lundi 6 novembre 2017

Lettre du 07.11.1917

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran
Rare image d'un BMC au Maroc dans les années 20 (Wikipédia)

Dépôt des Isolés
Taza-Girardot (1), le 7 Novbre 17

Ma Chérie,

Je viens de voir le citoyen Maufret dans sa Compagnie à Taza-Ville et lui ai remis le petit colis avec un bonjour de Mme Robert (2). Il en était très touché (du colis, bien entendu) et laissait tout joyeux sa brouette avec laquelle il était en train de faire corvée de quartier. Pendant un grand moment il m’a entretenu de tous les paysans et copains de Cubzac, Libourne, Caudéran et Bordeaux (3) dont je n’ai jamais entendu parler, me dispensant du reste de répondre car il ne me laissait pas le temps de placer un mot. J’ai seulement pu dire que je croyais bien que le cochon de charcutier de la Route de St Médard (4) était appelé (5) aussi - pourvu seulement qu’il y ait un charcutier ! Une fois ces vieux souvenirs remués, nous avons causé politique, guerre et économie nationale. Ce pauvre homme de 40 ans avait une gentille petite embuscade (6) comme ordonnance (7) d’un officier d’administration, mais comme il a dû faire quelques colonnes il a vivement donné sa démission, et cherche maintenant à se débiner (8) du Maroc. Mais on lui a refusé une permission agricole (9), et comme sa permission de détente ne viendra qu’en Mars prochain il a écrit à son député ...
Il fait un temps superbe ici, et, ainsi que je te le disais sur ma carte d’hier, je vais partir demain avec le convoi sur Fez où nous devons arriver aujourd’hui en huit. De là en chemin de fer à Meknès et puis en 3 étapes ou 4 à Aïn Leuh, toujours en attendant les convois, de sorte que je ne serai pas rendu avant le 20 ou 25 au plus tôt. J’ai rencontré ici 1/2 douzaine de camarades avec lesquels je ferai route.
Ce qui me chagrine beaucoup, c’est de ne pas avoir trouvé une lettre ici ; je ne vais donc en avoir que vers la fin du mois à Aïn Leuh ce qui n’est réellement pas gentil de ta part. J’avais même l’intention de ne plus t’écrire avant d’avoir de tes nouvelles, mais comme je ne tiens pas à avoir des reproches, je me soumets plus vite qu’un bicot ... (10)
D’Oudjda à El Aouen (11) j’étais sur la plate-forme d’un wagon à marchandises avec deux jeunes mauresques qui se rendaient dans un établissement hygiénique de ce poste désigné communément par les initiales B.M.C. (12) Société charmante par excellence et situation agréable pour un poilu de se serrer, tout entouré de foulards et shawls  en soie, jupes en liberty  (13), bracelets aux jambes et aux bras - situation d’autant plus agréable qu’il faisait passablement froid. Dans les dépôts des isolés d’Oudjda et Taourirt (14)  il y a un méli-mélo indescriptible et on peut dire que là on ne les aura pas mais on les a déjà les totos (15) ! Je m’étais débrouillé à Oudjda pour coucher à l’infirmerie où j’ai fait la connaissance de 2 soldats du Génie évadés d’Allemagne, du camp de Friedrichsfeld (16). Ils y avaient été très bien traités et vantaient même beaucoup l’organisation et la méthode. Seulement la nourriture ...!!! Ici à Taza le dépôt, tout neuf, est très propre, bien organisé et on y mange très bien. Je pense avoir au moins 1 jour de repos à Fez et autant à Meknès pour visiter un peu ces villes, très intéressantes paraît-il.
Comment vas-tu et comment vont les enfants ? Alice n’a-t-elle pas encore délaissé son Kiki (17)? Georges travaille-t-il ? Et Suzi (18) se plaît-elle toujours à l’école ? 
Et nos affaires ?
Non vraiment je ne comprends point ton silence. Tu semblais toi-même si contente que nous nous soyons retrouvés si étroitement, et maintenant tu sembles t’amuser à m’irriter ...
Je t’embrasse néanmoins du fond du coeur ainsi que les enfants.

Paul

Le bonjour à Hélène.



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - « Taza-Girardot » : désignation du camp militaire Girardot, à Taza, où se situe le Dépôt des Isolés. 
2) - « Mme Robert » : Paul s’est manifestement chargé de remettre à un soldat encaserné à Taza un colis et les salutations d’une dame habitant Caudéran ou une autre commune de l'agglomération de Bordeaux. 
3) - « Cubzac, Libourne, Caudéran, Bordeaux » : localités appartenant à l’agglomération bordelaise.
4) - « Saint-Médard » : vraisemblablement Saint-Médard-en-Jalles, petite ville située à la périphérie nord-ouest de l’agglomération de Bordeaux.
5) - « était appelé » : était mobilisé dans l’Armée.
6) - « une embuscade » : un poste tranquille (pour embusqué), une « planque ». 
7) - « ordonnance » : secrétaire particulier attaché à un officier supérieur.
8) - « se débiner » : s’éloigner, quitter… Paul emploie dans tout ce paragraphe la langue des Poilus, particulièrement méprisante pour les « embusqués ». Il se fond donc ici dans cette génération particulière de Français, les Poilus, et plus précisément dans celle des Poilus de 1917.
9) - « permission agricole » : comme son nom l’indique, ce type de permission est motivé par la nécessité pour le pays de faire face à ses obligations alimentaires donc agricoles. Ces permissions pouvaient se rajouter aux permissions de détente (instituées fin 1916) déjà prises puisqu’elles obéissaient moins au calendrier civil qu’aux variations climatiques.
10) - « je me soumets plus vite qu’un bicot » : l’absence de majuscule à « bicot » (Arabe) n’est pas le moindre défaut de cette déclaration inhabituelle chez Paul… Mais peut-être veut-il précisément parler comme les seuls Français auxquels il s'identifie alors, c'est-à-dire les Poilus (et particulièrement ceux de 1917) ? 
11) - « El Aouen » : en fait El Aïoun, petite ville et seconde station du chemin de fer à voie étroite à l’ouest d’Oujda.
12) - « B.M.C. » : « bordel militaire de campagne », appellation officielle.
13) - « shawl », "liberty" : mots anglais. Shawl est traduit par châle en français, et le liberty est un tissu de coton anglais,  imprimé de motifs de fleurs ou de dessins type cachemire. Ces précisions nous rappellent que Paul a travaillé dans le textile au début de sa carrière.
14) - « Taourirt » : petite ville à mi-chemin entre Oujda et Taza, et seconde station ferroviaire à l’ouest d’El Aïoun. 
15) - « les totos » : décidément soucieux de parler l’argot des armées, Paul évoque ici les poux, parmi lesquels les poux de pubis, dits « morpions ».
16) - « Friedrichsfeld » : l’un des grands camps allemands de prisonniers pendant la Grande Guerre, situé en Rhénanie du Nord, dans le coude du Rhin à l’aval de Cologne et de Duisbourg. À la fin de la guerre il retenait dans des conditions misérables (avec des cas attestés de torture) près de 80 000 prisonniers militaires et déportés civils, notamment français, russes et belges. 
17) - « son kiki » : chiffon ou peluche.
18) - « Suzi » : Suzanne, fille aînée des Gusdorf.