jeudi 23 août 2018

Lettre du 24.08.1918



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Col de Foun-Kheneg (1), le 24/8 1918

Ma Chérie,

Nous voilà depuis 48 heures arrivés sur un plateau où nous serons probablement pendant plusieurs semaines pour garder le col de Foun-Kheneg. C’est un col qui livre passage à la route de Timavid (2) à Larbalou-Arbi (3), la haute Moulouya et le Sud marocain (région de Bou-Denib (4)) ; la route en suivant une petite rivière passe en défilé la montagne qui, des 2 côtés, s’élève à pic, et continue ensuite vers le Sud à travers la plaine. Comme le gros du Groupe Mobile de Meknès se trouve dans la région de Larbalou-Arbi et celui de Bou-Denib sur la haute Moulouya et au-delà où se font en ce moment d’importantes opérations militaires (5), un trafic, très intense pour un pays comme celui-ci, se fait du matin au soir sur ladite route pour ravitailler les colonnes et les postes de Becrit (6), Itzer (7), Tameyoust (8) etc. etc. Nous avons rejoint ici deux autres Compagnies de notre Bataillon ainsi que de l’Artillerie, de la Cavalerie, etc., assurant ainsi la communication et réparant en même temps la piste (9) qui livre du matin au soir passage à des camions automobiles, des charrettes, des chevaux, mulets et à la troupe. Si en route nous avons passablement souffert par la chaleur, nous avons froid ici la nuit car nous sommes à l’altitude de Timhavit (10), soit 2000 m. A part cet inconvénient des nuits fraîches, la vie pour nous est plutôt plus agréable ici qu’à El Hammam (11): il s’agit surtout d’assurer la protection, c.à.d. de faire 3 à 4 km par jour, et de rester sur place à observer le travail de réfection de la route n’est pas non plus aussi pénible et poussé comme les constructions à El Hammam dont les travaux se trouvent forcément ralentis par notre départ, vu qu’il n’y reste que la moitié des troupes. 
Pour moi personnellement, je vois naturellement ma permission (12) retardée considérablement, car d’après nos précisions nous ne rentrerons pas à Aïn Leuh avant la fin Septembre. Je vais faire des mains et des pieds pour pouvoir partir vers le milieu ou au moins la fin d’Octobre, mais dans ces conditions, je ne puis encore rien préciser.
Je t’avais déjà répondu brièvement à tes lettres des 26 Juillet et 1° Août par une lettre commencée à El Hammam et terminée à Aïn Leuh (13). Je ne sais pas comment tu as accueilli la nouvelle de ce départ précipité et du retard en résultant pour ma permission. De toutes façons, il n’y a qu’à se résigner, car on ne peut pas aller contre. Comme je te le disais déjà, la marche des tours de permission est si mal réglée et tellement compliquée qu’il aurait été fou de croire que j’aurais pu partir dès réception des papiers nécessaires comme ont voulu te faire croire les gens de la mairie (14). Il y a ici des hommes mariés, engagés pour la durée de la guerre et au Maroc depuis Septembre 1914 qui ne sont pas encore allés une seule fois en permission !! La pénurie d’hommes (15) est telle que pendant la saison des colonnes il n’y a que 5 ou 6 permissionnaires par Compagnie dehors et comme cette saison des colonnes dure de Mars-Avril à fin Octobre ...
Le prix des denrées que tu signales est dû en grande partie aux spéculations. Songe que l’administration vend le riz ici au Maroc à 1 Fr 87 le kilo, c.à.d. à moins de moitié prix que le commerce en France. C’est tout de même inadmissible comme différence ! Les haricots blancs coûtent toujours à l’Administration 1 Fr. 88 le kilo, le saindoux 5,00, l’huile 3,62 le litre et la farine 0 Fr. 78, le pain 0 Fr 60 le kilo ; et le pain est sûrement meilleur que celui que tu achètes en ce moment ! (16)
De la guerre, toujours aucune fin à prévoir, rien qui pourrait faire entrevoir une solution quelconque ! Je constate que tu as abandonné le “Journal du Peuple” pour le “Populaire” (17) qui a peut-être une tournure plus officielle d’organe du socialisme. L’article de l’autre jour sur l’acceptation par la Social Démocratie allemande du programme des neutres pourrait réveiller quelques espoirs si l’on ne connaissait pas l’optimisme exagéré du parti pour l’action de son internationale (18).
Je te laisse Chérie pour le moment en t’envoyant ainsi qu’aux enfants mes meilleurs baisers.

Paul


Notes (François Beautier) 
1) - « Foun-Kheneg » : en fait Foum Kheneg, petit poste établi par la Légion en 1915 juste au sud de Timahdite (voir le courrier du 16 juin 1918), à 30 km à vol d’oiseau à l’est-sud-est d’Aïn Leuh (où se trouvait précédemment Paul, comme il le précise un peu plus loin). Ce poste de contrôle du col du même nom est devenu stratégique pour la Légion depuis juillet 1918 puisqu’il verrouille la route Meknès - Midelt - Boudnib par laquelle les rebelles du nord-ouest et du sud-est du Maroc cherchent à se rejoindre.
2) - « Timavid » : en fait Timahdite, ville étape entre le Moyen et le Haut Atlas, installée au franchissement de la vallée du haut Guigou par la route Meknès - Midelt, à 8km au nord du col de Foum Kheneg. Ce secteur constitue la bordure nord du territoire ancestral de la tribu berbère rebelle des Beni M’guild, c’est-à-dire la Haute vallée de la Moulouya (que contrôle localement la ville étape de Midelt).
3) - « Larbalou-Arbi » : en fait Arhbalou-Larbi, petit poste de la Légion, installé au début 1918 dans une forêt de cèdres, en haute montagne, à environ une quinzaine de km à vol d’oiseau à l’est du col de Foum Kheneg. Les rebelles Beni M’guild ont vainement tenté par la force, le 19 juin 1918, d’empêcher une colonne de la 21e Compagnie du 5e Bataillon de troupes mobiles de s’y installer.
4) - « Bou-Denib » : actuel Boudnib, à 190 km au sud-est de Foum Kheneg, poste fortifié de la Légion, destiné depuis 1908 à contrôler les relations vers le nord et l’ouest de la région du Tafilalt (à l’époque « Tafilalet »), située à 100 km à vol d’oiseau au sud-ouest de Boudnib . Cette vaste oasis fut occupée pacifiquement à partir de décembre 1917 sur l’ordre du Résident général Hubert Lyautey. Elle sera précipitamment évacuée sur son ordre, en octobre 1918, face à une rébellion pourtant assez peu dangereuse menée par la tribu berbère des Aït Atta, ce qui donna aux rebelles berbères l’illusion d’être victorieux et encouragea tous les nationalistes marocains à transformer la guérilla anticoloniale en une vraie guerre antifrançaise de libération nationale, dite « Guerre du Rif ».
5) - « opérations militaires » : depuis le printemps 1918 les différentes tribus berbères tentent vainement de reprendre le contrôle de tous les axes permettant de relier le Maroc du nord-ouest (dit « Occidental ») au Maroc du sud-est (dit « Oriental »), que Lyautey cherche à maintenir séparés pour les pacifier de force puis les unifier sous son seul contrôle. 
6) - « Becrit » : en fait Bekrite, petit poste à environ 25 km à vol d’oiseau à l’ouest-sud-ouest de Timahdite, en miroir de celui d’Arhbalou-Larbi par rapport au poste de Foum Kheneg, en pleine forêt de cèdres comme celui d’Arhbalou-Larbi et à une altitude de plus de 2000 m (Paul écrit dans son courrier du 4 décembre 1917 que c’est le plus élevé qu’il connaisse au Maroc). 
7) - Itzer : petit poste d’altitude à 3 km au sud-ouest du milieu du trajet par la route entre Timahdite et Midelt, donc sur le versant sud du Moyen Atlas et en plein territoire des Beni M’guild.
8) - « Tameyoust » : en fait Tamayoust, petit poste urbain établi par la Légion en 1917 à moins d’une vingtaine de km au sud de celui d’Arbalou-Larbi, en bordure nord de la haute plaine de la Moulouya, sur la route reliant Midelt à Fès par Boulemane, donc sur un point stratégique du territoire tribal des Beni M’guild.
9) - « la piste » : il s’agit de routes carrossables non revêtues, donc de « bonnes » pistes, dont Paul - en tant que soldat en âge d’être versé dans la réserve territoriale (il l'a peut-être été lors de son 34e anniversaire, sans changement d'affectation comme la loi du 5 août 1914 le permet, mais il ne se dit devenu « territorial » ou « pépère » dans aucun des courriers conservés) - assure la surveillance des chantiers de maintenance et d’entretien, ce qui ne l’exempte pas des risques de combats puisque le contrôle du secteur est convoité par les rebelles. 
10) - « Timhavit » : en fait Timahdite, dont l’altitude de 1815 m est à peine inférieure à celle du col et du camp de Foum Kheneg, à 1921 m. 
11) - « El Hammam » : poste situé à 40 km à vol d’oiseau à l’ouest de Foum Kheneg, où Paul fut précédemment affecté du 17 mai 1918 (voir sa lettre du 19 mai 1918) jusqu’à la mi-août 1918.
12) - « ma permission » : il s’agit d’une permission exceptionnelle dite « de naissance ». Elle n’était aucunement obligatoire mais elle devint pratiquement automatique à la suite des « troubles » de l’année 1917. Or elle ne peut être demandée et délivrée qu’au siège du commandant de la Compagnie, c’est-à-dire à Aïn Leuh (la lettre du 1er septembre 1918 indique que ce chef de bataillon n’est toujours pas rentré d’El Hammam).
13) - « Aïn Leuh » : cette lettre annonçant au début-août le transfert d’El Hammam à Foum Kheneg via Aïn leuh, n’a pas été conservée. 
14) - « la mairie » : celle de Caudéran, où réside Marthe.
15) - « la pénurie » : le manque d’hommes qui oblige Lyautey à réduire ses opérations et à retarder les tours de permission s’explique par l’affectation prioritaire des soldats de l’armée française sur les fronts métropolitains, où les autorités espèrent que s’obtiendra la victoire finale.
16) - « en ce moment » : ces relevés de prix confirment la cherté du coût de la vie provoquée par la pénurie en métropole et non pas, comme le suppose Paul, l’existence d’une spéculation particulière qui y ferait flamber les prix environ au double de ce qu’ils sont pour les Français au Maroc. En somme Paul refuse une fois de plus (voir sa lettre du 13 avril 1918 et la note correspondante) de reconnaître (ou de dire qu’il constate) qu’il existe deux marchés distincts, celui de la métropole (où la guerre entraîne des pénuries) et celui de cette colonie particulière qu’est en train de devenir le Maroc, où l’administration et les colons se fournissent à vil prix et où l’inflation est faible parce que la guérilla anticolonialiste a beaucoup moins d’effet sur l’économie locale que la guerre en métropole. Peut-être refuse-t-il de parler de ce marché colonial simplement parce qu’il s’identifie inconsciemment ou tient consciemment à être identifié comme Poilu de la Grande Guerre et non comme agent de la colonisation du Maroc par la France.
17) - « Le Populaire » : Marthe a peut-être détecté et refusé l’évolution de plus en plus révolutionnaire et léniniste (bolchévique), du Journal du Peuple originellement contestataire du vieux socialisme réformiste français. Au contraire, depuis ses débuts en 1916, Le Populaire n’a pas dévié de cette ligne socialiste humaniste, idéaliste, pacifiste et internationaliste qui lui vaut d’être très influent donc systématiquement censuré en 1918 par le pouvoir jusqu’au-boutiste.

18) - « son internationale » : comme le Parti socialiste français, le Parti social-démocrate allemand (SPD) espère que la Seconde Internationale (socialiste) à laquelle il appartient saura motiver les classes populaires des différents pays à poser les armes et à faire la paix sans victoire. Cependant, de même que le Parti socialiste français voit grossir en lui puis commencer à s’en détacher une aile révolutionnaire favorable à une Troisième Internationale (communiste, léniniste, qui sera officiellement créée à Moscou en mars 1919), le Parti social-démocrate allemand voit sa fraction révolutionnaire, qu’il a exclue en avril 1917 et qui a formé le Parti social démocrate indépendant (USPD, socialiste révolutionnaire), devenir de plus en plus influente et décidée à conduire la révolution politique et sociale (dite « spartakiste ») avant de (et pour) faire la paix. Face à cette perspective de guerre civile, des militants allemands modérés du Zentrum (le Centre, c’est-à-dire la droite libérale non belliciste, que l’on désigne alors aussi comme « Les Neutres » parce qu’elle souhaite - comme les pays neutres - seulement le retour à la paix pour que les affaires reprennent) et du Parti social-démocrate (la gauche non-révolutionnaire) se tendent la main pour obtenir rapidement la paix sans passer par une révolution sociale (la fin de l’empire leur apparaît comme une révolution politique absolument nécessaire). La principale figure de ce rapprochement à partir du début de l’été 1918 est le député et président du Parti social-démocrate Friedrich Ebert (1871-1925), qui propose à ses concitoyens modérés un gouvernement de coalition droite - gauche pour rétablir la paix, et un arrêt des luttes partisanes, c’est-à-dire un « compromis de classe » pour réformer l’Allemagne.

mercredi 8 août 2018

Lettre du 09.08.1918



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran


(Le début de cette lettre est perdu.)


Dès que tu seras en mesure d’écrire, tu me donneras des détails sur la journée du 12 Juillet (1). Es-tu devenue plus forte, en comparaison avec l’année dernière ? La couleur de ton manteau ne me plaît pas trop : je crois que cette teinte te va moins bien que le bleu par exemple.
Le Journal de Genève du 28 Juin relate la séance du Reichstag avec les discours de Kuhlmann, de Stresemann et de Naumann (2) relatifs aux observations du Comte Westerp (3). Il en résulte en effet que telle qu’elle est, la situation semble toujours inextricable. Kuhlmann stigmatise l’attitude de la presse de l’Entente (4) qui, dès qu’il y a une ouverture de paix ou une proposition de pourparlers de la part de l’Allemagne, crie de suite “Piège grossier” “Offensive de Paix” “Hypocrisie” etc., et ajoute que tant que ces suspicions durent, on ne pourra même pas penser à causer avec quelque chance de succès. Il espère néanmoins que... que ... etc. L’assassinat de Nicolas II (5) ne nous approche certainement pas davantage de la Paix, bien qu’il ôte peut-être à pas mal de gens l’espoir de voir en Russie la restauration de la monarchie. Enfin, l’offensive allemande est de nouveau déclenchée sur le front français depuis hier matin (6); les attaques se suivent donc depuis le mois de Mars (7) avec une intensité qu’on n’a jamais vue encore, ce qui n’empêche bien entendu pas les pessimistes de déclarer que c’est précisément là un signe que la fin de la guerre n’a jamais été plus éloignée que cette année !
Les quelques légionnaires libérés avec lesquels je suis resté un peu en correspondance déclarent se trouver très bien. Ils gagnent de 9 à 10 Frs. par jour en Bourgogne et paient 4 Frs. 50 de pension. Ils sont libres et ne se présentent que de temps à autre à la gendarmerie. D’autres, des permissionnaires, racontent qu’ils ont travaillé pendant leur permission en France, gagnant jusqu’à 12 Frs. (8) par jour. 
Que Mme Penhoat (9) et sa petite se plaignent du climat de Rouen est regrettable. Mais je crois plutôt que c’est l’air de Paris qui manque à Madame qui, à mon idée, s’acclimatera difficilement dans une ville de province. Car enfin, tu ne vas pas croire qu’en plein été il fait si froid que cela à Rouen, qui est à peu près à la même distance de la mer que Bordeaux ! Je suis persuadé qu’elle va bientôt rentrer à Paris pour goûter de nouveau le charme de voir tous les 8 ou 15 jours son permissionnaire (10) au lieu de laisser se rabattre de nouveau sur leur vie conjugale la poussière grise du “Alltag” (11). D’après ce que m’écrit Penhoat, il a presque 1 heure de chemin de chez lui jusqu’à son bureau et, bien entendu, ne peut pas rentrer chez lui à déjeuner. Si donc les bombes sont aussi fréquentes et dangereuses à Rouen qu’à Paris (12), tout prétexte pour la villégiature manque : avec tous les Anglais (13) qu’il y a à Rouen, les vivres y sont au moins aussi chères qu’à Paris. A propos de vivres, nous payons maintenant les patates à la Commissions des Ordinaires (14) à raison de 45 cs le kilo (15), mais il y en a pas mal de pourries, ce qui les rend naturellement bien plus chères. Les pâtes commencent à réapparaître, mais en févettes (16) et M’Hamsa (17) (genre de Graupen) (18) il semble y avoir réellement abondance. Le pain ici est paraît-il meilleur que celui en France. Son prix est de 60 centimes le kilo (19); le vin de l’Administration coûte 90 cs le litre, mais à la cantine il vaut 3 Frs (20).
Je suis content d’avoir eu promptement la confirmation écrite que tu vas bien et espère que “ton fardeau déposé” (21) tu reviens à une meilleure humeur !
Bons baisers pour toi et les enfants, le bonjour pour Hélène.


Paul


Notes (François Beautier)
1) - « journée du 12 juillet » : date de la naissance du quatrième enfant de Paul.
2) - « Naumann » :  Friedrich Naumann (1860-1919), pasteur protestant social-libéral (antimarxiste) élu député au Reichstag à partir de 1907 dans les rangs du parti progressiste populaire (où il avait attiré son émule Gustav Stresemann) et cofondateur en 1919 du parti démocrate allemand. 
3) - « Comte Westerp » : en fait Comte Friedrich Viktor von Westarp (1864-1945), député nationaliste conservateur au Reichstag depuis 1908, irréductible va-t-en-guerre favorable aux thèses jusqu’au-boutistes du général en chef des armées impériales Erich Ludendorff (1865-1937). Lors de la séance au Reichstag du 24-25 juin 1918, Westarp s’en prit violemment à la proposition du secrétaire d’État (ministre) des Affaires étrangères Richard von Külhmann (1873-1948) de renoncer à l’idée de victoire finale et de mener au grand jour une vaste opération diplomatique permettant de négocier une paix durable avec les Alliés par l’intermédiaire des Britanniques déjà secrètement contactés avec l’aval de l’empereur Guillaume II. C’est cette séance au Reichstag, où les députés sociaux-libéraux Gustav Stresemann (1878-1929) et Friedrich Naumann appuyèrent Külhmann, révélatrice des doutes allemands en juin 1918, que rapporte le Journal de Genève dans son édition du 28 juin, jour du 4e anniversaire de l’attentat de Sarajevo considéré comme déclencheur de la Grande Guerre. Malgré ses appuis au Parlement et le soutien de l’empereur, le ministre Külhmann fut démis par ce dernier, le 9 juillet 1918, à la demande de Ludendorff, chef du haut état-major des armées. 
4) - « l’Entente » : la Triple-Entente, le camp des Alliés (le qualificatif « triple » n’ayant plus de sens puisque leur nombre a beaucoup évolué depuis l’avant-guerre, on dit plutôt « l’Entente »).
5) - « Nicolas II » : l’empereur russe fut assassiné le 17 juillet 1918 et l’annonce en fut faite par la presse à partir du 19 dans les pays occidentaux. On peut donc situer comme postérieur au 19 juillet 1918 ce courrier dont la date a été perdue. 
6) - « hier matin » : Paul fait allusion à une nouvelle offensive ou à une reprise d’offensive sur le front français. Il peut s’agir de l’apogée des combats de la Seconde Bataille de la Marne ou « Bataille de Reims » (du 15 au 27 juillet 1918), donc la date d’écriture de la lettre de Paul serait comprise entre l'annonce le 19 juillet de l’assassinat de Nicolas II, et lendemain de la fin de l’offensive allemande sur la Marne, c'est-à-dire le 28 juillet. Mais il peut aussi s’agir du « Jour de deuil de l’armée allemande », l’offensive allemande immédiatement anéantie le 8 août 1918 en Picardie (des prisonniers allemands en avaient révélé la date et les lieux, entre Amiens et Saint-Quentin). Dans ce cas, cette lettre daterait du 9 août. 
7) - « mars » : allusion au début de l’« Offensive de printemps » ou « Bataille du kaiser » ou « Offensive Ludendorff », constituée de plusieurs opérations coordonnées entre la Somme et la Manche, à compter du 21 mars 1918. 
8) - « 12 Frs » : le salaire journalier moyen d’un manœuvre français était alors de 5 F. Il se peut que les anciens collègues légionnaires de Paul (à sa différence engagés avant-guerre et pour une durée déterminée) aient voulu faire des jaloux parmi leurs amis en exagérant les salaires qu’ils percevaient dans le civil. Cependant, le manque d'hommes disponibles, en bonne forme physique et mentale, habitués à obéir sans discuter et capables d’encadrer des travailleurs peu qualifiés, pouvait expliquer que des employeurs aient offert jusqu’à 12 F par jour pour recruter ces Légionnaires en fin de contrat. 
9) - « Mme Penhoat » : épouse du troisième associé de la Société L. Leconte. Cette femme habituée à vivre à Paris est déplacée à Rouen où son époux installe une nouvelle entreprise par l’intermédiaire d’un nouvel associé. 
10) - « son permissionnaire » : il s’agit vraisemblablement de son époux, Jean Penhoat, sans doute versé dans la réserve territoriale quelque part à 1 heure de son bureau de Rouen (Paul le rapporte quelques lignes plus loin), donc ailleurs qu’à Paris, où son épouse souhaiterait revenir habiter et le rencontrer de nouveau à chacune de ses permissions.
11) - « alltag » : en allemand, désigne « la quotidienneté », « la vie de tous les jours ». 
12) - « à Rouen qu’à Paris » : en réalité Paris fut plus souvent et plus efficacement bombardé que Rouen en 1918, notamment du fait des tirs sur la capitale des 7 canons allemands à longue portée installés pendant l’hiver 1917-1918 dans la forêt de Saint-Gobain (Aisne), à 111 km à vol d’oiseau. Pendant le seul premier semestre 1918 (donc avant cette lettre) la capitale subit 4 bombardements par avion et 29 par canon à longue portée, contre 5 par avion et aucun par canon sur Rouen. Au cours du second semestre 1918 Paris fut bombardé 7 fois par avion et 7 fois par les canons à longue portée, et Rouen 5 fois par avion. 
13) - « les Anglais » : à cette époque il y a dans l’agglomération rouennaise des soldats de toutes les nationalités de l’empire britannique, ainsi que des Américains et des Français (dont des ressortissants des diverses colonies françaises).
14) - « Commission des ordinaires » : service des Armées chargé d’acheter les vivres consommés par les soldats. Ceux-ci peuvent acheter les surplus pour compléter leur alimentation. 
15) - « 45 cs » : c’est 30 centimes moins cher que la qualité supérieure en métropole au prix fixé en juillet 1918 par le Ministère du ravitaillement général (comme pour tous les produits de nécessité, les prix supérieurs sont taxés par les préfets). Ce prix doublé depuis le début de la guerre donne une mesure de la pénurie et de l’inflation qui en résultait (en juillet 1917 il était fixé en métropole à 40 c le kilo en qualité supérieure).
16) - « fèvettes » : petites fèves tendres car récoltées avant maturité. Par analogie de forme et de taille, ce nom est aussi donné aux pâtes alimentaires présentées en petites billes. 
17) - « M’Hamsa » : ou « mhamsa », soupe traditionnelle maghrébine composée principalement de pâtes de farine (et non de semoule, à la différence du couscous) façonnées en forme de petits plombs.
18) - « Graupen » : ce mot désigne en Allemagne le gruau, c’est-à-dire une soupe épaisse obtenue directement par trempage puis écrasement et cuisson de grains d’orge (le plus souvent, mais aussi de blé ou de riz).
19) - « 60 cs le kilo » : le prix du pain, en métropole, est fixé à la même époque entre 44 et 50 c le kilo selon sa présentation (la baguette coûtant relativement plus cher que la miche), mais la qualité a considérablement baissé puisque la farine qui le compose peut contenir jusqu’à 15% de maïs et/ou d’orge. Par ailleurs, le pain fut très tôt rationné dans les campagnes, puis dans les villes à partir de 1917, et enfin à Paris à partir d’avril 1918.
20) - « 3 Frs » : c’est 3 fois le prix courant pratiqué en métropole où l’on relève néanmoins une augmentation de 10% au cours du seul premier semestre 1918. Au total, le taux d’inflation - c’est-à-dire la perte de pouvoir d’achat - qui avait atteint 20% en 1917 est monté à 29 % en 1918 (contre 11% en 1916 et 20% en 1915). 
21) - « « ton fardeau déposé » » : les guillemets indiquent que Paul fait vraisemblablement comme s’il citait son épouse, qui a peut-être vécu l’accouchement de son bébé comme une réelle « délivrance » (selon l’expression de l’époque). Cependant, il peut s’agir d’une allusion à la culture chrétienne de Marthe, où la notion de fardeau renvoie à celle de péché…


samedi 21 juillet 2018

Carte postale du 22.07.1918

Carte postale Paul

Carte postale  Monsieur Georges Gusdorf  22 rue du Chalet 22  
Caudéran

El Hamman, le 22/7/18

Mon cher petit Georges,

Il y a bien longtemps que je n’ai pas eu de tes nouvelles, je suppose cependant que tu as repris tes leçons chez Melle Arfeuille et que tu fais des progrès. Écris-moi bientôt et dis-moi si tu es content de ta petite soeur. Crie-t-elle beaucoup?
Bons baisers pour Maman et pour tous, le bonjour pour Hélène

Papa

Les arbres que tu vois sur cette carte sont des dattiers, c.à.d. des palmiers qui portent des dattes.



mercredi 11 juillet 2018

Télégramme du 12.07.1918



Télégramme

Paul Gusdorf  (1) 1° Régiment Etranger  24° Cie  El Hammam
Région de Meknès  Maroc (2)

Pour : El Hammam  de : Caudéran  n° : 116  Mots : 22
Dépôt le : 12  à : 15 h 5  Reçu le : 15/7 à 7h 15 (3)

Encore une fille  (4) mais tout va bien Marthe Gusdorf


Notes (François Beautier)
1) - « Paul Gusdorf » : ce courrier de Marthe est l’un des rares réexpédiés par Paul et conservés parmi ses propres envois.
2) - « Maroc » : l’adresse est rigoureusement exacte et absolument complète...
3) - « 15/7 » : on peut s’étonner des 64 heures qui séparent l’expédition de la réception de ce télégramme. Il semble que la réception télégraphique ait eu lieu à Meknès et que la transcription sur papier fut ensuite portée avec le courrier à El Hammam. Dans ce cas, on peut juger rapide la transmission des lettres. Heureusement, les nouvelles militaires, radiotélégraphiées et immédiatement reçues par le poste de radio du camp d’El Hammam, allaient beaucoup plus vite. 

4) - « encore une fille » : les Gusdorf ont déjà Suzanne et Alice. 

samedi 7 juillet 2018

Lettre du 08.07.1918



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran


El Hammam, le 8 Juillet 1918

J’ai essayé hier de t’écrire une lettre, mais j’ai préféré la détruire, car j’étais et je suis encore tout plein d’amertume à la suite du regrettable retard subi par ton télégramme (1). Voici 8, peut-être même 15 jours depuis que notre bébé est arrivé et je suis toujours sans nouvelle aucune. Et comme nous ne savons toujours pas quand il y aura convoi ou courrier, tu vois de là la belle perspective. As-tu bien supporté l’accouchement ? Es-tu au contraire malade ou souffrante ? Est-ce un garçon ? Une fille ? J’ai plusieurs fois voulu te télégraphier, mais comme j’aurais dû t’expliquer qu’il faut télégraphier à El Hammam etc. je me disais que ce serait encore 10 Frs. jetés par la fenêtre et au prix où en est le beurre ... (2)
Enfin, tu m’as fait attraper un cafard plus que réglementaire avec ton refus de réfléchir un peu au moment de rédiger ta dépêche (3)! Dieu sait pourtant que je n’avais point besoin de ce stimulant, car est-ce la solitude, l’isolement, le manque de distractions ou la grande chaleur, toujours est-il que nous commençons tous à devenir plus ou moins “dingos”, c.à.d. on attrape une sorte de spleen (4) qui se fait sentir pendant 5 à 15 minutes tous les jours. L’un commence à chanter d’une façon ridicule et violente une chanson sentimentale, un autre débite des bêtises ou des phrases tout à fait incohérentes, un troisième prend une hache et la balance contre le mur, enfin toutes sortes de variations plus ou moins agréables dans leurs manifestations ... Je ne sais pas si nous allons avoir encore un convoi ou tout au moins un courrier cette semaine, mais ce qu’il y a de certain, c’est que ce sera un triste 14 Juillet cette année-ci.
La Gazette de Lausanne (5) ainsi que le Populaire et paraît-il aussi l’Humanité (6) font prévoir que Mr. Briant (7), le prudent Aristide, l’homme par excellence des négociations, fera prochainement sa rentrée au Cabinet. Il paraîtrait que Clémenceau lui aurait proposé de rentrer dans son cabinet, mais Briant aurait refusé, “ayant son équipe déjà toute prête pour prendre la haute mer, avec une envolée de colombes ...” Je ne sais pas ce qu’il y a de fondé dans tout cela, car pour le moment Clémenceau semble toujours être l’homme du jour et de la situation, mais on a toujours vu des changements de ministre tellement subits que rien en somme n’est impossible sous ce rapport. Les communiqués ont recommencé à perdre tout intérêt, c’est encore le calme plat, mais qui doit sans doute être suivi d’une nouvelle offensive. 
Revenant sur tes communications de l’autre jour au sujet des frères Wooloughan (8), n’as-tu pas appris de quoi ils s’occupent maintenant ? Il est certain que l’affaire de Bassens leur a rapporté pas mal d’argent et ils en possédaient déjà auparavant. Mais je pense quand même qu’Edgar surtout continue à s’occuper des huiles, benzines etc., n’attendant qu’une occasion pour recommencer les affaires de charbon. En ce qui concerne son patriotisme ou plutôt son prétendu chauvinisme, je le crois sincère : mais comme beaucoup de braves gens, il n’est pas trop intransigeant. J’entendais l’autre jour une tirade au sujet de la paix : Mon coeur de Français saigne en pensant à une paix non victorieuse , mais l’homme d’affaire en moi se réjouit en perspective des affaires lucratives qui m’attendent là-bas ...
Je vais écrire tout à l’heure à Penhoat (9) avec lequel je suis un peu en retard. Je suis réellement curieux de voir quelle tournure prendra l’entreprise Gérard à Rouen. Si ces Messieurs (10) s’attendent à une réussite rapide, ils auront certainement des déceptions, à moins qu’il soit possible de s’interposer pour le compte des fournisseurs de combustibles à l’arrivée des chargements, chose qui me paraît assez problématique.
Comment vont les enfants et comment Suzanne a-t-elle accueilli l’arrivée du bébé ? Je suis vraiment sur les épines dans cette situation incertaine sur toi ; si je devais arriver demain en permission, tu passerais un mauvais quart d’heure pour ta négligence (11).
Meilleurs baisers pour toi et les enfants, le bonjour pour Hélène.


Paul 


Notes (François Beautier 
1) - « télégramme » : Paul croit, à tort, que le télégramme de Marthe annonçant l’accouchement lui a été envoyé à une mauvaise adresse. 
2) - « le beurre » : l’expression déjà populaire « au prix où en est le beurre » évoquait l’inflation galopante en cette année 1918. Le gouvernement, impuissant à la juguler, se hâta de décréter le 30 juin 1918 l’ouverture d’une vaste enquête nationale, menée par les procureurs de la République, pour identifier les causes de la cherté de la vie !
3) - « ta dépêche » : ton télégramme. Paul, convaincu que la naissance a eu lieu, considère Marthe fautive du retard de son annonce...
4) - « le spleen » : ce mot a été mis à la mode par les quatre poèmes portant ce titre dans le recueil « Les fleurs du Mal » de Baudelaire. Cependant, ce mot qui évoque globalement le « mal de vivre » vient de l’Angleterre où il désigne précisément la rate, siège supposé des « humeurs noires » (d’où le mot français « mélancolie » qui désigne la phase la plus grave de la dépression nerveuse) et il fut employé en Allemagne avant même que Baudelaire, par ses poèmes, ne l’installe définitivement dans la langue française, en 1857. 
5) - « Gazette de Lausanne » : ce quotidien suisse francophone professant des idées libérales était renommé depuis ses origines en 1798 pour le sérieux de ses analyses et son progressisme modéré. Il est vraisemblable que Paul en ait lu des extraits cités par « Le Populaire », quotidien socialiste contestataire dont Paul appréciait le pacifisme internationaliste.
6) - « L’Humanité » : grand journal socialiste fondé par Jean Jaurès en 1904. Marthe, qui le lisait régulièrement, en envoyait à Paul des exemplaires et des articles. 
7) - « Briant » : en fait, Aristide Briand, renommé pour sa diplomatie patiente et délicate, supposément favorable à la paix, fut président du Conseil d’octobre 1915 à mars 1917, et ne fut pas sollicité pour le portefeuille des Affaires étrangères par son ennemi belliciste et jusqu’au-boutiste Georges Clemenceau, qui lui succéda en novembre 1917 à la tête du gouvernement puis s’y maintint fermement jusqu’en janvier 1920. L’idée que Briand pourrait ou devrait à l’été 1918 revenir au pouvoir traduit l’espérance des impatients de la paix (dont Paul) en un changement de politique opéré par le président Raymond Poincaré (hostile à Clemenceau mais obligé par la majorité de la Chambre à le nommer à la tête du gouvernement) et consistant à rappeler Briand à la présidence du Conseil. Il est très improbable que Clemenceau (« le Tigre », « le père La Victoire ») ait songé en 1917 à appeler Briand au ministère des Affaires étrangères de son second gouvernement alors qu’il avait toute confiance pour ce poste en Stephen Pichon (1857-1933), qui appartenait à sa famille (il avait épousé la nièce de Clemenceau) et au même Parti radical-socialiste, et qui avait déjà été titulaire de ce ministère dans le premier gouvernement Clemenceau, de 1906 à 1909, puis dans les deux gouvernements Briand de 1909 à 1911, puis en 1913 dans le gouvernement Louis Barthou (1862-1934).
8) - « frères Wooloughan » : depuis son courrier du 16 juin précédent, Paul parle non plus de « l’ami Wouloughan » mais « des frères Wooloughan » qui, apparemment, ne gèrent plus ensemble l’affaire de courtage de combustibles fondée par Edgar (mentionné pour la première fois ici par son prénom) sur le port de Bassens (agglomération de Bordeaux).
9) - « Penhoat » : troisième associé de la société Leconte, ami de Paul. Il apparaît que Penhoat aurait fondé à Rouen une entreprise du même genre, mais sans expérience ni marché sur ce port, dont le gérant (ou principal actionnaire) serait un certain Gérard, mentionné pour la première fois par Paul dans son courrier du 21 avril 1918. 
10) - « ces messieurs » : Penhoat et Gérard, ce dernier donnant son nom à l’entreprise qu’ils gèrent ensemble (Penhoat est à cette date toujours mobilisé).
11) - « négligence » : Paul, persuadé que la naissance du bébé a déjà eu lieu,  s’entête à reprocher à Marthe de ne pas l'avoir convenablement informé.


mardi 3 juillet 2018

Lettre du 04.07.1918



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

El Hammam, le 4 Juillet 1918

Ma Chérie,

Je venais d’expédier ma carte de ce matin lorsque le courrier est arrivé m’apportant tes lettres des 11, 16 et 19 Juin ainsi que celle de Suzanne datée du 13 avec les dessins. J’aurais préféré posséder enfin ton télégramme (1) pour sortir enfin de cette inquiétude : mais en réfléchissant, je me rends bien compte d’où provient le retard. Malgré mon avis que nous resterons ici à El Hammam, tu continues à m’écrire à Aïn Leuh et il est certain que tu y as aussi envoyé ton télégramme. Bien entendu, le Sous-Officier de notre Compagnie a mis cette dépêche proprement dans une enveloppe, de sorte qu’elle me parviendra probablement dans une huitaine de jours, en supposant que j’aie un peu de chance. Je t’avais pourtant dit dès le début du mois de Juin que nous avons un poste de T.S.F. à El Hammam et qu’on peut ainsi communiquer télégraphiquement avec le monde entier. J’ai voulu te télégraphier ce matin pour être enfin fixé, mais comme un télégramme via Meknès-Rabat mettra à mon idée à peu près 2 jours pour arriver et autant pour revenir, j’ai renoncé. Mais tu aurais bien pu penser un peu à cela ! 
Les dessins de Suzanne sont bien et montrent un grand progrès par rapport à ceux qu’elle m’avait adressés précédemment. Est-ce que la jeune fille de Pékin (2) n’y a pas donné un coup de main ? Les lettres de Suzette (3) vont également en progressant ; celle de Georges est gentille dans sa maladresse, mais on s’aperçoit bien de l’arrêt qu’ont subi ses études. 
Merci des 2 papiers que tu m’envoies. J’attends maintenant le bulletin de naissance (4) et, si possible, une attestation de Melle Campana (5) que tu es souffrante ou malade à la suite de ton accouchement pour faire une demande de permission. Et je te prie de nouveau d’adresser toute ma correspondance à El Hammam par Meknès (Maroc Occidental).
Mais comment se fait-il que la lettre de Georges t’ait coûté 4 sous ? Suzanne a-t-elle reçu ma lettre du 9 Juin avec le billet de 5 Frs. (6) pour sa fête ?
Quant à la question première, je pense que le Comptoir d’Escompte a enfin vendu la Rente espagnole (7) et que de cette façon tu recevras régulièrement ton argent à présent. Je ne vois pas bien l’utilité d’écrire de mon côté à Me Palvadeau, vu que tu lui as écrit et que d’ici les correspondances restent trop longtemps en route. Du reste, comme il sait que tu as ma procuration, qu’au surplus il t’a déjà envoyé un premier chèque, il continuera sans aucun doute à s’entendre avec toi. Quant à sa réponse à Mme Robin (8), je crois que tu l’interprètes mal. Si, vis à vis d’elle il se montre “carottier” (9), c’est pour l’amener à baisser ses prétentions ; je présume cela parce que lors de ma présence à Nantes (10), j’ai pu me rendre compte qu’au contraire il tenait fortement nos intérêts vis à vis de Leconte (11).
Comment va Alice (12) à présent ? Réellement, il suffit depuis quelque temps qu’un des enfants se porte bien pour qu’un autre tombe aussitôt malade !
Les Américains veulent apparemment se rendre populaires en France. Figure-toi qu’à l’occasion de la fête nationale américaine (aujourd’hui 4 Juillet (13)) le Ministre nous a alloué la même indemnité spéciale (14) qu’à l’occasion du 14 Juillet. Il paraît que les frais sont supportés par le gouvernement des Etats-Unis. D’un autre côté, le gouvernement français offre maintenant des avantages spéciaux aux étrangers de la Légion dans le but de les amener à rester sous les drapeaux une fois la guerre terminée. On offre donc aux engagés pour la durée de la guerre qui veulent signer un engagement d’un an à compter du jour de la signature de la paix (15):
1°) Une prime de 500 Frs (16).
2°) “haute paie” (17) de 4 Frs par jour à partir du jour de la signature de leur engagement. D’après ce que je vois, il n’y en a cependant pas eu beaucoup parmi nous qui se sont laissé tenter par cet appât. 
Que Siret (18) a dû partir pour le front de France au lieu de Salonique (19) n’est certainement pas pour le réjouir. J’estime que la guerre dans les Balkans (20) est celle qui est préférée en ce moment par le poilu. Car en comparaison avec le front français elle offre moins de danger et comparée au front “berbère” moins de fatigue, vu que c’est là-bas la vie des tranchées et non des grandes marches. En fait de fièvre et de paysage, la Macédoine doit ressembler beaucoup au Maroc (21)
J’apprends par les légionnaires libérés que les sujets dits ennemis peuvent maintenant travailler en France (22) et sont même assez bien payés. L’un écrit qu’il sera rapatrié en Allemagne au mois d’Août à la suite de l’accord intervenu entre la France et l’Allemagne. Il est cependant certain que cet échange des prisonniers entre les deux pays est moins une mesure humanitaire qu’un moyen pratique de se débarrasser de gens qui deviennent à la longue encombrants, tout en coûtant cher au Gouvernement. Ce serait donc le premier pas vers la dissolution des camps de concentration - après 4 ans de guerre ! (23)
Ici il fait une chaleur accablante malgré nos 1300 m d’altitude ; il est vrai que nous nous approchons de la saison la plus chaude de l’année.
J’attends donc ton télégramme avec impatience et serais soulagé de savoir que tout s’est passé normalement (24).
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul 



Notes (François Beautier)
1) - « ton télégramme » : Paul attend fébrilement l’annonce de la délivrance de Marthe (comme on disait alors pour parler d’accouchement) dont le terme lui semble, si l’on en juge à son impatience, maintenant dépassé. Paul s’imagine que la naissance a eu lieu et que Marthe a envoyé son annonce au poste d’Aïn Leuh, que Paul a quitté à la mi-mai (voir sa lettre du 19 mai 1918 annonçant son arrivée à El Hammam). 
2) - « jeune fille de Pékin » : vraisemblable interprète chinoise sous-locataire de Marthe (voir la note correspondante dans le courrier du 30 juin 1918). 
3) - « Suzette » : Suzanne ».
4) - « bulletin de naissance » : cet acte officiel n’existe pas encore puisque, contrairement à ce qu’imagine Paul, la naissance n’a pas encore eu lieu.
5) - « Mlle Campana » : infirmière ou médecin de Marthe.
6) - « 5 Frs » : cette somme de 5 F correspond alors au salaire journalier versé au gouvernement chinois pour chacun des travailleurs « volontaires » expédiés en France par la Chine à la demande de la France et de l’Angleterre (voir la note correspondante au courrier du 30 juin 1918). C’est aussi le salaire quotidien des travailleurs non qualifiés en France.
7) - « la Rente espagnole » : il s’agit de l’emprunt extérieur à 4% de 1907 dont les Gusdorf possédaient des titres (voir les courriers des 25 janvier 1915 et 6 juillet 1915) gérés par le Comptoir d’escompte de Paris. Ces titres, séquestrés depuis le début de la guerre, venaient sans doute d’être finalement placés hors séquestre et vendus au profit de Marthe par le Comptoir d’escompte de Paris grâce à l’intervention de Maître Palvadeau, avocat de Paul auprès du tribunal de Nantes qui administrait le séquestre global de ses biens. 
8) - « Mme Robin » : propriétaire du logement loué (et sous-loué) par Marthe à Caudéran. L’avocat de Paul, Maître Palvadeau, intervient auprès d’elle pour obtenir au profit de Marthe un abaissement du loyer et un report du versement de la part impayée au titre du moratoire officiel. 
9) - « carottier » : mot d’argot désignant celui qui « carotte », c’est-à-dire détourne ou vole de l’argent, des biens (par exemple des légumes dans un jardin potager, d’où le mot), voire du temps de travail (comme un « tire-au-flanc »). 
10) - « à Nantes » : Paul a rencontré son avocat auprès du tribunal de Nantes au cours de sa permission, en septembre 1917.
11) - « Leconte » : la société Leconte, dissoute en avril 1918 (voir le courrier du 13 avril 1918), dont Paul, l’un des trois associés, n’a pas recouvré sa part du capital.
12) - « Alice » : troisième enfant des Gusdorf.
13) - « 4 juillet » : les soldats américains fêtèrent pour la première fois en France, le 4 juillet 1917, l’anniversaire de leur « Independance Day » (4 juillet 1776). A l’initiative de Georges Clemenceau, l’armée française fut conviée à célébrer les U.S.A. en prenant part à ces commémorations, et trouva une raison supplémentaire de le faire en 1918 pour fêter la première incontestable victoire des Américains en France, remportée le 28 mai précédent à Cantigny (Somme) et opportunément confirmée par la seconde, remportée à Le Hamel (Somme) le Jour de l’Independance, le 4 juillet 1918. 
14) - « indemnité spéciale » : une prime de 1,50 F (équivalente à l’indemnité militaire journalière versée par la France aux soldats français depuis la loi du 4 août 1917), fut effectivement financée par les U.S.A., dont les agents en France firent en outre distribuer aux troupes françaises divers petits cadeaux (pipes en fibre de maïs, canifs et coupe-ongles, tabac, friandises… ) offerts par des entreprises, associations et mécènes américains. 
15) - « de la paie » : il apparaît dès l’été 1918 que la Légion étrangère sera la principale force chargée de maintenir dans l’empire français les populations colonisées qui revendiqueront l’indépendance au nom de leur participation à la défense de la métropole pendant la guerre mondiale en cours. Il importe donc que les pertes subies par la Légion pendant cette guerre soient compensées par des prolongations de contrats d’engagement et des recrutements nouveaux.
16) - « 500 Frs » : cette prime de 500 F devait être versée pour moitié lors de la signature de la prolongation de contrat et pour solde le jour de la libération du Légionnaire.
17) - « haute paie » : indemnité journalière supplémentaire versée aux engagés à compter du premier jour de prolongation de leur maintien sous les drapeaux (volontaire par contrat ou imposé par les supérieurs ou par emprisonnement par l’ennemi), pour moitié avec leur solde (le « prêt »), l’autre moitié étant remise soit à eux-mêmes lors de leur libération, soit à leurs ayants droit s’ils mouraient au cours de cette prolongation (voir la note correspondante dans le courrier du 25 novembre 1917). Suite aux troubles du premier trimestre 1917, la loi du 31 mars 1917 a étendu le bénéfice de la haute paye (selon la graphie de l’époque) à tous les hommes de troupe ne bénéficiant pas encore de solde mensuelle ou de haute paye, afin qu’aucun soldat (et sa famille) ne soit exclu du bénéfice de cette indemnité. Les 4 francs par jour indiqués ici correspondent à un doublement des hautes payes les plus favorables pratiquées en juin 1918 (le montant journalier dépendait directement du temps passé sous les drapeaux avant la prolongation donnant droit à la haute paye, ce qui poussait l'Armée à ne pas solliciter ses soldats âgés - comme Paul - à prolonger leur engagement, mais au contraire à les démobiliser le plus tôt possible).
18) - « Siret » : ancien employé de Paul à Bordeaux, ami de la famille.
19) - « Salonique » : depuis le débarquement du corps expéditionnaire allié d’octobre 1915, cette ville grecque constitue le principal soutien du front allié contre les armées ottomane et bulgare.
20) - « Balkans » : Paul compare des situations incomparables. En effet, si la mortalité est terrifiante en France (du fait de l’affrontement de chefs civils et militaires pratiquant le jusqu’au-boutisme), elle n’est guère moindre dans les Balkans où les troupes mènent des combats toujours sanglants du fait de la modernité des armements et de l’entêtement des nationalismes, et souffrent en outre d’épidémies (choléra, typhus, grippe espagnole) rendues effroyables par le manque de médicaments, de soins et de nourriture saine et suffisante. 
21) - « au Maroc » : poursuivant sa comparaison dans le but de rassurer Marthe sur son sort personnel, Paul sous-estime largement la situation en Macédoine, où les combats et les maladies font beaucoup plus de victimes parmi les soldats alliés que la guérilla berbère indépendantiste et nationaliste (Paul évoque pour la première fois précisément les Berbères comme moteurs de cet affrontement de nature coloniale).
22) - « travailler en France » : pour pallier le manque de main-d’œuvre les préfets accordèrent aux maires qui en faisaient la demande (au nom d’employeurs établis sur leur commune) la possibilité d’employer des civils « ressortissants ennemis » et des prisonniers de guerre qui seront à ce titre temporairement libérés des camps de prisonniers et des camps de concentration où ils sont retenus. Appliquant les conventions de La Haye de 1899 et 1907, les États belligérants de la Grande Guerre (sauf l’empire ottoman qui ne les avait pas signées) s’accordaient le droit d’employer les prisonniers de guerre (à l’exclusion des officiers) pourvu que leurs conditions de vie soient décentes et que les tâches à effectuer n’aient pas d’utilité directement militaire. A ce titre, le général et Résident général Hubert Lyautey avait reçu au Maroc dès la fin 1914 un contingent de 6 000 prisonniers allemands affectés à la construction du réseau routier et ferroviaire (Paul les évoque dans sa lettre du 23 novembre 1917), et surtout utilisés comme démonstration de faiblesse des Allemands (ici traités moins bien que les Marocains, puisque prisonniers et forcés à des travaux d’esclaves) à l’intention des rebelles marocains sensibles aux promesses de soutien libérateur de l’Allemagne. En représailles, l’Allemagne fit travailler dans les marécages polonais 30 000 prisonniers français soumis à des conditions proprement inhumaines, ce qui incita les deux États à signer à Berne le 26 avril 1918 un accord visant à l’amélioration du sort de ces prisonniers et à leur échange progressif. Le cas cité par Paul d’un rapatriement en août relève plus certainement d’une espérance en une paix proche que de cet accord qui, de fait, ne s’appliqua guère puisque l’armistice le rendit très vite caduc. Cependant, le général Lyautey dut en 1918 renvoyer en métropole, où ils purent être salariés, plus d’un tiers de ses prisonniers allemands. 
23) - « après 4 ans » : Paul s’indigne de la persistance des camps de concentration (on disait aussi « de regroupement ») destinés aux civils « ressortissants ennemis » sans doute parce qu’elle révèle les limites de la culture française : incapacité à accorder généreusement la nationalité française (le cas des Ottomans juifs ou arméniens exilés en France est à ce titre exemplaire puisque ces gens furent considérés malgré leurs demandes au gouvernement français comme « ressortissants ennemis » et à ce titre contraints aux camps de concentration) ; incapacité à accorder complètement confiance à ceux de ces ressortissants qui, autorisés à travailler hors du camp, durent cependant y loger ; incapacité à négocier avec les États ennemis des échanges de « ressortissants ennemis » (ou à les envoyer vivre décemment dans un pays neutre, comme ce fut le cas pour une quinzaine de milliers de civils et militaires français et allemands bénéficiaires de l’accord du 15 janvier 1916 - signé sous l’égide du Vatican et de la Croix Rouge - qui leur permit d’être transférés en Suisse). 

24) - « tout s’est passé » : Paul est convaincu que l’accouchement a eu lieu.