lundi 14 mai 2018

Lettre du 15.05.1918



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Aïn Leuh, le 15 Mai 1918

Ma chérie,

Veille de départ - le camp grouille de troupes, une partie a même dû bivouaquer en-dehors des murs d’enceinte. Nous allons donc partir demain pour construire un nouveau poste à El Hammam (1) et nous resterons certainement un bon mois dehors. Il n’est même pas impossible qu’une fois le nouveau poste construit, notre Compagnie soit appelée à y tenir garnison pendant un mois de plus ou même deux. Ce serait là la meilleure solution, car de cette façon nous serions relativement tranquilles pendant le reste de l’été et comme je compte bien avoir ma permission au mois d’Août (2), je ne me fatiguerais pas trop. Naturellement, ma correspondance va devenir un peu plus irrégulière, du moins pendant les premiers huit jours. Mais comme je vais emporter des enveloppes et des cartes, je t’écrirai régulièrement et je pense recevoir ta correspondance aussi à temps. Tu n’as qu’à continuer à écrire à Aïn Leuh d’où le courrier nous suit.
Je serais heureux de savoir que les enfants sont rétablis. Kern (3) me dit qu’à Paris il y a la même pénurie de médecins (4); et ceux qui sont disponibles sont des vieux qui, autrefois, avaient à peine une pratique tant soit peu importante. Il paraît que le bombardement de Paris par canon aussi bien que par avion a complètement cessé (5). Et sur le front il n’y a pas non plus grand chose (6). Le dernier Écho du Maroc (7) parlait de négociations en Suisse entre Allemands et Américains (8), les désignant naturellement comme “intrigues”. Mais je pense qu’après cette dernière grande offensive (9), entreprise avec des effectifs et des matériels aussi puissants, tout le monde s’est rendu compte que la guerre ne pourra pas se terminer par les armes.
Je termine Chérie en t’embrassant bien tendrement ainsi que les enfants.

Paul



Notes (François Beautier)
1) - « El Hammam » : site montagnard, à 20 km au sud-sud-ouest d’Aïn Leuh, où la Légion construit un poste en appui de celui de Mrirt pour le contrôle de la haute vallée de l’Oum er Rbia (qui traverse Khénifra), et en position avancée en direction des cols du secteur de Békrite (où la Légion renforce un fortin) par lesquels des rebelles provenant du sud-est marocain pourraient arriver pour soutenir ceux de la région de Khénifra.
2) - « au mois d’août » : à la fin du mois ce serait exactement un an après la précédente.
3) - « Kern » : Légionnaire ami dont l’épouse vit à Paris.
4) - « médecins » : tous les médecins mobilisables sont effectivement mobilisés au service des armées. 
5) - « cessé » : Paul se montre optimiste car la capitale - qui avait été touchée la précédente fois le 11 avril - sera bombardée par avion encore deux fois les 1er et 2 juin 1918, et par canon à longue portée, après les précédents tirs du 26 avril, les 27, 29, 30 et 31 mai ; les 4, 7, 8, 9 et 10 juin ; les 15 et 16 juillet ainsi que les 5, 6, 7, 8 et 9 août 1918. 
6) - « grand’ chose » : le pronom « grand-chose » révèle aussi un surcroît d’optimisme puisque la fin de l’opération allemande Georgette (Bataille de la Lys) correspond à la préparation intensive de l’opération suivante Blücher-Yorck (Troisième bataille de l’Aisne) qui sera déclenchée le 27 mai 1918. 
7) - « Écho du Maroc » : journal francophone francophile publié à Rabat.
8) - « Américains » : après l’échec des négociations secrètes menées au printemps 1918 à la Haye entre l’Allemagne et les U.S.A. (et leur échec du fait des conditions - les 14 points du Président Wilson - jugées inacceptables par le Reich), George D. Herron, émissaire américain établi en Suisse et utilisé par les services de renseignement américain et anglais, servit d’intermédiaire entre les U.S.A., la Bulgarie, l’Autriche et l’Allemagne, avec mission d’accélérer la signature de paix séparées. Cet intermédiaire, fortement déçu par les très dures conditions imposées à l’Allemagne par les Alliés à Versailles (en 1919), publia en 1921 un livre amer titré « La défaite dans la Victoire ».

9) - « grande offensive » : allusion à la Bataille de la Lys (Opération Georgette, supposée finale mais perdue par les Allemands) que Paul pense (à tort) être la dernière de la formidable « Kaiserschlacht » (Bataille du Kaiser) lancée depuis le 21 mars 1918.