mercredi 21 septembre 2016

Lettre du 22.09.1916




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Col de Touahar, le 22/9 16

Ma Chérie,

Voici une journée presque de repos pour moi : Je suis à la corvée d’eau aujourd’hui, c.à.d. j’ai à remplir à la source les sacs d’eau qu’un mulet emporte ensuite au camp. Cela me fait à peu près 1 à 1 1/2 heures de travail réel dans la journée et me permet de me laver comme il faut et de laver en outre mes effets. Je suis assis ici en plein bled, écrivant sur mon bidon qui se trouve sur mes genoux. Il fait, comme toujours depuis que nous sommes ici, un temps superbe et même le sirocco s’est calmé. Les bicots soumis (1) passent par ici pour vendre leur marchandise au souk (marché) à côté du nouveau camp. Je viens de faire emplette de 13 superbes oeufs pour 20 sous et d’un panier de raisin contenant de 2 1/2 à 3 kgs de raisin pour 10 sous. En échange d’une cigarette, un vieux Tsoul m’a donné une poignée de figues fraîches “mler, mler” (belles) (2) qui sont délicieuses, rafraîchies dans l’eau. Les raisins sont très bon marché parce que les Beni Kra Kra (3) (tribu soumise en janvier dernier) en plantent beaucoup. Nous y étions encore en Juillet, mais heureusement pour les Kra Kra (et pour nous) les raisins n’étaient pas mûrs à cette époque là. Les montagnes bleues et violettes en face plantées par ci par là d’oliviers  et parsemées de petits villages semblent si paisibles, les cigognes se promènent si près de moi et les figues et raisins sont si bons qu’on pourrait se croire dans un coin heureux si le canon du camp, celui de Bab Mersouka et celui de Koudiac (4) ne tonnaient pas à chaque instant. On voit alors un petit nuage blanc à l’endroit où l’obus éclate et, à l’aide de jumelles, souvent des hommes et des troupeaux fuyant vers le lointain. Des douzaines de cagnas ont été détruites et le grand village des Benim Garas complètement mis en ruine. 
Comme nous devons complètement terminer le poste pour que les hommes restant soient de suite bien logés, nous (les 6 Compagnies) (5) avons à faire jusqu’au 5 ou 10 Octobre au moins. Enfin, en attendant, nous ne faisons toujours pas de colonne ...
D’après ta lettre du 10 courant je comprends que la famille Penhoat est partie le 11. Tu vois une fois de plus que les espoirs que tu avais fondés sur cette visite se sont plutôt changés en ennuis. Je le regrette d’autant plus que j’avais, moi aussi, escompté une influence heureuse de cette visite sur ton pessimisme et ton délaissement.
Si tu vas au bureau, tu pourras y prendre, en dehors de mes lettres et copies de lettres personnelles, l’éléphant en ébène qui se trouve sur la bibliothèque ainsi que l’Histoire Naturelle (en allemand) qui est dedans. Je ne vois cependant pas beaucoup l’utilité, car si L. a fait ouvrir ce secrétaire il en connaît déjà le contenu et ce sera assez tôt que je le reprenne après mon retour.
Quant à ta pension (6), je te disais déjà sur ma dernière carte que c’est au séq. de porter soin à ce qu’elle te parvienne, faute de quoi tu serais à la charge de l’Etat et tu aurais même droit au paiement par la Mairie de 1 fr 25 par jour pour toi plus 50 cs pour chaque enfant contre production de mon certificat de présence au corps. Je connais nombre d’Allemands dont la femme et même la maîtresse touche cette allocation parce qu’eux sont à la Légion et cela depuis le début de la guerre, la famille n’ayant pas suffisamment de moyens d’existence. Je ne crois donc pas que Me Palvadeau (7) puisse refuser de s’occuper de cette affaire, car l’Etat devrait te payer alors pour depuis le début de la guerre près de 2000 Frs.
Penhoat étant Caporal Fourrier (8) et comme tel assimilé aux Sous-Offs vit naturellement bien plus cher que moi, sans toucher pour cela bien plus.
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois mes meilleurs baisers.

                                                         Paul

Un bonjour à Hélène.

Ne peux-tu t’habituer à faire le T majuscule comme ceci : T, on corrige toujours ton T (9) sur les lettres.




Notes (François Beautier)
1) - "bicots soumis" : il s'agit précisément de Marocains de la tribu des Tsoul, pacifiés de force en 1914 et en juillet 1916 (par la compagnie de Paul), qui depuis lors suivent les soldats français à la fois pour les approvisionner en aliments frais et pour razzier les villages rebelles dont l'armée prend le contrôle. Cependant l'essentiel de la tribu des Tsoul demeure dissidente (rebelle).
2) - "mler" : ce mot écrit phonétiquement conduit soit à l'idée de "dernières" (cueillies, donc les plus fraîches), soit à une allusion salace au sexe féminin (possible dans ces milieux exclusivement masculins).
3) - "Beni Kra Kra" : officiellement Beni Krakra, tribu berbère qui a conservé malgré l'islamisation des mœurs antérieurs, dont la viticulture (cependant de plus en plus résumée à la production de raisin de table). Cette tribu supposée pacifiée de force en janvier 1916 a de nouveau mobilisé contre elle la Légion en mai puis en juillet (Paul participa à ces trois colonnes contre eux). 
4) - "Koudiac" : en fait "Koudiat el Biad", poste de la Légion servant avec celui de Bab Merzouka à contrôler la vallée de l'oued Innaouen (passage obligé de la route et de la voie ferrée, et aussi du téléphone entre Fès et Taza). Pendant tout l'été et l'automne 1916 ces postes servirent de point de départ et d'appui à des expéditions de pacification forcée contre la rébellion des Rhiatas et de leurs alliés (tribus et clans Beni Krakra, Beni Ouaraïn, Beni M'Gara, Beni M'Tir...) soutenue par l'Allemagne.
5) - "les 6 compagnies" : par manque d'effectifs, les groupes mobiles (ou "colonnes") sont composés d'éléments prélevés sur des régiments différents. D'après ce qu'écrit Paul, les constructeurs du campement militaire de Touahar étaient ainsi issus de 6 compagnies différentes. Cependant c'est bien la Légion de Taza qui menait les opérations (de même pour la construction de la voie ferrée).
6) - "ta pension" : Marthe doit recevoir de Nantes (voir la carte postale du 20/9/1916) la part des bénéfices de la société L. Leconte & Cie qui revient à Paul. Sinon, Marthe et ses enfants seraient considérés comme ne disposant pas de ressources suffisantes et toucheraient, comme toutes les familles dans ce cas de soldats au front, une allocation dont Paul précise plus loin le montant.
7) - "Me Palvadeau" : l'un des avocats de Paul.
8) - "Caporal Fourrier" : par ces majuscules grandiloquentes Paul se moque du grade très modeste (caporal) et de la fonction peu glorieuse (fourrier, c'est-à-dire magasinier d'intendance, originellement distributeur de fourrage) de son ami Penhoat, cependant mieux loti que lui du simple fait de son grade. 
9) -"ton T" : Marthe calligraphie vraisemblablement le T de Taza (ou de Touahar) en majuscule gothique allemande (ce qui le fait ressembler à un C en cursive romaine) , au grand agacement de Paul qui souhaiterait sans doute passer inaperçu pour accroître ses chances d'obtenir sa naturalisation.