lundi 14 novembre 2016

Lettre des 14-15.11.1916

Couverture du Daily Mail, auquel Marthe s'est abonnée pour pratiquer l'anglais.


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 14 Novembre 1916

Ma Chérie,

Je te confirme mes lignes de dimanche 12 courant (1) et j’ai reçu depuis tes lettres des 3 et 6 Novembre. Je deviens apparemment un mauvais élève, recevant tant d’observations de ne pas faire attention, “de ne répondre qu’incomplètement à tes questions et théories”. Heureusement que de temps à autre tu me décernes aussi un “bien”, ajoutant que cette fois j’ai bien suivi tes raisonnements et qu’ainsi je me trouve sur la bonne voie. Ma seule excuse est que je suis ici en campagne et très peu à l’aise. Non seulement la table me manque, mais j’écris encore avec un crayon de 2 cm dans une tente où j’ai juste 45 à 50 cm de place, écrivant sur mes genoux, alors que la tempête, à chaque coup de vent, me fait frapper la toile sur la tête, que les mouches et les puces me dévorent. S’il ne fait pas un froid glacial comme ces derniers 15 jours, il fait une chaleur accablante comme en ce moment. Le temps dont je dispose pour écrire ou lire est d’environ 45 mn par jour et autour de moi il y a 5 poilus qui font du pétard. Car après la soupe du soir on allume bien une bougie, mais le vent entrant par tous les côtés dans le guignol (2), il est à peu près impossible d’écrire le soir. Néanmoins et pour enfin te donner satisfaction, je vais, dorénavant, te donner minutieusement les détails de ma vie ici. Mais comme mon temps est très limité, mes lettres plus longues deviendront forcément plus espacées ... à moins que tu veuilles que je considère cette correspondance non comme quelque chose fait volontairement et parce que j’en ressens le besoin, mais comme une corvée ?
Mais je crois que ce malaise, cette crise périodique entre nous provient d’une cause plus profonde que j’ai eu l’imprudence de ne pas apprécier à sa juste valeur. Je veux parler de ton thème favori qui, malgré toi, te revient toujours et en toutes circonstances sur les lèvres ou sous la plume : l’émancipation féminine. Et en réfléchissant là-dessus, je me dis que j’ai eu grand tort de ne pas t’encourager dans tes différents projets qui devraient mettre en pratique tes idées dans lesquelles tu te crois incomprise par moi et tant d’autres. Et puisque tu reviens maintenant de nouveau sur le projet de l’école hôtelière, expliquant que c’est une institution créée par les propriétaires mêmes - chose qui logiquement aurait dû être le tout premier mot de ton projet, je t’engage fortement à mon tour, je te prie même instamment de donner suite à ton projet d’y passer quelques mois. Excuse-moi si mon consentement a tellement tardé, si, avant de donner mon accord je t’ai demandé d’abord des explications comment tu comptais faire avec les enfants, avec notre ménage, comment tu te figurais notre avenir etc. Ce sont des détails que tu avais certainement réglés dès le moment où tu avais conçu le plan. Et comme tu étais visiblement vexée de ce que je ne fus pas tout de suite convaincu, tu ne m’y as plus répondu du tout. Je vois cependant maintenant, après mûre réflexion, un double avantage sérieux dans l’exécution de ton idée : 1°/ Tu me prouveras que tu es bien capable non seulement de concevoir une bonne idée, mais aussi de la réaliser, de la mettre en pratique et 2°/ tu prouveras que matériellement tu feras plus pour le ménage que le travail intérieur qui, d’après d’anciens préjugés, est considéré comme le champ principal et presque unique de la brave bourgeoise. Et crois-moi que je ne serai pas du tout fâché de te voir contribuer pendant et après la guerre aux frais du ménage. Je conviens que les difficultés pour toi seront actuellement beaucoup plus grandes qu’il y a 5 ou 6 ans par exemple - mais ton mérite n’en sera que plus grand aussi d’avoir réussi quand même et malgré tout. Je te prie donc de réaliser (3) 5000 Frs. (4) que tu utiliseras selon tes idées et dont tu ne me devras aucun compte. Ce que tu en feras sera bien fait : si le premier plan ne te réussit pas, tu commenceras autre chose - en toute liberté et sans en rendre compte à personne. Seulement lorsque tu seras au bout de ces 5000 Frs. tu me diras purement et simplement : “Je n’ai pas réussi” et je te jure que jamais je n’y ferai la moindre allusion. - Ceci est une offre très sincère que je te fais et qui, je crois, pourrait faire disparaître ces malentendus, ces frictions périodiques entre nous qui, crois-moi, m’agacent autant que toi. Réfléchis donc là-dessus et ne prend point ma proposition pour de l’ironie.
Tes explications sur la livre sterling me sont complètement incompréhensibles. Le cours est indiqué journellement dans presque tous les journaux sous la rubrique “Bourse de Paris - Cours des Changes”. Ainsi le 4 courant le cours sur Londres était de Frs. 27,79 c.à.d. que la £ (livre) valait Frs. 27,79 ce jour-là. 1 £ a 20 shillings (sh) et 1 sh a 12 pence (d). Ton abonnement au Daily Mail à 5 sh par an égale donc 1/4 de livre soit 27,79 : 4 = 6,95 Frs. et non 11 Frs. comme tu dis. Ceci est le prix de la livre lorsque tu l’achètes ; lorsque tu la vends, le banquier te paiera moins. La différence constitue son bénéfice, comme le prix d’achat et le prix de vente de toute marchandise. Mais ce dernier prix (d’achat par la banque) n’est pas fixé officiellement ; on se renseigne donc avant de vendre, surtout lorsqu’il s’agit d’une somme importante. Je présume que par exemple pour tes 12 shillings on t’a bonifié (5) la livre 26,50/27,00 de sorte que tu as reçu au moins 26,50 x 12 : 20 = Frs. 15,90. Si on t’a payé sensiblement moins , tu as été roulée. Un point, c’est tout.

le 15 Novbre 1916

Quant à la question des cours des monnaies étrangères, tu ne dois pas avoir regardé bien attentivement les journaux dont le principal thème - à part la situation militaire - était précisément les fluctuations du change. La question est du reste des plus simples : Toi-même me faisait remarquer l’autre jour que beaucoup de marchandises sont importées d’Angleterre, beaucoup plus qu’en temps normal. Par contre l’exportation des marchandises françaises en Angleterre a sensiblement diminué, vu que la production nationale a baissé énormément et qu’elle est concentrée sur les produits de guerre. Or si la France reçoit annuellement pour 1 1/2 milliards de l’Angleterre et y envoie autant, il y aura autant d’argent français à payer en Angleterre que d’argent anglais en France. Les chèques, billets et traites émis réciproquement par les 2 pays et centralisés par les banques, se balancent donc et il n’y a pas d’exportation d’argent d’un pays dans l’autre. Mais le cas change lorsque la France reçoit pour 2 milliards par an et expédie pour 1 milliard. Il faut alors ou expédier pour 1 milliard de l’or (l’étalon) ou bien acheter des créances anglaises sur la France , c.à.d. des livres sterling. Lorsque la balance est établie, c.à.d. les créances des 2 pays sont pareilles, la valeur de la £ (pièce d’or) est d’environ 25 Frs. Mais lorsqu’on a besoin d’acheter beaucoup de £ pour payer la différence, qu’en conséquence l’Angleterre n’a pas du tout besoin de francs, il arrive ce qui se produit sur tous les marchés lorsqu’il y a peu de marchandises et beaucoup d’acheteurs : Le prix de la livre augmente, exprimé en Francs, ou le prix du franc baisse, exprimé en livre. Plus la différence à payer en £ est grande, plus le prix sera élevé. La mesure du ministre de faire tourner en prêt les titres des pays neutres est en rapport direct avec le change : La Suède par exemple qui a émis des titres en France paie les intérêts et pour cela doit envoyer de l’argent ou - ce qui se fait généralement - décompter le montant sur les marchandises envoyées en France. La France, avec les coupons suédois - souvent payables en couronnes - dispose donc de l’argent suédois et n’a pas besoin d’en acheter, ce qui évite la hausse du cours de change sur Stockholm. Mais supposons que ces mêmes titres, cotés naturellement aussi à la Bourse de Stockholm, y sont bien cotés c.à.d. en hausse, le Gouvernement Français peut profiter du moment pour vendre ces titres à la Bourse de Stockholm - il reçoit la valeur en argent suédois et n’a pas besoin d’en acheter ... Si tu n’as pas compris ces explications, tu n’as qu’à m’en demander de nouvelles.
J’ai expédié ces jours-ci la lettre relative aux permissions ; attendons maintenant l’effet. Mais crois-moi que mon attitude résignée est toute naturelle et logique. Tu oublies que je suis en ce moment soldat et que ce fait supprime tout ou prime tout. J’irais au scandale, j’écrirais au Ministre ou au Général - sais-tu ce que cela me rapporterait ? D’abord 8 jours de prison, puis davantage et finalement l’envoi aux sections de discipline ou le Conseil de guerre qui peut administrer 1 - 2 - ou 5 ans de prison ou de réclusion avec dégradation militaire - au besoin même le bagne, les travaux publics ou forcés (6). - A demain la suite.
Meilleurs baisers.

                                                Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - Lettre perdue.
2) - "le guignol" : confusion avec "la guignole" (tente militaire). 
3) - "réaliser" : vendre des titres pour obtenir de l'argent.
4) - Ces 5000 F vaudraient aujourd'hui quelque chose comme 10000 € (convertisseur INSEE).
5) - "bonifié" : acheté
6) - "travaux publics ou forcés" : allusion au bagne. En fait, Paul a déjà pris un bien grand risque - celui de voir opposer à sa demande de naturalisation un avis défavorable de ses chefs militaires - en parlant dans ses lettres de son projet d'écrire aux journaux d'opposition pour leur faire connaître l'absence de permission dont il souffre à la Légion.