vendredi 10 février 2017

Lettre du 11.02.1917

Le port de Bordeaux en 1917-18, par André Lhote


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran


Taza, le 11 Février 1917

Ma Chérie, 

J’ai tes lettres des 2 et 4 courant, cette dernière, timbrée du 5, n’a donc mis que 6 jours pour me parvenir. Ce fait te prouve déjà que les communications maritimes ne sont point suspendues, je le sais du reste aussi par un Territorial rentré ce matin de permission et venant de Marseille. Par contre, nos communications terrestres avec Rabat ne sont toujours pas rétablies (1), ce qui fait que les permissions demandées sont toujours en suspens. Mais je pense qu’au fond de toi-même tu ne croiras pas que je renoncerais à ma permission si toutefois j’avais des chances d’en obtenir une ! Bien entendu, comme les permissionnaires par Port Vendres ne sont mis en route que le lundi matin, je ne pourrais, dans le cas le plus favorable, partir que demain en 8, soit le 19 courant. 
Je t’ai déjà exposé à plusieurs reprises mon point de vue en ce qui concerne la question d’un déménagement éventuel. Ne crois pas que si tu payais 500 Frs. de loyer de moins, on te ferait bénéficier de cette somme : La preuve, c’est qu’on envoie l’argent (2) directement au propriétaire. D’un autre côté, tu es connue dans notre quartier et tu y es bien tranquille, ce qui vaut déjà quelque chose ! Au surplus, les meubles souffriront forcément et comme nous sommes encore peu fixés sur l’avenir, il vaut certainement mieux attendre encore 5 à 6 mois - ce que je mets comme maximum pour la durée de la guerre. Si je pouvais seulement venir pour 10 jours, je crois que je te convaincrais assez facilement que l’avenir n’est point si sombre pour nous que tu le penses à certains moments ! 
Mais pour qui as-tu donc fait le travail dont tu parles ? Réellement à ce prix-là il vaut mieux ménager ses yeux et sa santé ! J’aurais cru que les salaires seraient montés proportionnellement à la cherté de la vie - mais il n’en semble être rien dans ce métier de misère (3)
Penhoat (4) m’écrit assez fréquemment et m’a fait part dans sa dernière lettre des griefs du Père Leconte contre moi. Ce brave (4) a été ébloui de ... notre salle de bain, et prétend que si je me suis payé un luxe pareil, c’est que j’ai dû toucher de fortes commissions du Syndicat (5) - commissions que j’aurais partagées avec Penhoat - ce qui semble bien confirmer que Leconte a ouvert mon petit secrétaire américain (6). Mais il a su parfaitement que j’avais 1000 Frs. de gratification le 1° de l’an, car je le lui ai toujours écrit. Et il oublie au surplus qu’un mois tous les ans aux bains de mer avec sa femme et 3 gosses coûte autrement cher, surtout quand on est forcé par-dessus le marché de payer une pension alimentaire à une première femme divorcée. A Penhoat il a également reproché de s’être enrichi ; alors lui, Leconte, aurait donc tout sacrifié pour les affaires et la maison ??
La statistique du Port de Bordeaux, dont je te remercie, m’a quelque peu désappointé. Certes, je ne m’attendais pas à un accroissement des exportations, mais j’aurais cru que l’augmentation du tonnage importé serait bien plus considérable - d’après tous les racontars des journaux. C’est donc surtout Rouen (7) et Le Havre qui ont profité de l’accroissement du trafic ! 
L’histoire du fils de ta vieille marchande est une de celles qu’on ne lira point dans les journaux. Il serait toutefois à souhaiter qu’elles se propagent, et que celle-ci ne soit pas unique. Par contre l’histoire de la Noix de Noël semble être plutôt une invention de journaliste.
Ton jugement sur les gosses ou plutôt sur leur développement varie bien souvent, me semble-t-il. Tu m’as dit plusieurs fois en particulier que Georges était gros, et fort pour son âge, alors que tu dis maintenant le contraire. Que les enfants ne seront pas bien plus grands que leurs parents, cela, je m’y attends bien !
Le froid semble être assez rigoureux un peu partout en France, à en juger par les journaux. Espérons que le mois de Mars amènera de plus beaux jours avec le printemps. Ici, les violettes et les primevères ne sont plus rares et nous avons aujourd’hui une belle journée comme on n’en a pas vu depuis longtemps.
Mille baisers pour toi et les enfants.

Paul

Il y a longtemps que tu ne m’as plus écrit en anglais ?



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "rétablies" : la route franchit les oueds à gué, à plusieurs reprises. Or les orages de février ont provoqué des inondations. Les combats qui se déroulent alors au sud, vers Khénifra, ont sans doute aussi joué un rôle dans l'interruption des relations entre Taza et Rabat puisque les rebelles d'Abdelmalek, repliés sur le versant sud du Rif, tentaient de porter secours à leurs frères du Moyen Atlas en franchissant de force la route Fès-Taza défendue notamment par le groupe mobile de Taza.
2) - "on envoie l'argent" : le "on" en question est l'administrateur du séquestre, qui prélève le montant du loyer sur les intérêts des actifs de Paul dans la société Leconte et l'envoie directement aux Robin, propriétaires du logement.
3) - "métier de misère" : Marthe a vraisemblablement effectué un travail de couture: elle avait reçu une formation de couturière et de modiste, et travaillait dans une société de vente de tissus quand Paul l'avait rencontrée en 1900. Paul s'étonne que les salaires n'aient pas augmenté au rythme du coût de la vie. Il raisonne en effet comme en temps de paix, donc suppose que la pénurie de main-d'œuvre (essentiellement masculine) doit entraîner automatiquement une hausse des salaires, ce qui fut effectivement le cas en 1914-1915, où le salaire journalier des femmes passa de 1 à 2 francs par jour en moyenne dans les métiers traditionnellement féminins, et à environ 3 francs dans les industries d'armement. Mais la crise des petits métiers traditionnellement tenus par des femmes (domestique, tisseuse, couturière...), la nécessité pour les femmes de faire bouillir les marmites, la mécanisation accélérée des industries liées à la guerre, ainsi que le blocage des salaires par les employeurs publics et l'opportunité pour tous les patrons (publics, privés) de maintenir une forte inégalité de rémunération entre les sexes, entraînèrent une compétition entre les femmes donc une stagnation générale voire une baisse des salaires féminins en 1916. Par exemple, le salaire d'une ouvrière fabriquant des grenades, qui avait atteint 7 francs par jour à la fin 1915, baissa sous l'influence de la rémunération à la pièce à moins de 5 francs à la fin 1916. Cette situation commença à changer dès le début 1917 car sur la pression des hommes - alors soldats - les syndicats de travailleurs, jusqu'alors sourds aux revendications féminines (ils considéraient les femmes comme des concurrentes des hommes et comme un outil du patronat pour ne pas augmenter les salaires des hommes puisqu'elles se "contentaient" de "salaires d'appoint"), s'émeuvent de la faiblesse des salaires féminins (devenus de fait "salaires familiaux") et souhaitent reprendre la main sur les grèves lancées par les femmes depuis l'été 1916. Sans l'appui des hommes et des syndicats, les femmes, qui avaient jusqu'alors tenté par la grève d'endiguer la tendance à la baisse des salaires, avaient le plus souvent été toutes renvoyées et remplacées par des nouvelles travailleuses acceptant des salaires encore inférieurs. En janvier 1917, Albert Thomas, ministre (socialiste) de l'Armement, établit que les salaires féminins dans les entreprises d'armement ne seraient pas inférieurs de plus de 15 à 25 % aux salaires masculins selon les tâches effectuées (la féministe Cécile Brunschvig l'accusa d'avoir renoncé au principe de l'égalité des salaires et d'avoir légalisé au contraire leur inégalité). En mars 1917, le salaire minimal pour le travail à la pièce des femmes fut porté à 0,65 franc (soit le double d'avant la guerre, ce qui correspond à la hausse du coût de la vie) et celui des hommes à 1 franc. En décembre 1917, les deux salaires minimaux augmentèrent encore respectivement de 29 % et de 45% : l'écart entre les sexes se creusait donc mais l'ensemble des salaires augmentait, atteignant fin 1917 entre 2 à 2,5 fois ceux de l'immédiate avant-guerre.
4) - "Penhoat" : associé de Paul Gusdorf et de Lucien Leconte.
5) - "ce brave" : Lucien Leconte.
6) - "du Syndicat" : le Rheinisch-Westfälische Kohlen-Syndikat (voir la lettre du 7 février 1917).
7) - "secrétaire américain" : Paul conservait sous clé dans ce meuble de son bureau de Bordeaux les mappes (ou chemises) regroupant ses documents d'affaires (voir sa lettre du 19 décembre 1914).
8) - "Rouen" : arrière-port fluvial du port maritime du Havre, et avant-port d'estuaire du port fluvial de Paris.