vendredi 15 juin 2018

Lettre du 16.06.1918



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

El Hammam, le 16 Juin 1918

Ma Chérie,

Comme il n’y a pas encore eu de départ de courrier, j’ai retenu ma lettre du 13 et vais mettre la présente dans la même enveloppe. Car la crise du papier et des enveloppes commence à se faire sentir chez nous : il faut espérer qu’un convoi de ravitaillement (1) arrive avant le 14 Juillet tout au moins et je pense que le Groupe Mobile qui doit rentrer de la région de Timavid (2) vers le 8/10 Juillet viendra encore ici avant le 14. Voici que je commence, moi aussi, à compter avec toutes les fêtes comme la plupart des légionnaires de carrière. Ceux-ci ne parlent guère des mois et des saisons, mais prennent comme point de départ le premier de l’an, Pâques, Pentecôte, le 14 Juillet et la Noël ... 
C’est encore dimanche et le temps a l’air de vouloir se mettre à la pluie. Quelques partisans (3) qui, paraît-il, ont habité (4) autrefois ces parages, sont venus commencer la récolte de l’orge qui occupe toute la vallée et qui, en beaucoup d’endroits, est déjà mûr. Je constatais, non sans une certaine mélancolie, que c’est la quatrième fois que je vois ainsi mûrir le blé (5) au Maroc, et me demandais si c’était réellement la dernière. Mais les bicots Zaians (6), qui, sans doute, avaient compté couper eux-même l’orge, fût-ce la nuit comme les Rhiatas à Touahar (7), ont mal pris l’intervention des partisans et ont commencé à tirer sur eux sans du reste faire du mal. A la suite de cette histoire notre projecteur promenait sa lumière presque toute cette nuit sur les champs pour nous permettre de voir si les Zaians n’étaient pas au travail (8). Comme j’étais de garde cette nuit, je pouvais observer l’effet curieux des jeux de lumière sur le paysage : c’est comme une gigantesque lanterne magique qui éclaire un grand rond à un millier de mètres de distance. Le village en ruine, les champs, les rochers et le bas de la forêt apparaissent très nettement, mais on ne voyait même pas la queue d’un chat. C’est bizarre, quand même, cette tranquillité extraordinaire !
La séparation des frères Wooloughan (9) m’étonne beaucoup et je suis surpris aussi que la vieille bonne (10) soit restée avec Lucien (11). Il est certain que tous deux ont gagné pas mal d’argent avec leur affaire de Bassens (12); par contre leur commerce de charbon etc. ne leur a presque rien rapporté depuis 2 à 3 ans (13).
Les Officiers et Sous-Officiers ont été beaucoup augmentés dernièrement ; actuellement il y a une proposition de loi (14) augmentant la solde des soldats d’environ 85 centimes par jour ; mais avant que cette loi, acceptée par la Sous-Commission de l’Armée, soit votée par la Chambre et surtout appliquée, la guerre pourra facilement se terminer. Il est vrai d’autre part qu’ici à El Hammam on n’a guère besoin d’argent ; moi personnellement je n’ai besoin de rien !
As-tu pu t’arranger avec Mr. Gaussens (15) pour le paiement de l’installation du gaz au 1° étage (16)? Et Mme Robin, lorsque tu l’as revue maintenant, n’avait-elle pas encore reçu une autre réponse de Me Palvadeau ? La chinoiserie de l’affranchissement a toujours été remarquable : notamment la carte postale qui, en France, coûtait le même port qu’une lettre et qui, envoyée dans la même ville en France, ou en Australie, ne changeait pas de timbre (17).
Je suis infiniment content que les enfants soient enfin rétablis et surtout que Melle Campana (18) ne prévoit pas de suites fâcheuses pour Georges.
Bon courage, ma chérie, pour l’évènement (19), et télégraphie-moi aussitôt si tu vas bien, mais surtout, s’il y avait un danger quelconque, ne me le cache pas, je t’en supplie.
Je t’embrasse, ainsi que les enfants, du fond du coeur.

Paul



Notes (François Beautier)
1) - « ravitaillement » : le poste avancé d’El Hammam est en fait pratiquement isolé du reste des forces françaises par les rebelles. 
2) - « Timavid » : comme souvent, Paul se satisfait d’une écriture phonétique, vraisemblablement parce que Marthe ne suivait pas sur des cartes d'état-major ses divers déplacements. Il s’agit ici du poste de Timahdite, situé sur le territoire de la tribu berbère des Beni M'guild, à 40 km à vol d’oiseau à l’est de El Hammam. Ce poste a été installé par la Légion en 1915 pour contrôler le carrefour entre la haute vallée du Guigou (qui file vers le nord-est) et la route de Meknès à Boudnib traversant du nord-ouest au sud-est le Moyen Atlas par les cols d’Ito, de Foum Kheneg et de Zab. Paul a évoqué ce site, près duquel il est passé lors d’une escorte de convoi, dans sa lettre du 4 décembre 1917, pour en signaler la haute altitude (le sommet qui le domine atteint 1940 m).
3) - « partisans » : ce mot qui désigne - depuis la Révolution russe et la Résistance au nazisme - les rebelles à l’ordre établi, désignait antérieurement les adeptes du pouvoir en place. Paul, qui occupe un fortin chargé d’imposer l’ordre du protectorat français, désigne ici les Marocains qui ne se rebellent (apparemment) pas. En fait, la rébellion avait besoin de se nourrir du travail des paysans, lesquels étaient poussés par les caïds - de gré ou de force - à les approvisionner, donc à cultiver la terre et à élever leurs troupeaux comme s’ils consentaient à se pacifier. 
4) - « habité » : il semble que la tribu berbère des Beni M'guild, originaire du Sahara, ait étendu depuis la fin du Moyen Age son territoire vers le nord depuis le Tafilalt (à plus de 200 km au sud) jusqu’au col d’Ito (à une quarantaine de km au nord). 
5) - « le blé » : compte tenu des régions où il est passé, Paul a pu voir au Maroc des récoles de céréales diverses (blé dur, orge, seigle, avoine… ) et d’une pseudo-céréale (le sarrasin). 
6) - « bicots Zaïans » : les Zayanes ne sont pas des Arabes (en argot xénophobe « Bicots ») mais des Berbères. On se demande ce qui poussait Paul à s’abaisser à une telle grossièreté d’analyse : l’usure de ses capacités intellectuelles dans un milieu bien peu favorable à la réflexion, ou le désir de se « couler » dans la masse en amalgamant et méprisant les rebelles ?
7) - « les Rhiatas à Touahar » : voir la lettre du 3 juin 1917, qui décrit les paysans rebelles de la tribu des Rhiatas travaillant de nuit leurs propres champs pour échapper aux tirs des Français. Cette fois, à El Hammam, Paul observe des partisans (paysans « pacifiés ») tentant d’empêcher des rebelles (peut-être de la même tribu) de récolter de nuit leurs propres champs pour se nourrir et/ou pour les contraindre à rejoindre la rébellion (notamment en ne livrant plus de vivres aux Français). Pour la seconde fois, Paul se garde donc bien de conclure à l’évidence que l’armée française menace de famine les Marocains qui lui résistent. Et de remarquer que la guerre qu'il mène n'a rien de grand, car elle n'est que coloniale.
Sur les intentions françaises au Maroc à ce moment-là voir le très intéressant article d'Augustin Bernard, daté de l'automne 1917: https://www.persee.fr/doc/geo_0003-4010_1917_num_26_144_4023
8) - « au travail » : il s’agit pour les Français (dont Paul) d’empêcher les rebelles nationalistes marocains de s’approvisionner en vivres provenant de leur propre pays, et du même coup, de conduire les « partisans » (peu ou prou soumis temporairement ou durablement au protectorat) à combattre effectivement et ouvertement la rébellion de leurs concitoyens. La Grande Guerre au Maroc n'est qu'une classique et sordide guerre coloniale qui pousse le peuple marocain à la guerre civile. Hubert Lyautey lui-même a témoigné, dans une lettre du 28 juin 1918 à son ami le général Maurice Pellé, de cette distinction fondamentale entre la Grande Guerre et la guerre coloniale que la France menait simultanément au Maroc, en lui écrivant : «Je ne vous parle pas du Maroc, c’est vraiment trop peu important dans l’ensemble des choses... ».
9) - « frères Wooloughan » : pour la première (et dernière) fois, Paul mentionne l’existence d’un frère de son ami et collègue professionnel américain. 
10) - « la vieille bonne » : vraisemblablement la domestique âgée des deux frères.
11) - « Lucien » : sans doute l’un des deux frères Wooloughan. 
12) - « Bassens » : port de la rive droite de la Gironde, en aval immédiat de Bordeaux, où Wooloughan menait ses affaires d’importation de charbon et de pétrole. Ce port était avant-guerre spécialisé dans l’exportation de vins et l’importation de combustibles. L’armée américaine s’y installa à partir de juillet 1917 et agrandit (et encombra) considérablement les quais et appontements.
13) - « depuis 2 ou 3 ans » : la guerre a fait grimper les tarifs (notamment du fait de la réduction des importations par voie maritime résultant de la guerre sous-marine) mais réduit les profits car les marges et les volumes ont chuté (la concurrence s’est tendue, les consommateurs ont restreint leurs achats et n’ont pas renouvelé leurs stocks).
14) - « proposition de loi » : débattue le 10 mai 1918, cette loi fut finalement votée le 19 décembre 1918, donc après l’armistice, comme le craignait Paul, encore une fois remarquablement capable de prédire l’avenir en en analysant les facteurs. 
15) - « Mr. Gaussens » : sous-locataire potentiel de Marthe. Paul l’a mentionné dans sa lettre du 1er juin 1918. 
16) - « gaz au 1er étage » : voir la lettre du 1er juin 1918. 
17) - « de timbre » : depuis le 1er janvier 1917, la très complexe grille des tarifs postaux français est très simplifiée, mais le prix des affranchissements est pratiquement doublé. Alors que les tarifs pour les colis variaient en fonction du poids et de la distance, le port d’une carte postale dite ordinaire était de 0,15 F quelle que soit la distance pourvu que le pays destinataire soit membre de la Convention internationale d’échange postal. Cependant, la « chinoiserie » signalée par Paul demeurait sensible, notamment par l’existence de plus de 60 définitions de types de courriers et, pour les destinations intérieures, la conservation de différences entre le port d’une carte postale de 5 mots au maximum (0,10 F) ou de plus de 5 mots (0,15 F, soit le même affranchissement qu’une lettre pesant jusqu’à 20 g à distribuer en France).
18) - «  Melle Campana » : médecin, ou infirmière, ou garde-malade, consulté par Marthe. 

19) - « l’événement » : l’accouchement, dont Paul est persuadé de l’imminence. 

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