dimanche 18 février 2018

Lettre du 19.02.1918



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Meknès, le 19 Février 1918

Ma Chérie, 

Voici enfin ta lettre du 31 Janvier, arrivée sans doute par Marseille (1) car elle est toute isolée et arrive 12 jours plus tard que la précédente du 28. Je te confirme mes correspondances des 10-13-14 et 16 (2) courant. J’espère bien que les maux de tête d’Alice n’étaient que passagers et qu’elle se porte bien comme les autres. Est-ce que Georges a repris un peu ses forces et ses jolies formes ? Et Suzanne est-elle complètement remise et n’a-t-elle pas trop laissé passer en classe ? Que t’a donc raconté Mme Plantain ? (3)
Figure-toi que mon camarade Ramsbott (4) de la rue Touton de Bègles qui, comme je te le disais déjà, était tombé grièvement malade à Marseille, retour de permission, vient d’y mourir à l’hôpital. Le paludisme qu’il avait contracté au Maroc, une maladie des poumons et, paraît-il, une maladie de coeur (il ne se plaignait jamais de ces deux dernières maladies qui doivent être toutes récentes) ont eu vite raison de lui. Voilà un jeune homme de 32 ans, robuste, fort, intelligent, qui disparaît ainsi brusquement - bêtement dans son lit après 5 semaines de permission et après avoir eu 3000 fois l’occasion de tomber, comme on dit, au champ d’honneur. Comme la vie est bizarre ! Et la pauvre Madame Ramsbott (5) qui reste avec une petite fille de 5 ans à peine et qui, peut-être bien, porte un autre enfant sous le coeur ! Je vais lui envoyer un mot, lui conseillant surtout de se débrouiller pour toucher la retraite proportionnelle (6). Car elle y a droit, bien que Ramsbott n’ait pas été tué à l’ennemi, vu qu’elle peut prouver que son mari avait contracté le paludisme ici au Maroc, c.à.d. en service. Elle touchait déjà l’allocation (7) pour elle et sa fille et a donc tout intérêt à continuer de toucher cette allocation jusqu’à la fin de la guerre.
Je ne sais pas si les cartes que je t’ai adressées de Rabat et de Casablanca (8) te donnent une idée de la ville. Casablanca est une ville toute neuve autour de l’ancienne casbah (9) indigène. De nombreuses villas d’un luxe un peu trop affiché dans le style arabe modernisé, des usines toutes neuves, des hôtels, cafés, restaurants et brasseries superbes et beaucoup de trafic dans les rues. Des autos de luxe et des voitures de maître montrent que les nouveaux riches ne manquent pas. Le port, encore un peu en état d’embryon, est déjà bien animé - malheureusement les bateaux doivent rester au large, ne pouvant pas accoster au quai. Casablanca est, sans aucun doute, la ville d’avenir du Maroc, et celle qui sera pendant de longues années encore préférée par les gens “qui cherchent fortune”. L’éclairage électrique y est partout installé, mais les trams manquent encore complètement. La guerre a arrêté le développement de cette ville qui, au point de vue de la population européenne civile, se classe au premier rang au Maroc. Rabat, la capitale administrative et résidence, a un cachet beaucoup plus aristocratique, tout en ayant mieux conservé le caractère arabe. Le Boulevard El Alou (10), l’artère principale, dont la résidence du général de Division Lyautey (Commissaire Résident Général de France au Maroc, Commandant en Chef des Troupes de l’Afrique du Nord (11)) occupe, au milieu de magnifiques jardins, tout un  côté, peut figurer honorablement dans n’importe quelle capitale d’Europe. Un oued (12), aussi large que la Loire à Nantes, se jette à la mer près de Rabat, formant son port et séparant la capitale de Salé, la ville sainte qui nous était malheureusement interdite (13). D’innombrables minarets lui donnent un aspect pittoresque dans son enceinte de murs énormes (14). Un grand bac à vapeur relie les deux rives et transporte autos, voitures, camions et passagers d’une rive à l’autre. Des villes ou postes dans la brousse (15), le poste de Kénifra (16) est le plus intéressant. Installé dans un vieux château d’origine portugaise, très bien conservé et coupé en deux par un fleuve large et rapide (17), il offre tout l’aspect d’un château fort du Moyen Age où très peu de lignes rappellent le style byzantin (18). Le paysage est méridional et le climat très doux ; c’est le point le plus méridional que j’ai encore atteint. Comme je te le disais précédemment, nous avons presque décrit une ellipse pour faire le trajet d’Aïn Leuh à Kénifra, ellipse dont la circonférence est énorme (de 700 à 800 km à l’aller seulement) (19).
C’est au retour, le 28/1 entre Kénifra et Djebra Sidi Amar (20), et le 29 entre ce dernier camp et le poste de Sidi Lamine (21), qu’il y a eu de durs combats, notamment le 28. Ce jour là, c’est notre 1° Bataillon qui a supporté le choc principal. Parmi les victimes - en partie cruellement blessées et mortes instantanément - il y a aussi quelques engagés pour la durée de la guerre.
Kénitra (22), où nous avons vu pour la première fois l’Atlantique, est un petit port tout nouveau avec un tas de baraques sorties de terre en très peu de temps, et situé sur un bras de mer d’à peine 100 m de largeur.
Voilà ta lettre du 3/II et des journaux qui me parviennent à l’instant même. Et le courrier de Bordeaux, nous annonce-t-on, est arrivé hier à Casa (23).
Bons baisers pour toi et les enfants.


Paul


Notes (François Beautier)
1) - « par Marseille » : par la ligne méditerranéenne Marseille-Oran, puis par route à travers tout le Maroc oriental. 
2) - « 10-13-14 et 16 » : aucun de ces courriers n’a été conservé. 
3) - « Mme Plantain » : les Plantain sont des amis bordelais des Gusdorf ; Paul souhaite sans doute avoir des nouvelles de M. Plantain, comme lui mobilisé sous les drapeaux.
4) - « Ramsbott » : Légionnaire ami de Paul, évoqué pour la première fois par lui dans sa lettre du 23 novembre 1917.
5) - « Mme Ramsbott » : Paul lui a rendu visite à Bègles pendant sa permission, à la demande de son mari, lui-même en attente de départ en permission (voir la lettre du 16 décembre 1917).
6) - « retraite proportionnelle » : en tant qu’engagé volontaire sous contrat, M. Ramsbott (en l’absence, sa veuve) a droit à une retraite proportionnelle à la durée de son service armé.
7) - « l’allocation » : il s’agit de l’allocation « aux militaires soutiens de famille pendant la durée de la guerre », versée selon la loi du 5 août 1914 aux « familles nécessiteuses » (à leur demande et après enquête de gendarmerie) dont les soutiens économiques sont mobilisés. Son montant est le même que celui de l’allocation journalière versée au soldat lui-même à la fin de son service. Fixées en 1914 à 1,25 franc par jour majoré de 0,5 F par enfant de moins de 16 ans, ces allocations furent augmentées en août puis septembre 1917 à 1,50 F par jour avec une majoration en fonction du nombre d’enfants. En cas de décès, les familles (ascendants, conjoints et descendants), recevaient en une seule fois une allocation variable selon les départements d’origine. 
8) - « et Casablanca » : aucune de ces cartes n’a été conservée.
9) - « casbah » : citadelle traditionnelle en Afrique du Nord. 
10) - « boulevard El Alou » : artère principale de la médina (vieille ville) de Rabat.
11) - « Afrique du Nord » : l’attribution systématique de majuscules à tous les mots qui précèdent (sauf, bizarrement, au premier « général ») exprime sans doute moins l’ironie de Paul que sa volonté d’être considéré par un éventuel censeur ou enquêteur comme un potentiel « bon Français » (c'est-à-dire lèche-bottes, selon Paul ?).
12) - « un oued » : il s’agit du fleuve Bou Regreg, dont l’estuaire - à l’époque plus large qu’aujourd’hui - était cependant moins impressionnant que le dit Paul.
13) - « interdite » : à la suite des rébellions liées à l’institution du protectorat en 1912, et par souci de pacifier l’agglomération de Rabat devenue capitale et siège unique du gouvernement (ou makhzen) du sultan marocain, Lyautey avait interdit l’accès de Salé (site de la grande mosquée almoravide) aux non musulmans.
14) - « murs énormes » : ces fortifications remontant à 1260 furent originellement destinées à protéger la ville des attaques des Castillans. 
15) - « la brousse » : la campagne (le « bled »).
16) - « Kénifra » : actuel Khénifra, à près de 200 km à l’est-sud-est de Casablanca.
17) - « rapide » : il s’agit de l’Oum er Rbia, second fleuve marocain par la longueur (600 km), bien alimenté par les hauteurs du Moyen Atlas, traversant la haute plaine du Tadla avant de se jeter dans l’océan à l’ouest-sud-ouest de Casablanca.
18) - « style byzantin » : construite sur la rive gauche de l’Oum er Rbia et dominant la ville de Khénifra, la forteresse ici évoquée n’a pas plus d’origines portugaises qu’ottomanes, et se présente comme un ensemble composite de constructions ajoutées au cours de l’histoire depuis le 11e siècle (la fondation remontant au 3e sultan almoravide Ibn Tachfine) et profondément restaurées à la fin du 17e par le sultan Moulay Ismaël. Ce monumental témoin de l’histoire berbère constitua le foyer de la rébellion conduite par Mouha Ou Hammou Zayani, caïd des Zayanes de 1886 à sa mort en 1921, qui y avait établi sa casbah avant l’installation des Français en 1914. Bien que ce caïd ait profondément marqué l’Histoire, notamment par sa brutale victoire contre la Légion étrangère française lors de la bataille d’Elhri (actuel El Herri, à une dizaine de km au sud de Khénifra) du 13 novembre 1914, sa défaite et sa mort face à cette même Légion le 27 mars 1921 mirent fin aux rêves d’unité des Zayanes et de libération par les Berbères du Maroc sous protectorat français, donc à son renom.
19) - « à l’aller seulement » : l’essentiel de cette longue « ellipse » fut parcouru en camion et en train. 
20) - « Djebra Sidi Amar » : actuel marabout de Sidi Ammar, à une douzaine de km à l’ouest-nord-ouest de Khénifra sur la route de Sidi Lamine.
21) - « Sidi Lamine » : village situé à un peu moins de 40 km à l’ouest de Khénifra, sur la route menant à Oued-Zem. Les combats évoqués par Paul des 28 et 29 janvier 1918 ont surtout touché les hommes de la 2e Compagnie du 1er Bataillon formant corps du 1er Régiment étranger, qui comptèrent quatre morts et 5 blessés. La presse de l’époque attribua ce guet-apens meurtrier aux Chleuhs (dont le seul nom faisait sensation en métropole) alors que les Zayanes seuls l’avaient organisé. L’enjeu des nombreux accrochages autour de Khénifra tient au fait que cette ville commande la jonction stratégique - par les cols du haut Serrou - des couloirs de l’Oum er Rbia (qui s’oriente vers l’Atlantique à travers le Maroc occidental, depuis les régions de Fès et Meknès au nord-ouest jusqu’à celle de Marrakech au sud-ouest) et de l’oued Moulouya (vers la Méditerranée à travers le Maroc oriental, depuis le Tafilalt au sud-est jusqu’au Rif au nord-est). 
22) - « Kénitra » : port originellement nommé « Port Lyautey » car fondé sur l’Atlantique par Lyautey pour éviter le port de Rabat-Salé (à 35 km au sud-ouest) trop sensible aux rebelles. Ce nouveau port était alors desservi par le chemin de fer à voie étroite mis en place par la Légion étrangère française à l’initiative du Résident général Hubert Lyautey, pour relier Fès et Meknès à l’Atlantique, vers l’ouest, et à Taza, Oujda, Oran et la Méditerranée, vers l’est.
23) - « Casa » : Casablanca.