comme une élytre, / Veut dire, elle aussi, “Je tiendrai”... »)… 
18) - « überspannt » : ce mot allemand signifie « extravagant ». Paul l’emploie pour faire allusion (secrète, réservée à Marthe, car portant atteinte à un monument national vivant, Edmond Rostand) à l’homosexualité (pourtant publiquement affichée) du dit Maurice Rostand (1891-1968), qui fut surtout, comme son père, poète, romancier et auteur dramatique. 
19) - « L’Œuvre » : à cette époque, ce quotidien très populaire dirigé par Gustave Téry, son fondateur, est renommé pour son idéologie pacifiste et la publication en feuilleton, à partir d’août 1916, du célèbre roman-témoignage d’Henri Barbusse, « Le Feu ; Journal d’une escouade ». 
20) - « À un gros canon » : ce poème au titre humoristique (du fait du penchant sexuel assumé de son auteur) n’a guère marqué l’Histoire, même étroitement littéraire. 
21) - « Le Journal » : il s’agissait du quotidien « Le Journal », de Charles Humbert, mis en accusation d’intelligence avec l’ennemi depuis octobre 1917 et depuis lors en perte accélérée de lectorat.
22) - « Sixte de Bourbon-Parme » : Maurice Rostand, qui s’honorait avant-guerre de l’amitié de Sixte de Bourbon-Parme (1886-1934), se sent obligé en mai 1918 de la justifier pour s’en excuser. En effet, ce personnage de l’aristocratie européenne, descendant de Louis XIV et beau-frère du roi d’Autriche et empereur d’Autriche-Hongrie Charles 1er, est au centre d’une « Affaire Sixte » qui met en lumière l’existence de tractations secrètes entre Charles 1er et Clemenceau qui aboutissent à la mi-avril 1918 au renvoi du ministre des Affaires étrangères austro-hongrois, le comte Ottokar Czernin, et à son appel pour que l’Allemagne place l’Autriche-Hongrie sous tutelle afin d’éviter une paix séparée. Cet aboutissement, auquel Clemenceau avait largement contribué, mettait fin à l’une des pistes les plus prometteuses de paix négociée en Europe. Le ministre des Affaires étrangères américain Robert Lansing s’en émut en déclarant que Clemenceau avait fait preuve d’une « bêtise révoltante ». Le renom de Sixte de Bourbon-Parme, qui ne fut pourtant qu’un intermédiaire, fut terni par cette « Affaire Sixte » (par la presse française nationaliste pour éviter de mettre en doute le jusqu’au-boutisme de Clemenceau - déjà surnommé « Père la Victoire » ; et par la presse austro-hongroise pour exempter l'empereur catholique Charles 1er d'une suspicion d’amateurisme et de naïveté). Cependant, s’étant fait naturaliser belge au début de la Grande Guerre pour s’engager dans l’armée du Royaume de Belgique, et ayant effectivement combattu dans les rangs des vainqueurs, Sixte de Bourbon-Parme retrouva très vite après-guerre son rang dans l’aristocratie parisienne et européenne. 
23) - « Kern » : ami de Paul, Légionnaire comme lui, époux d’une institutrice parisienne.
24) - « assez rares » : du fait de la mobilisation au front de la plupart des instituteurs, qui y sont recherchés comme les sous-officiers les mieux acceptés par les Poilus. Les institutrices en poste doivent le plus souvent prendre en charge - en plus des leurs - les classes laissées sans maître. 
25) - « Rouen » : Penhoat, l’ancien associé et toujours ami de Paul, qui entreprend de monter une entreprise de courtage maritime sur le port de Rouen, a confié cette tâche - parce qu'il est lui-même toujours sous les drapeaux - à M. Gérard (vraisemblablement ancien employé de Paul à Bordeaux), lequel tarde à la concrétiser (peut-être parce que le port est souvent bombardé et en permanence saturé de troupes, approvisionnements et équipements militaires britanniques et américains).
26) - « avant la guerre » : Paul veut encourager Marthe à vendre quelques-uns des titres qu’il possède au Comptoir national d’escompte de Paris, en soulignant que leur dividende, qui était tombé à 25 F en 1917, est remonté à 30 en 1918, ce qui selon lui serait « presque autant qu’avant-guerre » (il sait parfaitement que le dividende était alors de 40 à 45 F et qu’il remontera certainement à ce niveau dès la fin de la guerre, donc que ce n'est pas le bon moment pour vendre, mais il s'inquiète de la faiblesse des ressources de Marthe).