vendredi 11 mai 2018

Lettre du 12.05.1918



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Aïn Leuh, le 12 Mai 1918

Ma Chérie, 

Dimanche - le temps s’est encore couvert, et comme le baromètre descend, il est infiniment probable que nous allons avoir la pluie. C’est désagréable pour cette raison que la concentration (1) du Groupe Mobile doit commencer demain en vue des prochaines opérations. Il y a donc pas mal de troupes en route pour Aïn Leuh et nous allons partir le 16 courant (Jeudi) pour construire un nouveau poste (2) à une vingtaine de kilomètres d’ici, ce qui nous occupera donc jusque vers le milieu du mois de Juin. Et ce n’est qu’à cette époque que nous pourrons aller ensuite vers les postes du Sud. Bien entendu, si le temps devient mauvais, notre départ sera retardé de quelques jours ... Comme on restera au moins 3 semaines au même endroit et que je compte être pendant ce temps agent de liaison au Bataillon (fonction qui m’exempte de garde et de toutes les corvées) je vais tâcher de trouver un tas de livres à emporter là-bas. Un camarade d’une autre Compagnie m’a prêté pendant ce dernier temps un périodique anglais (Nash’s and Pall Mall Magazine) (3) dont je lis avec intérêt les feuilletons très intéressants. J’ai commencé hier une histoire, “The Young Diana” (4), traitant le féminisme et supérieurement écrite. J’espère seulement que le légionnaire en question recevra régulièrement les numéros suivants, car dans ces magazines la suite se trouve “au mois prochain”. Inutile de te dire que j’ai oublié pas mal de mots, ce qui ne m’empêche pas cependant de bien comprendre. Mais si je pouvais trouver à l’occasion un vieux dictionnaire anglo-français, je l’achèterais volontiers. 
J’ai lu en outre ces jours-ci un bouquin très intéressant de Paul Acker, “le soldat Bernard”, un chef-d’oeuvre dans son genre, dont l’action se joue avant la guerre, en 1905/1906. C’est l’histoire d’un antimilitariste étudiant à Paris, fils d’une famille d’Officiers et de Fonctionnaires, et qui pendant ses années d’études a fait la connaissance de quelques militants qui l’ont complètement gagné à leurs idées de pacifisme. Au surplus, au moment de partir pour le Régiment, il s’est fiancé secrètement avec une jeune fille, étudiante également et qui travaillait à la même feuille antimilitariste où lui, Georges Bernard, collaborait et dont le directeur, son ami intime, est une des grandes figures du mouvement ayant pour but “de tuer la guerre en tuant l’armée” et de créer une Internationale, une Société des Nations d’Europe. 
Cette jeune fille, Pauline, a quelque chose de ces étudiantes russes typiques (avant la guerre) en Suisse et à Paris : suivant avec un fanatisme farouche les idées qui lui ont été inculquées par le même Menguy, directeur du journal, qu’elle admire sincèrement, et subordonnant son amour à ces idées-là. Bernard, partant pour sa garnison, une petite ville près de la frontière belge dans les Ardennes, promet donc à son ami et à sa fiancée de gagner le plus de camarades possibles à l’antimilitarisme. A son vieux père, qui a suivi avec effroi ses tendances antimilitaristes, il refuse la promesse de s’abstenir de faire de la propagande à la caserne. À Réziers (5) il voit vite tout le ridicule de la vie de caserne, toutes les vexations faites comme exprès aux jeunes, aux bleus, par les anciens, les caporaux, les Sous-Officiers et même par certains officiers. Il voit que c’est surtout sur les plus faibles, les plus pauvres et les moins instruits qu’on s’acharne le plus et sa haine contre l’armée en général et les gradés en particuliers s’en trouve encore accrue. Le Capitaine, un Officier marié et qui cherche depuis de longues années le quatrième galon, est un de ces officiers typiques dans toutes les armées, je crois, pas bien fort d’esprit tout en ayant bon coeur, faisant telle ou telle chose parce que le régime actuel le veut ainsi, alors qu’hier, sous l’empire, il disait et enseignait le contraire avec au moins autant de conviction. Cependant, un Lieutenant, le Chef de Section, un soldat idéal dans toute l’acceptation du mot, gagne peu à peu un ascendant sur Bernard qui essaie en vain de s’y soustraire. Cet officier, autrefois à Madagascar, au Tonkin etc. est pauvre et sa chambre est bien plus misérable que le garni que Bernard a loué en ville. Bref, ce lieutenant, qui est adoré par ses hommes et qui paie partout de sa personne, cet officier qui rêvait tout à fait autre chose que d’être tué misérablement dans une grève par un coup de brique, lui montre que le métier d’officier et même celui de soldat, bien compris, exige beaucoup d’abnégation ; que la plupart des choses et institutions tellement critiquées au régiment sont très difficiles, presque impossibles à remplacer ... Bien que je sois loin  de partager toutes les idées exprimées dans ce livre, j’ai été vivement impressionné par la lecture, la simplicité du style et la vérité de la description. A la fin de l’histoire, Bernard s’éloigne de ses anciennes idées et Menguy et Pauline s’estompent peu à peu de ses idées (6).
Tes lettres des 24 et 28 courant viennent de me parvenir à l’instant. Je t’ai déjà accusé réception de ton mandat arrivé avant-hier. Crois-tu vraiment que je te ferais tant de travail si je pouvais être en permission pendant ton accouchement ? J’aurais cru au contraire que cela te soulagerait de me voir à côté de toi ! Enfin, puisque cela ne peut pas être, comme je te l’ai déjà expliqué (7), nous nous reverrons au mois de Septembre (8) et ce sera aussi joli.
Quel est la couleur de ton costume “de circonstance” (9)? J’espère que Me Lanos a enfin retrouvé les deux récépissés (10) dans ses dossiers et que de cette façon tu auras au moins régulièrement tes versements mensuels. 
Comme je regrette de ne pas être avec toi pendant toutes ces maladies des enfants, alors que tu souffres déjà toi-même et des circonstances extérieures et de ton état.
Mes plus tendres baisers pour toi et les enfants.

Paul


Notes (François Beautier)
1) - « concentration » : regroupement.
2) - « nouveau poste » : il s’agit (la lettre du 15 mai suivant le précisera) du futur poste d’El Hammam, à construire à une vingtaine de km à vol d’oiseau au sud-sud-ouest d’Aïn Leuh, en défense avancée contre un prévisible assaut de rebelles venant du sud-est marocain.
3) - « Magazine » : revue mensuelle illustrée, originellement littéraire, moderne et populaire, résultant de la fusion en 1914 du Pall Mall Magazine (auparavant supplément mensuel du quotidien britannique Pall Mall Gazette) et du Nash’s Magazine (contrôlé par le groupe Hearst depuis 1910).
4) - « The Young Diana » : nouvelle édifiante de la très prolifique, populaire et bien-pensante écrivaine britannique Marie Corelli (1855-1924).
5) - « Réziers » : ville inventée par Paul Acker, vraisemblablement inspirée de celle de Béziers, qui souffrait d’une image antimilitariste depuis que le 17e Régiment d’infanterie s’y était mutiné, le 21 juin 1907, plutôt que de réprimer une grève de vignerons. Dans ce texte, c’est un gréviste qui tue à Réziers un brave lieutenant…
6) - « s’estompent peu à peu de ses idées » : Paul a donc apparemment résumé à l’intention de Marthe le livre « Le soldat Bernard » écrit par Paul Acker (journaliste-écrivain, né en 1874, mort au combat en 1915) et publié en 1909 par Arthème Fayard, dans lequel une recrue imbibée des idées antimilitaristes de son patron (Menguy, directeur d’un journal progressiste) devient un bon patriote au contact d’un lieutenant exemplaire. Cependant, ce long résumé permet à Paul d’annoncer la fin de ses propres doutes quant à ses engagements personnels, d’une part dans les rangs français alors qu’il demeurait allemand (en ceci il comprenait bien les doutes de l’Alsacien Paul Acker), et d’autre part dans une philosophie humaniste laïque et libérale qui le conduisait instinctivement à soutenir les idées socialistes, pacifistes, internationalistes, antimilitaristes, etc. en contradiction avec son récent vécu de Légionnaire et ses impatients espoirs d’une paix par la victoire française. Son expérience militaire et ses réflexions sur la guerre l’incitent à oublier ses anciens préjugés et à assumer ses nouveaux points de vue. Il s’agit donc pour Paul d’annoncer à Marthe (plus ou moins identifiable à la Pauline du roman), et sans doute aussi à ses lecteurs et censeurs non-désirés, qu’il a changé et qu’il assume désormais consciemment ce changement, bien que (dit-il), il « ne partage pas (encore ?) toutes les idées exprimées dans ce livre ».
7) - « déjà expliqué » : les courriers dans lesquels Paul aurait explicitement conduit Marthe à renoncer à espérer sa présence lors de son accouchement et même à compter sur un « avancement de tour » n’ont donc pas été conservés.
8) - « Septembre » : un an (et même quelques jours de plus) après le précédent départ de Paul en permission annuelle de détente, le 27 août 1917.
9) - « de circonstance » : « de cérémonie », ou « du dimanche ».

10) - « récépissés » : ces deux récépissés bancaires remis par Paul à l’avocat Me Lanos étaient évoqués dans la lettre du 7 mai précédent.