mercredi 15 février 2017

Lettre du 16.02.1917

Images de la guerre sous-marine


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 16 Février 1917

Ma Chérie,

Je viens de recevoir ta lettre du 7 courant arrivée 24 h après celle de Suzette. Cette dernière m’a fait particulièrement plaisir parce que l’écriture de la petite s’est sensiblement améliorée: les lettres majuscules sont même très bien, notamment les M et C. Et les petites poésies sont tout simplement ravissantes, surtout celle récitée par Georges. J’aurais donné je ne sais quoi pour entendre les gosses réciter ces vers; je présume que Georges n’a pas pu s’empêcher, tout en disant son compliment, de te caresser?... (1)
Les communications avec Fez-Rabat viennent d’être rétablies (2), et les premières permissions sont arrivées pour notre Compagnie. Il ne s’agit cependant point d’Allemands (3), mais enfin j’espère au moins être fixé sous peu sur le sort de ma demande. En ce qui concerne le courrier, tu peux être certaine qu’il n’y aura point d’interruption, car même si les paquebots entre Oran et Marseille ou Port-Vendres (4) (qui sont tous armés de canons, à présent) étaient supprimés, le courrier serait toujours (5) transporté par des torpilleurs de haute mer ou des contre-torpilleurs. Mais comme déjà dit cette éventualité n’est guère à redouter, car il est avéré que même avant la déclaration officielle du blocus les Allemands ont tout fait pour empêcher le trafic maritime à l’aide de leurs sous-marins. Les patrouilles en mer ont été renforcées et multipliées depuis la déclaration du blocus, de sorte que les risques des voyageurs n’ont point augmenté (6)
Tu sembles être fort consternée ou désorientée de l’attitude du Président Wilson, qui après avoir prêché la paix a l’air de vouloir se mettre en guerre (7). Rien pourtant n’est plus logique que le deuxième geste, après le premier car si l’Amérique continuait à laisser couler ses navires sans broncher, après avoir proclamé publiquement les droits des Neutres, elle se ferait simplement ridicule. La rupture des relations diplomatiques n’est évidemment pas la guerre, mais si les sous-marins allemands continuaient à attaquer les navires américains, les États-Unis feraient escorter leur marine marchande, et surveilleraient les routes maritimes de l’Atlantique pour faire la chasse aux sous-marins. Ce serait là toute leur action de guerre active à mon avis, action qui pourrait être complétée par l’envoi gratuit de matériel de guerre aux alliés pour leur permettre de mener la guerre plus rapidement (8). Mais je reste encore persuadé que les sous-marins allemands feront encore tout leur possible pour éviter de rencontrer les steamers américains, et qu’ainsi la guerre entre l’Allemagne et les USA (9) ne suivra pas nécessairement la rupture des relations diplomatiques .
Revenant encore une fois sur la question du loyer, je te répète que je n’ai plus rien à ajouter à mes dernières explications. Toutefois je te laisse libre de faire comme bon te semble. Tu pourrais toutefois faire un dernier effort pour obtenir que Madame Robin abaisse son loyer à 1000 Frs (10) du moins jusqu’à la fin de la guerre, libre ensuite de nous donner le congé réglementaire de 3 mois. Tu pourrais également lui dire qu’en cas de refus de sa part, nous serions probablement forcés de déménager. 
Il me semble du reste que tu n’as point reçu toutes mes lettres de ces derniers temps, vu que je t’ai causé assez souvent de la question des loyers. As-tu reçu mes lignes sur ton anniversaire auxquelles j’avais joint quelques violettes?  
Les articles de Mr. Maurice de Waleffe (11) restent toujours superficiels, et on dirait presque qu’il écrit toute une colonne mal documentée rien que pour pouvoir placer un mot heureux à la fin, un mot plus ou moins spirituel. Par contre, je ne partage pas du tout ton avis sur Maurice Donnay (12). J’avais lu le petit bouquin de 95 cs avec beaucoup de plaisir, et j’y ai découvert beaucoup d’esprit et de finesse. Ainsi la petite histoire de l’excursion en Périgord, avec le speech sur les cadets de Gascogne, ou celle du jeune homme attendant son adorée devant l’Exposition, et bien d’autres, m’avaient beaucoup plu. Qu’il y a quelques frivolités emmêlées aux observations sérieuses, cela fait partie du langage de l’écrivain et même du poète français de nos jours, et il n’y a que peu (tels que Pierre Loti (13), Anatole France (14)) qui savent s’empêcher de frôler ce langage léger qui plaît au public.
Nous avons maintenant de vrais jours printaniers; les violettes poussent un peu partout sous les ruines de Taza, et le ciel est si bleu que ce serait bien un miracle si le Groupe Mobile n’apprêtait pas bientôt le sac et le fusil tout neuf (nouveau modèle) (15) que nous venons de toucher.

Mille baisers pour toi et les gosses.

Paul

Dans les additions de la statistique du Port de Bordeaux que tu m’as envoyée, il y a une erreur. Dans les importations on a mis 3 millions au lieu de 5 millions, de sorte que l’augmentation est quand même énorme! (16)

Es-tu enfin guérie de ton rhume? Et Alice est-elle rétablie? Moi aussi je souffre d’un sacré rhume de cerveau!



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - Paul fait sans doute ici allusion aux compliments récités par Suzanne, Georges et Alice, peut-être à l'instigation d' Hélène, à leur maman, à l'occasion de son anniversaire, le 30 janvier.
2) - "rétablies" : du fait des orages et aussi - mais Paul ne le dit pas à son épouse - des combats, les communications avaient été coupées entre Taza, Fès et Rabat. Paul insiste puisqu'il avait déjà annoncé leur rétablissement dans sa lettre du 11 février précédent.
3) - "d'Allemands" : de Légionnaires de nationalité allemande, comme Paul, donc classés "ressortissants ennemis" et à ce titre toujours de fait privés de permissions.
4) - "Port-Vendres" : voir la note correspondante dans le courrier du 17 janvier 1917. Paul n'évoque pas les transports maritimes par l'Atlantique (par exemple de Rabat-Kénitra à Bordeaux) parce qu'ils sont beaucoup plus dangereux que ceux de la Méditerranée. 
5) - "toujours" : au sens de "dès lors". Paul parle explicitement du courrier, qui ne serait donc  pas interrompu, et implicitement du voyage qu'il entreprendra dès l'obtention de sa permission. 
6) - "point augmenté" : ces arguments fallacieux (le risque de torpillage dépend évidemment du nombre de sous-marins puisque les patrouilles effectuées contre eux ne sont pas efficaces à 100%) servent à rassurer Marthe, que Paul cherche avant-tout à convaincre de la sûreté de ses voyages aller et retour de permission. 
7) - "mettre en guerre" : Le président Wilson a officiellement abandonné, le 10 janvier 1917,  sa politique d'arbitrage des USA en vue du rétablissement de la paix entre les belligérants, en constatant inconciliables les conditions posées par les deux camps. Par ailleurs, en représailles aux attaques allemandes contre les navires neutres (dont ceux des USA) du fait du passage "à l'outrance" de la guerre sous-marine prononcé par le Chancelier Bethmann Hollweg le 7 janvier 1917, le Président Wilson a rompu le 3 février les relations diplomatiques entre les USA et l'Allemagne. 
8) - "plus rapidement" : Paul recourt ici encore à des arguments fallacieux destinés à rassurer Marthe, qui voit vraisemblablement d'un mauvais œil une nouvelle extension du conflit. Paul veut la persuader du bon droit des USA à protéger leur neutralité tout autant que leur amitié avec les Alliés, mais il tente du même coup de lui faire croire - contre toute logique - que les USA pourraient se maintenir hors du conflit tout en affrontant la flotte de guerre allemande et en livrant (même gratuitement !) du matériel de guerre aux Alliés. 
9) - "la guerre entre les USA et l'Allemagne" : Paul se dit persuadé de la possibilité d'un maintien de la paix entre les USA et l'Allemagne alors même que les Alliés, relayés par toute leur presse, cherchent à cette époque à déclencher un conflit ouvert entre l'Allemagne et les USA (par exemple par le rappel du torpillage du Lusitania le 7 mai 1915, ou par la divulgation par le Royaume-Uni des manœuvres secrètes allemandes destinées à pousser le Mexique à entrer en guerre contre les USA). Il se peut que Paul exprime par là d'une part son libéralisme (évidemment cohérent avec l'isolationnisme et l'affairisme américains), et d'autre part son rationalisme (évidemment cohérent avec le souhait que l'Allemagne n'entreprenne pas de se suicider en affrontant, en plus des Alliés, les USA). Il est cependant plus probable que, tout à son idée de rassurer Marthe sur l'imminence et la sûreté de sa permission attendue, il écarte délibérément du contexte tout risque de changement qui pourrait la remettre en question, y compris celui d'une entrée en guerre des USA pourtant annonciatrice d'une inéluctable fin de guerre par la défaite du camp allemand. 
10) - "abaisse son loyer à 1000 francs" : Paul reprend l'idée d'une négociation à l'amiable avec Mme Robin, dont il est locataire, visant à abaisser jusqu'à la fin de la guerre de 1200 à 1000 francs le loyer annuel qu'elle demande depuis janvier 1917 (voir la lettre du 21 janvier). Cette nouvelle négociation s'appuie du point de vue de Paul sur le moratoire concernant le loyer des mobilisés qui l'autorise toujours à reporter de 3 mois ses paiements, et du point de vue de Mme Robin sur le risque qu'elle prendrait de voir les Gusdorf déménager alors que le marché du logement est globalement dépressif.   
11) - "Maurice de Waleffe" : journaliste mondain, chantre de l'élégance des Parisiennes, apparemment toujours détesté par Paul (il en a parlé dans ses lettres des 23 octobre et 5 novembre 1916) alors que Marthe - qui l'appréciait précédemment - partagerait maintenant l'avis de son époux.  
12) - "Maurice Donnay" : auteur de théâtre, il a notamment dépeint en 1916 l'effet de la guerre sur les Parisiennes. Paul, qui parlait en des termes très critiques de sa participation au "Théâtre aux Armées" dans sa lettre du 26 janvier 1917 (alors que lui-même et Marthe avaient aimé une pièce précédente, "La patronne"), se montre plus favorable que Marthe aux blagues rapportées par cet auteur dans "L'Esprit gaulois" (ouvrage illustré édité chez Calmann-Lévy dans  une collection à 95 centimes), dont il a conseillé la lecture à son épouse.
13) - "Pierre Loti" : Paul a déjà écrit le 26 octobre 1915 le grand bien qu'il pensait de "Pêcheur d'Islande" (dont il possède à Caudéran une édition dans la collection à 95 centimes de chez Calmann-Lévy). Pierre Loti (1850-1923), officier de marine, grand voyageur, écrivain, académicien, avait agité le monde politique dès 1883 en se faisant le reporter froidement réaliste de la sanglante prise de Hué, en Indochine, par les troupes coloniales françaises. C'est sans doute à cet aspect particulier de reportage sans concession, typique d'une petite partie de son œuvre - par ailleurs emprunte d'exotisme, de sensualisme et de partis pris passionnels (turcophilie, arménophobie, antisémitisme... ) - que se réfère Paul (qui ne semble pas avoir eu connaissance du texte publié en 1890 sous le titre "Fez" (Fès) par lequel Loti rendit compte de sa participation à l'expédition française envoyée en ambassade au Maroc. Il se peut aussi que Paul ait été sensible au patriotisme de Loti qui, en 1914, à 64 ans, s'engagea dans l'armée de terre française (il y demeura jusqu'à sa démobilisation - pour raison de santé - à la fin mai 1918).
14) - "Anatole France" : Paul évoque ici pour la première fois ce grand écrivain français (1844-1924), académicien depuis 1896, compagnon de Zola dans la défense de Dreyfus, ami de Jaurès et de la cause socialiste, cofondateur de la Ligue des Droits de l'Homme, militant de la séparation de l'Église et de l'État, fervent patriote puis pacifiste, dénonciateur de la barbarie coloniale et du bellicisme capitaliste (il est l'auteur du célèbre "On croit mourir pour la patrie, on meurt pour les industriels"), propagandiste de l'idéal d'une "paix d'amitié" entre Français et Allemands... Le fait que Paul cite ce futur Prix Nobel de littérature (en 1921) dans le même propos et à la suite de Pierre Loti, manifeste l'éclectisme de ses goûts et sans doute le désir d'afficher son admiration pour les gloires françaises de cette époque afin de mériter pleinement la nationalité française qu'il a demandée. 
15) - "nouveau modèle" : il s'agit du "modèle 1916" du fusil Lebel (inventé en 1886), fabriqué et distribué en métropole à partir de février 1916. Ce fusil dérivé du modèle 1907-1915 à 3 coups est doté d'un magasin de 5 cartouches, qu'il tire plus vite (15 à 20 coups/minute) et dont le pouvoir de perforation et la portée utile maximum (2000 m) sont améliorés. Le modèle 1917, encore plus rapide (32 coups/minute), sera fabriqué à partir d'avril 1917. 

16) - "augmentation quand même énorme" : Paul évoque la masse (et non la valeur) totale du trafic portuaire de Bordeaux, laquelle s'élevait à 4,1 millions de tonnes en 1913 dont 1,6 d'importation de charbon. Après l'affaissement du trafic provoqué par le début de la guerre et par le blocus maritime allemand, l'année 1916 a vu la réussite des nouvelles techniques de transport maritime sur des cargos camouflés, souvent armés, pratiquant le convoi escorté pour les longues traversées et le cabotage à vue de côte pour les échanges entre pays européens alliés. La prise de risques était à la hauteur d'une très forte demande des industries d'armements en matières premières énergétiques, chimiques et métalliques, ainsi que des armées en carburants, combustibles, armements et marchandises fort diverses dont une grande partie - notamment le charbon - parvenait en France à partir ou par le relais du Royaume-Uni. À la fin du conflit, le trafic portuaire de Bordeaux (second port charbonnier de France) avait pratiquement doublé par rapport à 1913 avec 3,3 millions de tonnes d'importation de charbon. Cependant, le port charbonnier français qui "profita" le plus de la Grande Guerre fut celui de Rouen (le premier de France) avec 2,6 millions de tonnes d'importation de charbon en 1913 et 13,8 en 1918.