jeudi 23 novembre 2017

Lettre du 23.11.1917

Le Chapon Fin, célèbre restaurant bordelais au décor rocaille

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Aïn Leuh, le 23 Novembre 1917

Ma chère petite femme,

Je te confirme ma lettre du 20 et ma carte du 22 (1)  qui te parviendront sans doute en même temps que la présente.
De Taza, où je t’ai écrit une lettre, nous sommes allés après 24 h de repos à Aïn Kansera (2), un camp abandonné où il n’y a plus que la poste et le télégraphe et, caché sous les oliviers et cactées, un petit village marocain avec un restaurant espagnol et une belle source. Lorsque j’arrivai à Kansera vers midi, l’air était si clair que l’on voyait Fez, malgré la distance de 25 km, comme à la portée de la main. Le lendemain à 5 1/2 h départ pour Fez sous les remparts de laquelle nous arrivions à 11 h environ. Mais pour des raisons sans doute de haute stratégie, le Lieutenant qui commandait le convoi nous faisait faire presque tout le tour de la ville, de sorte que nous arrivions seulement vers 13 h au camp du 2° Etranger (3). De là on renvoya les légionnaires du 1° au D.I.M. (Dépôt des Isolés Métropolitains) (4) - encore une demi-heure de marche avec tout le paquetage sur le dos - bon Dieu quel bourdon ! Finalement je trouvais un petit bicot (5) qui me portait mon barda (6) et, la soupe mangée, on se couchait faire la sieste sur la paille, car il faisait rudement chaud. Le soir je suis allé visiter le grand souk (marché) en face du camp. Ce sont des centaines de baraques de mercantis (7) qui vendent tous les articles possibles et imaginables, des cafés maures qui servent le café arabe et le thé, des bistros, des cinémas, des marchands de crêpes, de brioches, de mouton grillé, de journaux, cartes postales etc. Il va sans dire que quelques établissements dits “hygiéniques” (8) avec des mauresques affreusement tatouées ne manquent pas non plus.
Le lendemain je suis allé en compagnie d’un Caporal de ma Compagnie et de deux légionnaires du Bataillon visiter la ville de Fez dont le camp est distant de 3 km environ. Des omnibus font du reste la navette et sont toujours combles. Les murs crénelés de Fez sont beaucoup mieux conservés que ceux de Taza. Ils possèdent de nombreuses portes (en partie très jolies) et une quantité considérable de tours et de bastions. Nous sommes entrés par la porte du “Mellah” c.à.d. du quartier juif qui est le plus moderne. Sur la Place du Mellah, il y a le théâtre, un joli café avec une vaste vérandah, un café-concert et quelques hôtels. Les bâtiments sont un mélange de constructions européennes et marocaines ; on a utilisé sans doute ces dernières pour en faire des maisons tant soit peu confortables. La vue est donc très pittoresque d’autant plus que le trafic y est considérable et que beaucoup de voitures stationnent sur la place. La rue principale du Mellah y aboutit, assez étroite et très animée. On y voit des magasins innombrables, des cafés, restaurants et boutiques de toutes sortes occupent les rez-de-chaussée des maisons très hautes. La foule des Arabes crie, gesticule et court, les voitures et autos filent malgré le peu de largeur et à chaque instant un arc ou une vieille porte surplombe les rues. Par ci par là quelques hôtels assez propres aux noms pompeux : “Maroc Hôtel”, “Hôtel de la Résidence”, “Lux-Hôtel” etc. Ce qui frappe surtout, c’est le fait que presque tout le commerce est entre les mains des juifs. Ceux-ci sont faciles à reconnaître à leur chéchia noire, alors que les Arabes portent la chéchia rouge comme les zouaves et tirailleurs, mais ronde en haut et plus plate. Les barbes noires et les nez crochus font du reste également reconnaître les juifs qui parlent presque tous le français assez couramment (9). A droite et à gauche de la rue principale se trouve un dédale de ruelles plus étroites encore et dans une ou plusieurs d’entre elles sont groupés les différents métiers et commerces : les fruitiers, ferblantiers, cordonniers, joailliers, menuisiers, serruriers etc. etc. On trouve donc une ou plusieurs de ces petites rues occupées exclusivement par des ferblantiers travaillant à boutiques ouvertes et n’employant pour ainsi dire que les vieilles touques (10) et bidons ayant contenu de l’huile, de la graisse végétale, du pétrole etc. Ils en font toutes sortes d’articles, des cafetières, théières, blindages de portes, enfin tout ce qui est fait en fer-blanc. Les joailliers et argentiers sont très nombreux, dans leurs boutiques on voit la fonte des métaux au creuset, la coulée etc. 95% de tous ces petits patrons sont encore des juifs et tous emploient aussi beaucoup d’enfants à partir de 6-8 ans (11)! Mais dans toutes ces boutiques je n’ai pas trouvé une bague ou un  bijou vraiment artistique que j’aurais voulu t’envoyer comme étrennes. Ce sont des bijoux grossiers, de sorte que, ne trouvant rien de ce qui t’aurait fait vraiment plaisir, je dois attendre une occasion pour choisir quelque chose pour toi...
L’arsenal du Sultan (12), aujourd’hui employé par les Français pour la construction d’armes, d’aéroplanes etc. se trouve dans une vaste cour à laquelle on accède par deux portes ornées de mosaïques très artistiques dont tu possèdes une vue. Les fontaines en mosaïque se trouvent pour la plupart dans les cours des mosquées ; elles sont merveilleuses dans leur jeu de couleurs éclatantes et l’harmonie de leur composition. Les mosquées, du moins les principales, sont jolies vues de loin, mais ne gagnent pas - extérieurement - vues en détail.
Dans la “Médinah” (13) on peut errer pendant des heures et se perdre parmi les ateliers et maisonnettes de toutes sortes. Les palais du sultan se trouvent dans les vastes jardins qui encerclent la ville ; j’aurais bien voulu entrer, mais il n’y avait pas moyen. 
De Fez à Meknès on fait environ 70 km en chemin de fer stratégique (Decauville) (14) et on voit une belle route, comme les grandes routes nationales en France, construite par les prisonniers allemands (15). J’ai vu très peu de choses de Meknès, car j’étais tellement abruti par ce long voyage que j’ai résolu avec un Caporal de la 24° de ne pas rester les 9 jours prévus à Meknès pour faire ensuite en 3 jours la route à Aïn Leuh à pied. Nous avons donc pris l’auto-camion le lendemain de notre arrivée à Meknès et sommes arrivés le même soir à Aïn Leuh rejoindre enfin notre Compagnie et permettant à la nouvelle série de permissionnaires (dont Kern et Ramsbott) (16) de partir via Casablanca-Bordeaux. L’histoire nous a coûté 15 Frs. à chacun mais le séjour à Meknès et les 3 jours de route auraient coûté davantage, alors que comme cela il n’y avait pas d’autres dépenses.
Le pays ici est moins montagneux (17) que celui de Taza et les autos font les 95 km de Meknès à Aïn Leuh sans escorte ; les tribus d’ici sont réellement pacifiées. Il y a bien eu, il y a 7 ou 8 ans, l’émeute sanglante (18) de Fez dont les traces apparaissent encore dans les maisons écroulées et non reconstruites et les trous d’obus dans les murs, mais c’était plutôt une exception. Les routes sont bien meilleures que dans l’Occidental, et dans la dernière colonne il n’y a pas eu un coup de fusil (19). Le temps est magnifique depuis mon départ de Tissa : pas une goutte d’eau. Les matins par exemple sont très frais et on voit de la glace, mais à partir de 8 h il fait bon et beau. La vue se repose dans la plaine s’étendant jusqu’aux montagnes au fond. A droite (20) une vaste chaîne de montagnes couverte de forêts de cèdres et chênes verts.
Nous sommes dans des baraques Adrien (21) (comme les prisonniers à Bx-Suisse) munies chacune de 2 poêles. Comme le bois est abondant, on ne fait point d’économies pour le chauffage. Comme logement nous sommes mieux qu’à Taza ; le bureau aussi est clair et bien chauffé. On m’a groupé (22) de suite pour y entrer et il me sera difficile d’en sortir !
Ne crois pas que je te cache des souffrances, chérie. Je ne souffre réellement pas d’autre chose que de l’état de la guerre et de mon éloignement de toi et des enfants. La nourriture n’est point mauvaise et je suis persuadé que pas mal de ceux qui la critiquent n’ont pas toujours aussi bien mangé chez eux. Bien sûr, ce n’est ni la cuisine bourgeoise ni le “Chapon Fin” (23) de Bordeaux, mais en tenant compte des circonstances il n’y a pas à se plaindre. Nous avons un lit avec matelas en crin et 3 couvertures avec “Sac à couchage” (dit sac de viande). Un lavoir se trouve à 10 m de nos baraques.
Comment vas-tu, Chérie et comment vont les enfants ? Parlent-ils beaucoup de moi et en quels termes ? Oh ces longs intervalles dans la correspondance c.à.d. les courriers !
Clémenceau (24) a eu, paraît-il, un succès monstre à la Chambre d’après les dépêches affichées, mais qui ne balance pas le grave échec italien (25).
Je t’embrasse bien tendrement
  
Paul


P.S. Nous allons faire le 27 un convoi de 3 jours mais je t’écrirai encore avant. 

Rue du Mellah à Fes (Georges Miquel)


Notes (François Beautier)
1) - « carte du 22 » : ce courrier manque.
2) - « Ain Kansera » : bourgade située sur la route de Tissa à Fès, à une vingtaine de km à vol d’oiseau au nord-est de Fès. Il semble donc que Paul ait confondu au début de cette phrase « Taza » et « Tissa ».
 3) - « 2° Étranger » : Paul appartient au 1er Régiment étranger. Ces deux formations appartiennent à la Légion.
4) - « Dépôt des Isolés Métropolitains » : cette distinction ségrègue les soldats par zones de recrutement (colonies d’Afrique et d’Asie, métropole), c’est-à-dire, à l’époque, pratiquement par origine ethnique (on disait alors « par race »).
5) - « un petit bicot » : il ne s’agit pas d’un animal de bât, mais bien d’un Arabe, pauvre ou de petite taille… 
6) - « barda » : ce mot d'origine arabe (signifiant selle, ou bât) désigne en argot militaire le paquetage du soldat.
7) - « mercantis » : ce mot d’origine italienne désigne originellement les marchands. Cependant, il a aussi le sens péjoratif de « personne avide faisant argent de tout » et appartenait à ce titre au vocabulaire de l’antisémitisme français ordinaire. 
8) - « établissements dits hygiéniques » : lupanars ou « maisons de tolérance » et officiels « bordels militaires de campagne ».
9) - « assez couramment » : cette différence de compétence linguistique n’est pas la moindre de celles que rapporte Paul entre les deux peuples. D’ailleurs, ici (une fois n’est pas coutume), les Arabes ont droit à une majuscule alors que les Juifs (pourtant clairement considérés comme membres d'un peuple et non comme fidèles d'une religion) en demeurent privés. Paul utilise-t-il ces poncifs antisémites vulgaires (ordinaires) pour cacher (et se cacher) sa propre judaïté ? Ou est-il doué d’un sens particulièrement affuté de l’humour (dans ce cas, juif) et de l’auto-dérision ?
10)  - « touques » : récipients en fer blanc, de toutes tailles, servant à conserver des denrées très diverses (conserves alimentaires, combustibles liquides…).
11) - « de 6-8 ans » : il semble hélas que non, il ne s’agissait pas d’humour… 
12) - « du Sultan » : il s’agit depuis 1912 de Moulay Youssef. 
13) - « la Médinah » : en fait « la médina », la vieille ville arabe, par opposition aux quartiers modernes coloniaux. Celle de Fès était déjà réputée pour son étendue et sa richesse.
14) - « Decauville » : nom de l’entreprise française créatrice des locomotives, wagons, rails et autres équipements des chemins de fer à voie étroite les plus répandus en France entre 1870 et 1950. Ces matériels étaient habituellement utilisés dans les grandes exploitations agricoles, les carrières, mines, chantiers de travaux publics, arsenaux et forts militaires. Pendant la Grande Guerre, le général Lyautey appuya toute sa stratégie de maintien de la paix et de la présence française au Maroc sur le renforcement des liens entre les deux « poches de la besace » (les Maroc occidental et oriental, selon Lyautey) par le couloir de l’Innaouen, c’est-à-dire par le « chaînon d’acier » (dixit Lyautey) constitué par la route et la voie ferrée reliant Fès à Taza.
15) - « prisonniers allemands » : la Convention internationale de la Haye signée en 1907 permettait aux administrations civiles des États (exclusivement) d’employer à des travaux civils les soldats et sous-officiers prisonniers de guerre (les officiers étant exclus). Les chantiers de modernisation de la route et de construction de la voie ferrée Fès-Meknès employèrent effectivement à partir d’octobre 1914 un fort contingent des quelques 6 000 prisonniers allemands concédés par la France au Résident général Lyautey pour le développement du Maroc. L'utilisation de soldats allemands en uniforme dans des chantiers employant aussi des « indigènes » fut décrit comme déshonorant par la presse allemande et suscita des représailles sur au moins 30 000 prisonniers français en Allemagne. Cependant, le manque de main d’œuvre en France métropolitaine conduisit le gouvernement français à « rapatrier » progressivement ces prisonniers allemands en métropole à partir d’avril 1916. À la fin 1917, époque où Paul en rappelle le souvenir par cette lettre, la France n’en employait plus aucun au Maroc.
16) - « Kern et Ramsbott » : pour la première fois nommés ici, ces deux personnes dont Marthe connaît apparemment au moins les noms, sont vraisemblablement des Légionnaires collègues de Paul. 
17) - « moins montagneux » : Paul, arrivé de nuit, semble n’avoir pas bien vu le relief. En effet, alors que Taza s’étendait à 500 m d’altitude avec des sommets proches culminant à 1 500 m, Aïn Leuh contrôle un col à plus de 1000 m et s’adosse à un massif dépassant les 2 000 m.
18) - « émeute sanglante de Fès » : les Marocains nationalistes hostiles à la collaboration de plus en plus évidente du Sultan avec la France colonisatrice, déclenchèrent dans la capitale royale (Fès), le 14 mars 1911, lors de la fête religieuse du Mouloud, une agitation émaillée de meurtres de Français et de notables marocains qui s’étendit aux tribus dissidentes voisines et qui dura jusqu’en avril. La répression française conduite par le général Gouraud fut - à titre d’exemple - aussi disproportionnée que possible, et ses traces en furent pédagogiquement conservées. Pour autant, un an plus tard, la ville se souleva de nouveau lors de la signature du Protectorat français, le 30 mars 1912. Lyautey l’en punit en y renforçant la garnison française et en déplaçant à Rabat le siège de l’administration centrale du Maroc sous protectorat français. Depuis lors Fès n’est plus que la capitale culturelle traditionnelle du royaume marocain, mais sa forte fonction militaire lui assura une certaine prospérité.
19) - « coup de fusil » : effectivement, le secteur du Rif au nord de la ligne Fès-Taza est alors tranquille. Mais au même moment, à faible distance, des escarmouches sérieuses opposent le groupe mobile de Taza aux rebelles qui tentent de contrôler les abords et accès sud-est et sud-ouest de la ville. Et ces désordres s'étendent de plus loin au sud du fait de l’activité des foyers de rébellion du sud-ouest du Moyen Atlas et du nord-est du Haut Atlas marocain. 
20) - « à droite » : Paul regarde vers le nord. À sa droite grimpent vers le nord-est les hauteurs forestières du Moyen Atlas. À sa gauche s’étalent les collines du piémont et les plateaux de l’avant-pays, qui constituent le Pays des Zayanes (ou Zaër Zaïane), alors toujours en ébullition depuis la grave défaite infligée par ces rebelles berbères à l’armée française, le 13 novembre 1914, près du village de El Herri, à 55 km à vol d’oiseau au sud-sud-ouest de Aïn Leuh.
21) - « baraque Adrien » : en fait Adrian, du nom de leur inventeur, l’ingénieur militaire Louis Auguste Adrian, précédemment inventeur du casque d’acier français. Ces baraques facilement démontables et mobiles servirent effectivement aussi à loger des prisonniers allemands (et italiens) à Bordeaux (« Bx. »), notamment sur le port, dans l’enceinte de la gare Saint-Jean, dans la prison militaire de la caserne Boudet (ancienne gare de Ségur), dans les quartiers de Queyris et de Bruges, ainsi que dans les localités de Blaye (dans la citadelle), Bassens (dans le camp américain ouvert depuis juillet 1917), Pauillac, Villenave d’Ornon, Saint-Médard-en-Jalles, etc.
22) - « on m’a groupé » : en français civil courant « le chef m’a affecté » (à l’administration).
23) - « Le Chapon fin » : haut lieu de la gastronomie bordelaise, aujourd’hui toujours renommé.
24) - « Clémenceau » : Georges Clemenceau - dont Paul a déjà parlé dans sa lettre du 10 juillet 1915 - a été nommé Président du Conseil des Ministres et Ministre de la Guerre le 16 novembre 1917. Paul évoque son discours d’investiture au Parlement, le 20 novembre, et l’ample approbation de son célèbre mot d’ordre ultra-belliciste : « Plus de campagnes pacifistes, plus de menées allemandes ; ni trahison, ni demi-trahison ; la guerre, rien que la guerre… » (cette orientation sera confirmée le 8 mars 1918 par le très obstiné slogan : « Politique intérieure, je fais la guerre ; politique extérieure, je fais toujours la guerre ! »).
25) - « échec italien » : allusion à l’enfoncement des lignes italiennes par les troupes austro-allemandes à Caporetto, achevé le 9 novembre 1917. Paul manque sans doute de nouvelles de la Russie, en révolution depuis le 6 novembre et qui vient de décréter unilatéralement la paix sans annexion ni indemnité, le 15 novembre (elle demandera le 26 novembre - lendemain de cette lettre - l’ouverture de négociations avec la Triplice).