samedi 25 février 2017

Lettre du 26.02.1917

Marabout près de Taza (Delcampe)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 26 Février 1917

Ma Chérie,

Nous avions été alarmés hier par l’annonce d’une sortie du Groupe Mobile de Taza et ce matin encore on se préparait pour quitter Taza demain. Mais voilà maintenant que la 24° Compagnie vient d’être désignée pour rester à Taza - pour la 1° fois depuis que j’en fais partie ! Nous restons donc, et bien que nous ayons de ce fait une garde monstre (1) à assurer, mais c’est dans cette saison-ci encore préférable à une sortie, car si actuellement les jours sont beaux - jusqu’à ce que la pluie recommence - nous avons par contre des nuits très fraîches !
Je suis, depuis ta lettre du 9, sans les nouvelles ; mes dernières lettres datent des 20, 22 et 23 (2) courant. J’ai été vacciné samedi soir pour la première fois avec le vaccin Vincent (3)(anti-typhoïdique et anti-paratyphique) ; presque tout le monde a attrapé la fièvre ... je n’ai pas trop ressenti, bien que ce vaccin travaille fortement le sang. 
Depuis quelque temps on voit ici des toilettes européennes : plusieurs Officiers ont fait venir leur femme et leurs enfants qui habitent des cagnas construites par la troupe, et d’une simplicité, d’une grossièreté telles qu’en Europe un ouvrier ne s’y trouverait pas à l’aise. Du reste, les chambres de nos Officiers sont rien moins que confortables. Ils font tout pour cacher la nudité laide des murs par des étoffes indigènes en couleurs vives, mais les quelques meubles rudimentaires, en bois blanc, le poèle fabriqué d’une vieille boîte de graisse “Cocofruitine” (4), la porte qui ferme mal et les fenêtres qui manquent souvent de carreaux ou les ont remplacés par de la toile blanche, tout cela serait bien médiocrement goûté, surtout par des gens qui gagnent 800 à 900 Frs. par mois (5), comme un simple Capitaine au Maroc. Mais à la longue, on se dit réellement ici que pas mal de choses qui nous semblent indispensables en Europe sont plutôt superflues.
La ville de Taza - où il y a maintenant des “Services Municipaux” - n’a du charme que la nuit, et encore un charme qui n’est point goûté par tout le monde. Les ruelles, souvent si étroites que 2 hommes ne peuvent pas s’y croiser sans se frôler, n’ont aucun éclairage, et comme il y a un tournant brusque tous les 50 m au moins, on n’y voit rien du tout le soir (6), sauf toutefois les contours des toits et les innombrables portes qui, reliant les 2 côtés de la rue, forment un arc qui se découpe sur le ciel. De temps en temps on voit paraître une lanterne qu’un Arabe n’oublie pas d’emporter lorsqu’il a une course à faire dans la nuit. Les seules maisons illuminées en ville - en dehors des boutiques - sont les mosquées. La porte en est toujours ouverte et on voit dans une espèce de cour, pavée en mosaïques et contenant au milieu une grande cuvette sculptée, en pierre, dans laquelle les visiteurs lavent leurs pieds avant de pénétrer plus loin. Les pantoufles sont déposées dès qu’on a franchi la porte d’entrée, et on entre pieds nus. Dans une de ces mosquées on aperçoit de dehors quelques jolis tapis ... mais comme il nous est défendu d’entrer dans les lieux saints (mosquées et marabouts (7)) je n’ai pu encore me rendre compte de la façon dont l’intérieur d’une mosquée est arrangé.
Ce qu’on voit maintenant beaucoup ici, ce sont des lapins. Presque toutes les Popotes (8) en ont 1/2 douzaine, et cet élevage doit rapporter bien, car à chaque instant il y a des petits. Et ces bêtes ne mangent que des déchets, des feuilles de chou et de salade. N’as-tu pas envie de mettre un couple dans notre ancien poulailler ? Il n’y aurait qu’à mettre une vieille caisse dans le coin pour le cas de pluie ; les bêtes feraient aussi du plaisir aux gosses ; tu pourrais sans doute les avoir chez Jeanne (9)? Mais il reste à savoir si tu aimes cette chair - moi, par exemple, je n’y ai (goûté) qu’une seule fois (10), et je n’y suis jamais revenu.
Ta lettre du 16 me parvient à l’instant. Tu as donc vu Mme Robin (11)? Je croyais qu’on lui envoyait 300 Frs. par trimestre de Nantes, c.à.d. 1200 Frs. par an ? Si elle se contentait de 1000 Frs. ce serait quand même une jolie économie pour nous ! C’est tout de même dommage que les rosiers au milieu du jardin aient péri. Qu’est-ce que tu peux bien planter comme légumes (12) dans cet espace si restreint du milieu ? J’espère que Georges est également rétabli de son rhume et que vous vous portez ainsi tous bien. Lui, qui est le seul homme dans la maison, a certainement besoin de toute sa lucidité d’esprit pour se tirer d’affaire avec 4 femmes (13)
La pluie vient de recommencer de sorte que très probablement la colonne (14) ne part pas. Je te prie de remarquer qu’entre tes lettres des 9 et 16, c’est à dire pendant 7 jours, je n’ai point eu de tes nouvelles ; et tu te plains que j’écris rarement.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

  Paul

J’ai bien reçu le N° du Matin en question. C’est toujours la même feuille à grande gueule (15)!



Notes (François Beautier)
1) - "garde monstre" : il s'agit de surveiller et protéger les accès de la vieille ville, des divers camps militaires qui l'entourent, des équipements de communication (la piste, la voie ferrée, l'aérodrome militaire, les postes téléphoniques... ), etc. Or les rebelles d'Abdelmalek cherchent à franchir la route Taza-Meknès pour rejoindre vers le sud le gros de la rébellion nationaliste.
2) - "23 courant" : le courrier du 22 n'a pas été conservé. 
3) - "vaccin Vincent" : mis au point en 1909 et rendu obligatoire dans les armées françaises par la loi du 28 mars 1914, ce vaccin a presque totalement évité la fièvre typhoïde aux Poilus. Il porte le nom de son découvreur, Hyacinthe Jean Vincent (1862-1950), agrégé de médecine, médecin général inspecteur des Armées, aussi découvreur du vaccin contre la gangrène gazeuse, élu à l'Académie des Sciences en 1922.
4) - "Cocofruitine" : marque d'une graisse alimentaire fabriquée à Marseille par l'huilerie Diemer et Compagnie à partir d'huile de noix de coco d'origine africaine.
5) - "900 frs. par mois" : Marthe reçoit alors 300 francs par mois de la Société Leconte, ce qui correspond à un bon salaire mensuel d'ouvrière dans une usine d'armement. La solde de Paul est alors de 30 francs par mois.
6) - "le soir" : Paul défend implicitement l'idée qu'il est aussi dangereux de monter la garde en ville que de participer à une mission du Groupe mobile.
7) - "marabouts" : mausolées musulmans (et non des grandes tentes militaires).
8) - "popotes" : il s'agit vraisemblablement des cuisines de troupes et, par extension, aussi des cantines, buvettes et autres boutiques plus ou moins officielles à l'usage des soldats. Paul élargit encore cette définition en témoignant de la production en vue de vente de lapins dans les popotes de Taza, ailleurs d'œufs, fruits, légumes, etc. ). Cependant il n'est pas impossible que Paul anticipe ici sur l'usage qui étendit aux cuisines civiles le nom argotique de "popote".
9) - "Jeanne" : Paul évoque pour la première fois cette personne et ne dit rien de son identité.
10)- "une seule fois" : le lapin n'est pas un animal casher.
11) - "Mme Robin" : propriétaire du logement des Gusdorf à Caudéran.
12) - "légumes" : entre janvier et mai 1917, les prix des légumes secs doublèrent et ceux des légumes frais quintuplèrent dans les villes. Les autorités réagirent en encourageant les citadins à cultiver - collectivement et individuellement - tous les espaces disponibles. A Paris, comme à Bordeaux et dans toutes les villes, les terrains vagues, les terre-pleins des boulevards, les fossés des fortifications, les pelouses des parcs, beaucoup de jardins publics et la plupart des jardins privés, furent au moins partiellement mis en culture.
13) - "4 femmes" : Marthe et ses filles Suzanne et Alice, ainsi qu'Hélène, employée de maison.
14) - "la colonne" : le Groupe mobile se déplace le plus généralement à pied, en colonne. Paul a écrit en début de lettre que sa compagnie, la 24e, ne participerait pas à cette sortie (ou colonne) du Groupe mobile de Taza.

15) - "feuille à grande gueule" : le journal parisien "Le Matin", le plus grand quotidien de l'époque, animé par des républicains modérés est alors plus une feuille "à grands noms" qu'à "grandes gueules". La critique de Paul s'explique peut-être par son impatience à voir la guerre s'achever, donc à préférer les thèses pacifistes, socialistes, voire révolutionnaires auxquelles "Le Matin" est hostile, à leurs opposées, qu'il rejette comme nationalistes.