lundi 27 mars 2017

Lettre du 28.03.1917



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 28 Mars 1917

Ma Chérie,

Je te confirme ma lettre et ma c.p. (1) du 26. Réveillés hier matin à 4 1/2 h, nous avons dû remettre le départ à midi à cause de la tempête épouvantable qui soufflait depuis minuit. Mais alors, la pluie est venue se mettre de la partie et le départ a été de nouveau ajourné. Nos sacs sont toujours faits et nous partirons au premier signal. Mais il pleut tellement que cela pourrait bien durer encore 8 jours ! La colonne de Fez qui doit opérer avec nous est là et nous attendons, car il est absolument nécessaire (2) d’entreprendre une action sérieuse contre Abd el Malek. 
Tes lettres des 16 et 18 me sont bien parvenues et je t’en remercie. Je te répète aussi que tes mandats de Janvier et Février sont depuis longtemps entre mes mains.
Tu auras vu entretemps que la révolution russe semble vouloir amener la république démocratique, solution logique d’ailleurs de la crise qui sévit là-bas depuis de longs mois. Les journaux étaient aussi surpris que nous de la tournure des évènements. Ne sachant pas au juste dans quel sens la Douma allait se prononcer, Mr. St Brice (3) - ne croyant sans doute pas que le peuple russe asservi par les Romanoff depuis des siècles allait se prononcer pour la République - a pris les devants et a envisagé la continuation de la dynastie en faisant son éloge et trouvant que cela allait bien comme cela. Maintenant, mis en présence de la République (éventuelle) il trouvera que ce sera encore mieux. C’est ce qu’on appelle “Préparer l’Opinion Publique quoi qu’il arrive”. Mais je crois que malgré toutes les apparences cette révolution russe, si toutefois elle va jusqu’au bout, et qu’elle fait tabula rasa avec tout ce qui pesait comme un cauchemar sur la grande Russie, n’impressionnera nulle part davantage qu’en Allemagne. Rappelle-toi qu’au début de la guerre c’était la croisade pour libérer le peuple russe du tsarisme - d’après la version des gouvernements allemands. Maintenant où ce peuple dit esclave sera d’un seul coup bien plus avancé que le peuple allemand qui est le plus libre du monde parce qu’il sait mieux obéir que quiconque - maintenant, dis-je, après toutes les déceptions et souffrances de cette guerre de 3 ans, si le peuple allemand a un peu de sang dans les veines, il en fera autant chez lui. Et j’espère bien que malgré l’absence de Marthe Sturm (4), il se trouvera quelqu’un qui mettra le tout en mouvement. Quant à l’Angleterre, crois-moi que personne ne sera plus réjoui que LLoyd George (5) de la tournure des évènements. L’alliance avec la Russie (6) date de bien peu de temps et est certainement beaucoup moins populaire en Angleterre qu’en France. Si on l’accepte à Londres, c’est parce qu’elle est utile pour le moment, mais l’opinion publique anglaise ne comprendrait sans doute point une alliance de paix avec un pays aussi arriéré que l’ancienne Russie. Avec la transformation, les réformes immenses à accomplir à l’intérieur passeront bien avant les aspirations politiques qui étaient depuis des siècles diamétralement opposées aux intérêts anglais en Asie.
Je te fais une fois de plus mes compliments pour tes progrès dans la langue anglaise que tu lis déjà aussi couramment que le français, ce qui est tout simplement étonnant. Mais pour parler ???
As-tu lu Lichtenstein de W. Hauff (7)? C’est un roman d’un charme très rare et pur, trop subtil encore pour être compris de Suzanne. Le fond historique du livre, les figures héroïques du chevalier Georges et du duc en Asie font penser à Walter Scott : Ivanhoe, mais avec du sang germain dans les veines. Tous les livres de Hauff sont du reste écrits dans une langue très simple qui, ensemble avec les sujets romanesques, en font une des meilleures lectures pour la jeunesse de 12 à 20 ans.Ne connais-tu pas non plus “Aus dem Leben eines Taugenichtses” du même auteur (8)?
Cela doit quand même te faire un rude plaisir que de donner à Suzanne les premières notions de l’art et de la beauté. Le “Larousse” (histoire de l’art) rafraîchira peut-être un peu ta mémoire, mais il me semble que cet ouvrage ne traite pour ainsi dire que ce qui est français. Les images toutefois des oeuvres d’art, des villes et paysages, seront instructives pour les enfants.
Je t’embrasse du fond du coeur.

Paul




Notes (François Beautier)
1) - "c.p." : carte postale. 
2) - "nécessaire" : cette nécessité tient à la volonté de Lyautey (qui vient de reprendre le commandement de l'Armée française au Maroc) de concrétiser son "idée fixe" d'établir définitivement la liaison des deux Maroc (l'Occidental et l'Oriental) en y traçant une croix dont les axes iraient Oujda à Agadir par Fès et Marrakech, et du Tafilalt à Rabat par Meknès. Elle tient d'autre part à la pression que les rebelles nationalistes marocains (essentiellement berbères) exercent contre ce plan en créant un triangle de résistance s'appuyant sur le sud du Rif espagnol (région de Taza-Fès), sur le sud-ouest du Moyen Atlas (région de Kasba Tadla) et sur le sud-est du Haut Atlas (régions de Boudnib et du Tafilalt).
3) - "Mr. St. Brice" : Paul a déjà critiqué ce journaliste du "Journal" le 6 octobre 1915 pour son incapacité à prévoir la politique de la Bulgarie. De son vrai nom Louis de Saint Victor de Saint Blancard (1878-1952), cet historien juriste et journaliste travaillait pour Charles Humbert en donnant au "Journal" des articles concernant les "secrets" diplomatiques. Il avait publié en 1913 chez Alcan à Paris un ouvrage titré “Six mois de crise balkanique, de l'armistice aux préliminaires de paix” dans lequel il n'avait pas évoqué le risque d'un élargissement du conflit en guerre européenne puis mondiale.
4) - "Marthe Sturm" : il s'agit de l'épouse de Paul, évidemment absente d'Allemagne où, selon son mari qui plaisante, sa seule intervention personnelle aurait pu déclencher une révolution.
5) -  "Lloyd Georges" : Premier ministre britannique à partir du 11 décembre 1916, c'est un libéral autoritaire (il décide de tout dans son cabinet réduit) déterminé à établir la paix par la victoire des Alliés.
6) - "Russie" : l'entente anglo-russe du 31 août 1907 fut signée sous le nom de "Convention anglo-russe" pour mettre fin au "Grand Jeu" des rivalités de frontières asiatiques des empires russe et britannique. Cette entente constitua le troisième côté de la "Triple-Entente" : l'Alliance franco-russe remontait à 1892-93 et l'Entente cordiale franco-anglaise à 1904.
7) - "W. Hauff" : Wilhelm Hauff (1802-1827), écrivain allemand auteur de nombreux contes et nouvelles ainsi que du roman historique "Lichtenstein" - largement inspiré par la biographie du duc Ulrich (1487-1550) - publié en 1826.
8) - "du même" : allusion à un court roman humoristique à clef du Baron allemand Joseph von Eichendorff (1788-1857) - et non pas de Wilhelm Hauff - publié sous le titre "Aus den Leben eines Taugenichts" ("De la vie d'un vaurien") en 1822-23.