vendredi 14 octobre 2016

Lettre du 15.10.1916

Nantes, 1916 (Delcampe)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran

Touahar, le 15/10/1916

Ma Chérie,

Je te confirme ma carte d’avant-hier par laquelle je t’ai déjà accusé réception de tes lettres des 3 et 4, des cartes postales et des journaux. Ce matin même j’ai reçu une lettre de Mr. Penhoat qui m’annonce qu’il a demandé les comptes à Leconte aussi bien pour lui que pour Me Palvadeau (1) et qu’il va me tenir au courant aussi bien de la réponse de Nantes que de celle de Me Bonamy à qui il a confirmé sa dernière lettre. J’aurais préféré que vis à vis de Leconte Penhoat fasse semblant de ne s’occuper que de ses propres intérêts et non des nôtres, mais puisque c’est chose faite, n’en parlons plus ; je vais toutefois en faire l’observation à Penhoat.
Pour ce qui concerne le conseil de Me Lanos, si dans le fond son raisonnement est juste, il y a cependant une chose qui est irréalisable : aucun officier, ni le lieutenant ni le capitaine ne peuvent délivrer le document dont parle Me Lanos. Ce n’est qu’en quittant l’armée que le soldat reçoit un certificat de bonne conduite délivré par le Colonel et le Conseil d’Administration à Bel Abbès. Et ce certificat, il n’a même pas le droit de le demander : on le lui délivre au moment de sa libération sur demande ou plutôt avis de son Commandant qui est communiqué sous pli confidentiel. Il m’est donc absolument impossible de faire cette démarche : le résultat en serait négatif sans aucun doute et tout ce que je pourrais gagner serait que ma situation plutôt pénible serait connue par le Capitaine, sur lequel elle ne ferait point une bonne impression. Au surplus, nous avons reçu un nouveau Capitaine quelques jours avant de partir pour Touahar de sorte que celui-ci, qui connaît encore très peu les hommes, devrait consulter les sous-officiers et leur exposer donc aussi mon cas pour connaître leur appréciation, ce qui contribuerait à rendre mon cas presque public. Car le seul Lieutenant qui restait à notre Compagnie (l’autre avait été tué il y a quelques mois) est parti avec le précédent Capitaine au front en France. Je ne vois donc pas beaucoup de chances de réussir (2), et je ne te cache point que le projet d’interjeter appel ne me sourit pas non plus bien que nous puissions alors faire juger l’affaire devant la Cour d’Appel de Bordeaux. Mais il nous faudrait un nouvel avoué agréé à la Cour d’Appel et, je crois, encore au surplus un avocat (agréé) d’où de nouveaux frais énormes sans la certitude d’un succès. Donc, comme solution, je ne vois que ceci : laisser faire Mr. Penhoat seul et attendre les comptes de Nantes soit par son entremise soit par celle de Me Bonamy ou Palvadeau.
Ta lettre du 6 courant me parvient à l’instant même. Tu dois certainement faire erreur quant au capital qui se trouvait entre les mains de Penhoat au début de la guerre car à moi P. avait toujours parlé de 6 à 8000 Frs.! Enfin, attendons les évènements pour faire des plans pour l’avenir. Je te répète que si réellement je ressentais par trop les effets du chauvinisme (3), je n’hésiterais pas à quitter Bordeaux et la France, estimant que ce que j’ai fait est suffisant pour m’acquérir le droit de cité. Je préfèrerais naturellement y rester, mais j’envisage sans trop de crainte un changement. 
Mme Robin, qui, réellement , peut se dire très favorisée, vu que nous n’avions pas besoin de payer, serait imprudente de garder le surplus de l’argent sous prétexte que cette somme est un acompte sur le prochain trimestre. Notre loyer est en effet payé d’avance jusqu’au 1° Novembre !!! (4)
Je t’ai toujours accusé réception de ta correspondance et n’ai donc point reçu d’autres lettres que celles mentionnées. Si, comme il paraît, nous rentrons jeudi ou vendredi à Taza, je pourrai de nouveau écrire un peu plus longuement. Car sans parler de l’incommodité de notre guignole (5), nous avons ici à peine une heure par jour loisible. 
La cherté des vivres, étoffes etc. telle que tu me la dépeins est tout simplement incroyable, et je me demande si réellement il se peut que l’augmentation soit encore plus sensible en Allemagne. Tous les détails de la vie politique m’intéressent si peu maintenant ! Je n’attends que la fin de la guerre - mais ne crois pas pour cela que je me fie beaucoup au contenu des journaux ! Je les lis pour me tenir tant soit peu au courant, mais au fond avec bien moins d’intérêt qu’un roman ou une poésie quelconque !
Reçois, ainsi que les enfants, mes meilleurs baisers.

Paul



Notes (François Beautier)
1) - "Me Palvadeau" : maître Palvadeau
2) - "chances de réussir" : Paul veut manifestement apparaître comme un "bon Français potentiel", ce qui semble impliquer pour lui de taire ses démêlés judiciaires avec une entreprise française. Cette seule raison ne paraît pourtant pas suffire à justifier qu'il ne réclame en sa faveur aucun témoignage de ses chefs d'être au moins un "bon Légionnaire". Aurait-il à cette époque d'autres raisons de craindre un refus qui aggraverait son image à la Légion : son statut d'entrepreneur polyglotte et prospère ; son origine juive, ses penchants (attestés par ses commentaires de lectures) pour le pacifisme, le socialisme, le libéralisme ; sa vraisemblable incapacité physique à se distinguer par son ardeur au combat... ? En fait, on le découvrira plus tard, il se prévaut du fait qu'à la Légion il n'est pas d'usage pour un soldat de demander à ses chefs ce qu'ils pensent de lui pour s'entêter dans son habituelle attitude hautaine face aux autorités consistant à ne jamais rien leur demander parce que - selon lui - elles doivent d'elles-mêmes lui accorder automatiquement ses droits.
3) - "chauvinisme" : Paul nomme ainsi ce qui nuit à son image. Il ne dit pas "nationalisme" (encore moins "patriotisme"), un mot qui pouvait s'appliquer alors à n'importe quel pays engagé dans la guerre. Car le mot "chauvinisme" se réfère originellement à la seule France (dont Nicolas Chauvin était un soldat), de même que "jingoïsme" se réfère à l'Angleterre (Jingo étant le substitut de Jésus dans une chansonnette va-t-en-guerre britannique) ou "hanisme" à la Chine des Han, tous ces vocables désignant précisément un ridicule ethnocentrisme - voire tribalisme, clanisme ou castisme - réducteur. Paul, on le voit, s'en prend ici à la France, qui le déçoit, le trahit et qu'il pourrait envisager de quitter.
4) - "1er novembre" : Paul tient compte du moratoire de trois mois, que Marthe a sans doute ignoré.

5) - "guignole" : petite tente où l'on ne tient pas debout.