mercredi 3 janvier 2018

Lettre du 04.01.1918

Fontaine, place Saint Louis, Meknes

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Meknès, le 4 Janvier

Ma Chérie,

Je te prie de m’excuser de ne plus t’avoir écrit depuis ma lettre du 1° : j’avais beaucoup de travail et tout le méli-mélo de l’installation n’est pas fait non plus pour recueillir (1) ses idées. Enfin, cela va maintenant à peu près et je reprends ma correspondance habituelle.
La carte de Nouvel An de Suzanne (2) est bien écrite, tant à l’écriture qu’à l’orthographe ; l’a-t-elle rédigée toute seule ? L’habitude de classer les élèves tous les 15 jours est certainement bonne sous ce rapport qu’elle stimule le zèle et l’amour-propre ; si elle reste seulement dans le premier tiers ou quart de la classe, ce serait déjà pas trop mal ! Quant à Georges, tu lui as sans doute tenu la plume, ou bien Hélène, car il n’est pas possible d’écrire comme cela après 2 mois de leçons ! Il est vraiment dommage que Jean (3) le quitte ; il avait comme cela au moins un petit compagnon pour jouer et s’amuser. Que son caractère est tellement compliqué provient sans doute du fait qu’il a été créé en toute connaissance de cause et représente ainsi un mélange de nos deux caractères souvent contradictoires. C’est là une oeuvre d’éducation à faire qui doit t’attirer ! Mais comment peux-tu conclure du développement des hanches que ce sera un garçon, cela c’est rigolo ! Espérons que tu ne te trompes néanmoins pas ! As-tu reçu le premier de l’an des lettres ou des cartes d’ailleurs ?
Les Lemaître sont donc partis entretemps et tu auras donc réintégré la grande chambre du 1°. J’avais compris que la Ville de Paris s’était engagée à le payer (4) pendant toute la durée de la guerre, car le seul fait qu’il va en convalescence est provoqué par sa blessure reçue sur le champ de bataille ! Mme t’a-t-elle réglé le reliquat du mois avant de partir ? La situation de Pau et son climat sont d’après ce que je sais très recherchés par les poitrinaires parce que la ville est garantie des vents et reçoit en outre peu de pluies. “Le Crime” (5) était déjà exposé dans les vitrines des librairies lors de ma présence à Bordeaux et nous l’avons vu dans les Galeries (6) en face du Bureau Aka (7). Quant à ce dernier, je crois la Grande Feuille d’Annonces (Pelletier) plus efficace pour des insertions de ce genre (8). Est-ce que quelqu’un s’est déjà présenté ?
Pour ce qui concerne l’habillement des enfants, j’ai souvent entendu recommander les jambes au mollet nu comme le meilleur moyen d’éviter que l’enfant ne devienne frileux. Que Suzanne est encore maladroite pour les ouvrages féminins ne m’étonne point à son âge ; je pense que cela ne viendra que vers les 10 ans.
Merci pour les différents journaux ; je suis fort surpris que le “Pays” (9) ne te plaise pas. Il y avait dans le dernier numéro que tu m’envoyais un article “Examen de Conscience” qui prônait précisément toutes les idées que tu as si souvent émises et cela dans une forme sobre et élégante. Ne l’as-tu pas lu ? Par mesure d’économie je te prie cependant de ne plus m’adresser que le Journal du Peuple (10) que tu lis toi-même.
Le prix des denrées que tu m’indiques est simplement fabuleux et ne fait donc qu’augmenter (11).
Lors de notre passage à El Hadjeb (12) on affichait un télégramme contenant de nouvelles propositions de paix (13) faites par l’Allemagne par l’entremise de la Russie à toutes les puissances de la Triple Entente : Restitution de tous les territoires occupés, y compris les Colonies, pas d’annexions ni d’indemnités. Cela est très clair, me semble-t-il, et devrait au moins pouvoir servir de base aux premiers pourparlers. Mais il est probable qu’on y trouvera encore un piège grossier comme lors des précédentes propositions. L’accusation de Mr. Caillaux (14) vient juste à point pour arrêter les poursuites intentées par ce dernier à Hervé (15) aux Assises de la Sarthe (16). On voit jusqu’ici si peu de quoi il s’agit exactement (17) qu’il vaut mieux attendre avant de se prononcer. On est du reste tellement habitué à ce petit exercice.
Je me propose d’aller visiter Meknès dimanche au grand jour, n’ayant vu jusqu’ici la ville que le soir une seule fois. Il y existe quelques beaux monuments, une grande fontaine magnifique en mosaïque (18) et une porte (19) de proportions énormes et très artistique. La ressemblance avec le paysage de la Bible (20) m’aurait certainement frappé davantage si je ne connaissais pas Taza, dans son enceinte d’oliviers centenaires. Mais en effet, on y songe souvent en regardant ce peuple lent et solennel dans ses mouvements comme le langage des psaumes, ces ruisseaux avec leurs lauriers-roses et leurs saules penchés. Même les animaux ont des allures extraordinaires, et les boeufs, les taureaux, les chèvres et moutons sont bien moins féroces et vifs qu’en Europe. Les murs crénelés de toutes les “Kasbahs” (21) augmentent encore l’impression, surtout quand on voit les Arabes dans leurs burnous (22)  blancs, les jambes et pieds nus dans des sandales et le turban autour de la tête ...
Le courrier de Bordeaux va arriver probablement le 6 ici et j’espère avoir de tes nouvelles.
En attendant, mes meilleurs baisers pour toi et les enfants, le bonjour pour Hélène.


Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - « recueillir » : rassembler, concentrer…
2) - « Suzanne » : fille aînée des Gusdorf.
3) - « Jean » : il s’agit vraisemblablement du fils des Lemaître, sous-locataires de Marthe à Caudéran, qui déménagent. On a dans ce début un aperçu de la vie des enfants Gusdorf: Suzanne va à l'école, et Georges, à peine ses leçons commencées, manifeste des dons exceptionnels.
4) - « le payer » : M. Lemaître est, d’après ce qu’en dit Paul dans ses courriers depuis le 28 octobre 1917, un soldat parisien en convalescence à la fois d’une blessure reçue au front et d’une tuberculose détectée à l’hôpital militaire où il était soigné. La ville de Paris se serait engagée, à la demande de ce soldat, à lui payer son loyer le temps de sa convalescence. Par ailleurs, il aurait obtenu de poursuivre le traitement de sa tuberculose dans le sanatorium militaire de Pau (Pyrénées atlantiques).
5) - « Le Crime » : il s’agit vraisemblablement de l’ouvrage paru chez Payot en 1917, dont l’auteur anonyme était désigné comme celui du « J’accuse, par un Allemand » publié chez le même éditeur en 1915 (voir les lettres des 31 mai 1915 et 27 juillet 1915) avec un chapitre titré « Le Crime » annonçant une suite.
6) - « les Galeries » : les Galeries Lafayette, rue Sainte-Catherine à Bordeaux.
7) - « Bureau Aka » : le Aka-Journal, fondé à Bordeaux en 1911, était un hebdomadaire de petites annonces entre particuliers. 
8) - « insertions de ce genre » : il s’agit sans doute de l’annonce de proposition de sous-location par laquelle Marthe cherchait un successeur aux Lemaître. 
9) - « Le Pays » : il s’agit vraisemblablement de l’hebdomadaire illustré « Le pays de France », alors exclusivement consacré à la guerre, plutôt que du mensuel culturel et d’opinion « Le Pays » publié à partir de juin 1917 et surtout suivi dans les milieux artistiques de la capitale (voir la lettre du 23 novembre 1917). Cependant, le titre de l’article évoqué correspond mieux à la seconde hypothèse qu’à la première, mais aucune archive ne permet de le situer. D’ailleurs, les commentaires opposés de Marthe et de Paul ainsi que la demande de ce dernier de ne plus en recevoir d’exemplaire à la caserne laissent envisager qu’il puisse s’agir d’une publication allemande (tacitement dénommée « Le Pays » par Marthe et Paul) inspirée par les patriotes pacifistes (notamment par la « Société allemande pour la paix ») dont un numéro serait arrivé chez Marthe par l’intermédiaire de sa correspondante suédoise. L'expression « Le pays » pourrait aussi déguiser en titre de revue un code entre Marthe et Paul servant à désigner secrètement, sans risque, l’Allemagne dont ils sont ressortissants.
10) - « Journal du Peuple » : publication de Henri Fabre, socialiste contestataire et pacifiste révolutionnaire, dont Paul avait apprécié, dans sa lettre du 27 janvier 1917, l’orientation internationaliste conduisant à ne pas rejeter en bloc tout ce qui était allemand afin de ménager la possibilité d’une paix équitable avec l’Allemagne.
11) - « augmenter » : en effet, les prix de détail, qui ont augmenté de 30% entre avril et juillet 1917, grimpent encore de 18% entre octobre 1917 et avril 1918.
12) - « El Hadjeb » : Paul a passé au poste d’El Hajeb (à 30 km au sud de Meknès) la nuit du 30 au 31 décembre 1917 (voir sa lettre du1er janvier 1918).
13) - « propositions de paix » : il apparaît que le télégramme en question, ou ce que Paul en a retenu, mélange trois sources distinctes : les attentes exprimées par les Bolchéviks lors de l’ouverture des pourparlers de paix avec l’Allemagne à Brest-Litovsk le 22 décembre 1917 ; les principes de négociation affichés par le comte autrichien Czernin en tant que représentant des Austro-Allemands et président de la séance du 26 décembre 1917 ; et la « Résolution de paix » (« Friedensresolution ») proclamée à l’intention de la Russie par le Reichstag allemand le 17 juillet 1917. Comme le pressentait Paul, ces beaux principes ne furent qu’un leurre destiné à convaincre les Alliés de n’avoir aucun intérêt à contrecarrer une paix séparée entre la Russie et la « Quadruplice » (Alliance des empires allemand, austro-hongrois, ottoman et de la Bulgarie).
14) - « Mr. Caillaux » : Joseph Caillaux, qui avait démissionné du gouvernement en mars 1914 par suite de l’assassinat par son épouse du directeur du Figaro, Gaston Calmette, demeurait avec Aristide Briand un ferme partisan d’une paix sans annexion ni réparation et donc, à ce titre, l’un des opposants les plus résolus à la politique jusqu'au-boutiste de Georges Clemenceau. Cependant, il apparut en décembre 1917 que le journal anarchiste « Le Bonnet Rouge » (avec lequel Caillaux avait eu des liens en 1914) avait reçu par un certain Paul Bolo, dit Bolo Pacha, des fonds germano-ottomans dont une autre partie avait peut-être servi au député belliciste Charles Humbert à acheter le quotidien « Le Journal ».
15) - « Hervé » : Paul confond (pour la seconde fois depuis sa lettre du 13 mars 1917) Gustave Hervé, directeur du journal ultra-belliciste « La Victoire », et le député nationaliste Charles Humbert, propriétaire du quotidien « Le Journal ». Paul a sans doute confondu ces deux hommes parce qu’ils étaient suspectés de délits et opposés au pacifiste Joseph Caillaux : le premier avait mis en doute l’argumentation de Joseph Caillaux en faveur d’un impôt progressif général sur le revenu pour financer l’accroissement des charges de l’État, notamment militaires (cet impôt fut cependant institué le 15 juillet 1914), et était depuis février 1917 accusé d’avoir participé à la rédaction du faux testament politique d’Octave Mirbeau ; le second, suspecté par la Justice d’avoir acheté « Le Journal » avec des fonds allemands et ottomans, avait perdu son immunité parlementaire en novembre 1917 et pointait les liens entre ses supposés corrupteurs (Bolo Pacha et Pierre Lenoir) et Joseph Caillaux, qu’il accusait d’intelligence avec l’ennemi (ce qui provoqua la levée de l’immunité parlementaire de l’ancien ministre des finances en décembre 1917).
16) - « la Sarthe » : le procès se tient au Mans car Joseph Caillaux y réside (il y est né et en est le député de 1898 à 1919). Cependant, c’est après la guerre et devant la Haute Cour de Justice (le Sénat) qu’il sera jugé deux fois et condamné, en février 1920, pour « correspondance avec l’ennemi » (il sera amnistié en janvier 1925 après un vote de l’Assemblée nationale).
17) - « de quoi il s’agit exactement » : Paul a l’intuition tout à fait juste que l’affaire Caillaux n’est qu’un montage déguisant un règlement de comptes entre le nouveau chef du gouvernement, le radical-socialiste jusqu’au-boutiste George Clemenceau, et son ancien ministre des finances (de 1906 à 1909), le radical-socialiste pacifiste Joseph Caillaux.
18) - « fontaine en mosaïque » : sans doute celle de la place El Hedin (ou El Kedine), à l’époque dite aussi « de l’hôpital Louis ».
19) - « une porte » : parmi les 70 portes de la médina de Meknès, il s’agit vraisemblablement de la porte Bab el Mansour, datant de 1732 et qui doit son renom d’une part à sa fonction d’entrée principale du palais impérial, et d’autre part au réemploi de colonnes antiques empruntées aux ruines de Volubilis (ville antique berbère, capitale du Royaume de Maurétanie, dont les ruines se situent sur un oppidum à 30 km au nord de Meknès).
20) - « la Bible » : Il serait étonnant que Paul ignore l’existence historique du judaïsme chez les Berbères, voire - selon certains auteurs - leur judéité antérieure à leur islamisation et arabisation. D’ailleurs Paul a pu constater qu’il existe (encore à son époque mais beaucoup moins aujourd’hui), des Berbères juifs et/ou des Juifs en territoire berbère. Son allusion à la Bible et aux paysages bibliques des régions de Meknès et de Taza, n’est peut-être donc pas strictement touristique…
21) - « les kasbahs » : les casbahs sont au sens strict les citadelles des villes fortifiées berbères. Au sens large, toute ville fortifiée du monde arabo-musulman est dite « casbah », avec une tendance de plus en plus fréquente à la confondre avec la « médina », c’est-à-dire avec la vieille cité traditionnelle, souvent serrée dans ses fortifications et dominée par sa casbah.
22) - « burnous » : ce mot d’origine berbère désigne le grand manteau traditionnel berbère fait de laine de mouton (ou de poil de chameau pour les plus recherchés), dépourvu de manches et muni d’une longue capuche triangulaire. Sa couleur est habituellement le blanc en Afrique du Nord. L’armée française en fit l’élément essentiel de l’uniforme des spahis (cavaliers supplétifs indigènes), en rouge garance pour les Algériens (car ils refusaient le bleu pastel des burnous habituellement portés par les Juifs d’Algérie et/ou Algériens juifs), et en bleu très foncé pour les Marocains (car c’était la couleur des notables berbères).