mardi 31 octobre 2017

Lettre du 01.11.1917

Le S/S Marsa

Cette lettre est la suite de celle de la veille et se trouvait dans la même enveloppe.


Jeudi, le 1° Novembre 1917

Nous sommes au large de Valence, le cap sur Carthagène (1), vers le Sud. On s’en aperçoit du reste, car la température a changé complètement ; le soleil s’est levé tout rouge vers 6 1/2 h et me chauffe agréablement. Je suis assis sur un radeau - dans lequel j’ai eu moins froid cette nuit - et je regarde la côte espagnole toute baignée de lumière. Des cargos, surtout anglais et tout armés, sortent du port ; quelques-uns sont drôlement peints, gris et noir (2), et au large d’innombrables voiliers qui font la pêche. Un train va au loin vers Barcelone par Tarragone (3), des maisons toutes blanches se dessinent dans des bouquets d’arbres. Ordre formel de ne pas quitter notre ceinture de sauvetage (dite “de sauvage”) ; si le corset vous rend les mouvements aussi difficiles, je comprends facilement que tu en sortes les baleines (4). Il y a aussi sur le navire une quarantaine d’hommes surveillés par les gendarmes parce que, n’ayant pas obtenu leurs 9 jours de prolongation, ils les ont pris d’office (5). Cette nuit à 11 1/2 h, lorsqu’une forte discussion entre ces détenus me réveillait pour une heure, je réfléchissais que si tu m’avais dit le 27 au matin (6) ou le 26 de rester, je serais resté sans autre réflexion et sans me préoccuper des suites... Seulement, tu étais encore bien plus anxieuse que moi de me savoir rendu à temps, et même à la gare, où nous avions encore une bonne demi-heure avant le départ du train, tu n’as pas voulu essayer seulement de me retenir un moment. Il est vrai que tout cela m’est venu cette nuit et non point sur le coup, et que ce n’est peut-être pas juste de te le reprocher ainsi ...
Je suis pourtant bien plus calme qu’hier ; le bon soleil et la qualité de tes provisions de bord (que je n’ai touchées qu’hier et sans lesquelles je crèverais facilement de faim) y sont sans doute pour quelque chose. Et je ne retire point la permission ou plutôt le consentement que j’ai donné de te chercher par ailleurs la satisfaction dernière que je n’ai pu te donner jusqu’ici, malgré toute ma bonne volonté incontestable (7). Mais je te prierai de me le faire savoir une fois l’histoire finie et je te jure de ne pas en faire état ...
As-tu eu des nouvelles de Me Lanos ou de Palvadeau (8)? Je pense fermement que cette affaire, ou plutôt les deux, seront réglées ce mois-ci et même dans sa première quinzaine. Cela me sortirait quand même un gros poids de te savoir tranquille sous ce rapport et à peu près à l’abri. Si Me Lanos paie avant l’autre, tu attendras tout de même le règlement de l’affaire Leconte avant de payer Mme Robin (9), mais tu adresseras Frs. 200 à Me Palvadeau et tu verseras 35 Frs. pour les bijoux (10)
Que fais-tu en ce moment ? (8 h du matin). Tu es probablement à table avec les enfants. A quoi penses-tu ? M’as-tu déjà écrit à Oran ou à Taza ? Pour ta gouverne, si tout va bien je serai demain soir à Bel Abbès, samedi à Oudjda et mardi soir ou mercredi à Taza, au Dépôt des Isolés. Peut-être bien, si le beau temps persiste, que je n’aurai que peu d’arrêt à Taza et qu’on m’expédiera par camion-auto (11) jusqu’à Fez. Je suis le seul de mon Régiment de Marche sur le bateau, mais il y a plusieurs hommes de la Musique de Bel Abbès (12) et pas mal de légionnaires du 3° Etranger (13).

le 1° Novembre à midi

Nous venons de croiser le S/S Marsa (14) venant d’Alger avec des permissionnaires, que de mouchoirs en l’air ! A tribord les côtes d’Espagne se déroulent, changeant d’aspect à chaque instant. A l’instant nous passons à 80 à 100 m d’une île toute taillée en roches. Quelques misérables pins y poussent quand même comme des mendiants et un soleil de plomb plonge le tout dans une mer de lumière qui fait mal aux yeux. 
Voilà presque 3 ans que nous perdons, séparés l’un de l’autre et impuissants de sortir de cet engrenage. Nous étions-nous réellement perdus avant la guerre au point que tu me le disais ? Je n’en avais point le sentiment aussi net ; j’avais gardé au contraire un souvenir très doux des dernières semaines passées à Bayonne (15). D’une promenade solitaire que nous fîmes sur la route de Pau le soir de la Toussaint, vers mi-Novembre, et de la fin de notre promenade lorsque nous descendions sur les rives de l’Adour (16). Et de cette promenade-là j’avais conservé précisément l’impression très nette que notre amour n’était point mort et que, malgré les leçons que le temps nous a données, nous serions prêts tous les deux à recommencer l’expérience dans les mêmes conditions. Mais nos chemins, à partir de notre mariage, n’ont pas été parallèles. Avons-nous abouti enfin sur le même point - nous sommes-nous rendu compte que notre bonheur est dans nous, que nous nous complétons mutuellement et que - une fois cette tourmente terminée - nous devrons le tenir en nous tenant réciproquement l’un l’autre ? Je te jure que c’est là que se concentrent toutes mes idées et que les heures passées maintenant avec toi sont les plus douces de ma vie. Si comme je l’espère toujours je me tire de cette fournaise, nous serons plus heureux qu’autrefois ... malgré le point vide (17) de ta vie que je ne puis combler. Il est bizarre que ce détail me reste toujours présent à l’esprit ; s’il occupe une aussi grande place dans le tien, tu ne dois pas te sentir bien heureuse.
Les soldats ici à bord sont certainement bien plus mal que les plus pauvres émigrants (18). On couche où l’on trouve quelques centimètres carrés et, pour se couvrir, on a une pauvre petite couverture toute usée. Comme nourriture, mieux vaut ne pas en parler du tout, car il est inimaginable qu’un homme puisse vivre avec ça. S’il n’y avait pas les 2 quarts de pinard, tout le monde se révolterait.

à 18 h

Nous approchons de Carthagène (19), d’où nous devrons piquer droit sur Oran. Les ombres qui se prolongeaient déjà démesurément couvrent peu à peu tout, car le soleil disparaît. Je ne cesse point de penser à toi, me disant que je vais compter les jours et les heures jusqu’à mon retour près de toi. Il m’est matériellement impossible de fixer mes idées quelque part ; je crois toujours sentir la douceur de ton corps, ton souffle qui se confond avec le mien et entendre ta bonne voix me disant quelques mots venant du fond de ton âme ... Serais-je réellement ensorcelé ? Je commence à le croire ...
A toi plus que jamais

                     ton Paul

Je n’ai pas écrit à Alice, vu que son anniversaire a été fêté déjà le 26 (20).




Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - « Valence, Carthagène » : grands ports de la côte méditerranéenne espagnole au sud du delta de l’Èbre. 
2) - « gris et noirs » : camouflés et armés, ces cargos - que Paul dit surtout anglais - s’approvisionnent en Espagne, pays neutre, en produits agricoles et miniers.
3) - « Barcelone et Tarragone » : les deux grands ports espagnols au nord du delta de l’Èbre.
4) - « baleines » : allusion aux arceaux (originellement faits à partir de fanons de baleines) des corsets de femmes.
5) - « ils les ont pris d’office » : ayant prolongé sans autorisation leur permission de 9 jours pour la rendre conforme au nouveau régime mis en œuvre à compter du 1er octobre 1917, ces soldats étaient passibles du Conseil de Guerre en tant que mutins ou déserteurs. Sauf exceptions, il semble que les autorités militaires aient préféré, face à l’adversité ambiante, ne pas donner suite. 
6) - « le 27 au matin » : date du départ de Paul de Caudéran.
7) - « bonne volonté incontestable » : Paul parle à mots couverts d’un problème conjugal déjà évoqué et auquel il propose de nouveau une solution remarquablement libérale : la libération sexuelle de sa femme, qu'il autorise à chercher hors mariage la satisfaction qu'il ne peut lui donner. 
8) - « Lanos, Palvadeau » : les avocats de Paul, dont il attend les règlements des deux affaires en cours, celle de la levée totale ou partielle du séquestre (Me Lanos), et celle de la participation aux bénéfices ou à la liquidation de la société Leconte (Me Palvadeau). 
9) - « Mme Robin » : la logeuse des Gusdorf, qui réclame le paiement des arriérés de loyers.
10) - « 35 Frs. pour les bijoux » : Marthe a vraisemblablement gagé ses bijoux en garantie d’un prêt (dont l’intérêt mensuel serait de 35 fr) pour faire face à ses dépenses en attendant le règlement des affaires en cours. 
11) - « camion-auto » : l’usage était plutôt de dénommer « auto-camion » les camions automobiles.
12) - « la musique de Bel-Abbès » : la fanfare militaire (ou clique), du siège de la Légion à Sidi Bel Abbès.
13) - « 3e Étranger » : 3e Régiment étranger d’infanterie de la Légion. Paul appartient au 1er Régiment de marche du 1er Régiment étranger.
14) - « S/S Marsa » : ce paquebot à vapeur (on disait alors « steamer ship ») appartenait à la Compagnie de navigation mixte depuis 1900 et était affecté à la ligne Alger-Port Vendres (il effectuait habituellement cette traversée en 22 heures).
15) - « Bayonne » : allusion nostalgique aux avant-derniers moments d'intimité du couple, en novembre 1914, alors que Paul, en cours d’instruction militaire à Bayonne, attendait son transfert au dépôt de la Légion à Lyon et que Marthe et les enfants, revenant d’Espagne, l’avaient rejoint en stationnant dans la ville pendant quelques jours. 
16) - « l’Adour » : le fleuve côtier qui relie Bayonne à l’océan.
17) - « le point vide » : nouvelle évocation pudique du problème conjugal évoqué plus haut dans cette lettre (voir la note « bonne volonté incontestable »).
18) - « émigrants » : allusion, par analogie de mode de transport, à la misère de la plupart des migrants européens vers le Nouveau Monde. 
19) - « Carthagène » : ce port espagnol juste au nord de celui d’Oran (Algérie) s’en trouve aussi au plus près, à moins de 250 km.

20) - « déjà le 26 » : l’anniversaire d’Alice se situant le 30 octobre, Paul l’a fêté la veille de quitter sa famille, le 26 octobre. Cette rationalité, ici exclusive de toute sentimentalité, traduit-elle un trait de caractère permanent ou la douleur de Paul d'être à nouveau éloigné de sa famille ?