samedi 13 janvier 2018

Lettre du 14.01.1918

Une fontaine, Meknès. Maroc 1915 – Photo © Joseph Miquel


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Meknès, le 14 Janvier 1918

Ma Chérie,

Après avoir mis ta lettre du 13 à la poste j’ai reçu hier soir tard tes lignes des 23 et 27 Décembre et du 1/2 Janvier. Je profite du dernier jour avant le départ pour t’adresser encore ces lignes, car Dieu sait quand j’aurai le temps de t’écrire plus longuement en route.
Je suis infiniment content d’être sans télégramme et vois avec angoisse les porteurs de dépêches (1) traverser la cour de notre quartier. Pneumonie (2) - comment bon Dieu a-t-il pu attraper cela ? De toutes façons, puisque la crise décisive a eu lieu le 9° jour, c.à.d. le 5 ou au plus tard le 6 Janvier, je compte que tout danger est écarté à présent, puisque sans cela j’aurais eu ton télégramme ...
Et de cette façon tu n’auras pas seulement passé une triste fête de Noël, mais encore un mauvais jour de l’an et - probablement encore - un aussi triste anniversaire (3). Et  comme je ne sais point quand je trouverai un moment pour t’écrire en route, je vais t’envoyer déjà aujourd’hui mes meilleurs voeux et félicitations pour le 30. Que ce soit au moins la dernière fois que nous sommes séparés ce jour-là. Tu sais que dans la situation où je suis je dois me borner à ces voeux, mais je compte pouvoir t’envoyer le souvenir en question aussitôt que nous serons rentrés de la colonne du Tadla Kénifra (4).
Tu as tort de penser que “mes sentiments ont baissé avec la température” et tort de même avec ton observation sur la réponse présomptive que je te ferais relativement aux enfants. Tu oublies une fois que tu ne m’as point répondu sur le ton des lettres qui t’ont suggéré cette petite ironie, ou plutôt que tu m’as répondu ne pouvoir écrire sur le même ton ou dans le même style. D’un autre côté nous n’avons jamais eu des complications aussi graves avec les enfants et si jamais je t’ai fait la remarque que tu cites, c’était sans aucun doute par rapport aux petits ennuis de rien du tout dont tu avais coutume de te plaindre autrefois.
Il est au surplus très naturel que l’entourage, la température et les fatigues influent beaucoup sur l’état d’esprit de qui que ce soit, aussi bien le tien que le mien. Et tu peux croire que même sans les soucis et l’angoisse pour un enfant, une marche dans la neige, la glace et ce petit vent du Nord de l’Atlas n’a rien qui puisse ramener l’humour d’un poilu nourri comme nous le sommes en route.
Je ne vois pas très bien dans quel but tu veux communiquer ton adresse au Consul américain qui n’a plus rien à faire avec l’Allemagne (5). Et je ne vois pas non plus bien comment des leçons pourront t’aider. Ce serait à peu près la même chose que le travail proposé dans le temps par Mr. Wooloughan. Pratiquement, cela t’avancerait si peu que rien et tu n’es pas bien sûre non plus de réussir, alors que, d’après ta thèse, cette assurance préalable du succès est indispensable pour entreprendre des démarches ... Pour ce qui concerne l’affaire de Me Lanos, je t’ai déjà dit que je suis tout à fait de ton avis et me réfère pour tout détail à ma lettre du 1° Janvier. De même pour l’affaire Palvadeau et toutes celles qui seraient susceptibles de solutionner notre situation d’une façon définitive - nous n’avons qu’à laisser faire et laisser passer (6).
Mr. Penhoat m’écrit assez régulièrement et je vais même lui répondre encore tout à l’heure avant de partir en colonne. Mme Penhoat m’a également adressé une carte pour le nouvel an, carte pleine de tendresse pour son Jean. Lotte (7) a donc enfin trouvé son affaire ; mais tu ne sais pas non plus où cette papeterie (8) se trouve ? Cela arrangera peut-être aussi la situation de sa mère (9) et d’Hélène (10)!
Encore une fois l’assurance que mes idées seront chez toi le 30 toute la journée ; ne m’en veux pas pour les mots aigre-doux concernant l’affaire L. L. & Cie (11) et que je ne peux réellement pas retenir puisque tu reviens toujours sur ce sujet. Et nos idées sur la question du “Geldverdienen” (12) sont tellement différentes qu’il aurait été un miracle si nous avions pu travailler ensemble. J’espère sérieusement avoir au plus tard à Casablanca de tes nouvelles au sujet de la santé du petit et t’embrasse, ainsi que les enfants, du fond du coeur.

Paul

Ton colis n’est toujours pas arrivé, les journaux non plus.


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - « porteurs de dépêches » : le petit Georges étant très malade (voir la lettre du 13 janvier), son père, Paul, craint d’en recevoir de mauvaises nouvelles par télégramme.
2) - « pneumonie » : c’est à l’époque la première cause de décès par maladie infectieuse chez les enfants (elle tue alors un quart des enfants contaminés). En Europe, en 1918, du fait de la dégradation générale des conditions de vie, elle tua aussi plus d’adultes que la tuberculose. Un antisérum fut utilisé comme traitement à partir de 1913, mais son coût et sa durée d'élaboration ne permirent pas un emploi massif avant les années 1920.
3) - « anniversaire » : celui de Marthe, le 30 janvier.
4) - « colonne du Tadla Kénifra » : il s’agit encore une fois de ravitailler à partir du nord (de Meknès, par Aïn Leuh) les postes français de la haute vallée de l’oued Oum er Rbia (notamment Khénifra - l’une des capitales historiques du « caïd » des Zayanes rebelles - et Kasba Tadla - où les Chleuhs, leurs alliés du sud-est marocain, cherchent alors à les rejoindre) afin de contrôler la haute plaine du Tadla, c’est-à-dire le piémont nord de la terminaison occidentale du Moyen Atlas. 
5) - « Allemagne » : Paul, en février 1916, avait renoncé à recourir aux services du Consul américain en France (voir le verso de sa lettre du 13 mai 1916) auquel il envisageait sans doute de demander un visa pour les U.S.A. Il semble que Marthe, à son tour, ait songé à lui demander un visa pour les États-Unis, ou une embauche au service des troupes américaines installées à Bordeaux. Cette démarche était vouée à l'échec puisque les U.S.A. étaient depuis avril 1917 en guerre contre l'Allemagne et ses ressortissants.
6) - « laisser passer » : Paul s’en tient à la position particulièrement négative qu’il avait exposée sous l’emprise de la colère dans sa lettre du 1er janvier 1918 : « ne me parle plus jamais d’affaires (…) je m’en désintéresse complètement ».
7) - « Jean » : il s’agit de Jean Penhoat, ami et associé de Paul, comme lui mobilisé sous les drapeaux.
8) - « Lotte » : surnom de Charlotte, sœur de Marthe.
9) - « papeterie » : la soeur de Marthe acquit cette papeterie, où elle travailla avec son mari jusqu'après la seconde guerre mondiale. La famille allemande de Marthe avait des activités typiquement protestantes: imprimerie, enseignement, librairie, papeterie... 
10) - « sa mère » : la mère de Marthe. Paul n’écrit pas « ta mère » pour éviter à son épouse d’être soupçonnée de conserver des liens sentimentaux avec des Allemands.
11) - « Hélène » : Helena, autre sœur de Marthe.
12) - « L. L. & Cie » : Lucien Leconte et Compagnie, société dont Paul et son ami Penhoat sont actionnaires. 
13) - « Geldverdienen » : en fait « Geld verdienen », expression allemande signifiant « gagner de l’argent ».