mardi 22 novembre 2016

Lettre du 23.11.1916




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 23 Novembre 1916

Ma Chérie,

Me voilà enfin en mesure de reprendre ma correspondance. Comme je te le disais sur ma carte du 21, nous sommes rentrés dans la nuit du 20 au 21 à Taza par un temps épouvantable, mouillés comme des chats et sales à rendre jaloux les poilus des tranchées les plus boueuses de l’Argonne. Comme il faisait très mauvais temps à Touahar depuis plusieurs jours, que l’eau pénétrait partout dans les tentes et que la tempête déchirait les toiles et cassait supports et cordes, le séjour au Col devenait impossible. On résolut donc de faire rentrer 3 Compagnies à Taza, laissant seulement au poste les troupes qui pouvaient camper dans les baraques déjà montées. Toutefois, comme les pluies avaient fait grossir démesurément les cours d’eau (il y a une dizaine de traversées à effectuer entre Touahar et Taza) il était impossible de rentrer par la route habituelle et il fallait faire un grand détour à travers les montagnes par Meknassa-Titania (1). Pour comble de malheur, l’ordre de départ n’arriva qu’à 1 h de l’après-midi ; on partait donc sur des sentiers où l’on s’enfonçait de 20 cm dans une boue collante de sorte qu’après 4 à 5 pas on avait toujours au moins 10 kgs de boue aux brodequins. De temps à autre il tombait des rafales de pluie mouillant les capotes et rendant les sacs plus lourds encore. Si bien qu’au crépuscule on était encore à 15 km de Taza. Et comme nous ne pouvions avancer que très lentement dans la nuit noire, nous ne sommes arrivés que très tard dans la nuit : l’avant-garde (notre Cie) à 11 1/2 h du soir. Tout près du Camp Mobile il y avait encore une embuscade des bicots qui tiraient presque à bout portant sur la 2° Compagnie et leurs mulets : ces derniers n’en pouvaient plus non plus de fatigue. J’étais terriblement fatigué (comme tout le monde) et ne me suis remis qu’après 2 nuits de bon sommeil. Les derniers 3 jours à Touahar j’étais même exempt de service ; j’avais des coliques qui me forçaient de me lever 5 ou 6 fois dans la nuit et de sortir dans la tempête et dans la pluie pour rentrer mouillé jusqu’à la peau. Cependant, j’avais tellement marre de Touahar que j’ai marché quand même et je suis arrivé mieux que pas mal de mes camarades. La diarrhée est passée aussi grâce à une potion de bismuth et tout est redevenu normal. Les postes de Taza, Merzouka (2), Touahar etc. ont beaucoup souffert par la tempête : des toits ont été enlevés, des marabouts (3) et même des baraques renversés. Aujourd’hui il fait de nouveau beau temps et un ciel printanier. 
Je réponds maintenant à tes lettres des 13 et 14 courant. Comme je le disais déjà antérieurement, je crois qu’un rendez-vous avec Mr. Penhoat à Nantes et une visite chez Mes Bonamy, Palvadeau et le Proc. (4) seraient très utiles. Si je préfère ne pas agir dès le début concurremment avec Penhoat, c’est précisément pour éviter auprès de ces Messieurs l’apparence que c’est moi qui ai entraîné ou influencé Mr. Penhoat. Mais voyant que celui-ci, bien que français et mobilisé, a les mêmes griefs contre Leconte que moi, ces Messieurs se rendront facilement compte que la faute n’est point de notre - ou de mon - côté mais du côté de Leconte, ce qui pourrait modifier le jugement du Proc. Mais enfin, c’est là un détail plutôt insignifiant ! L’attitude de Me By (5) reste tout de même bizarre : Je ne peux point me figurer qu’un avocat se prête à un double jeu (avec L. (6) et nous) et j’incline à croire que c’est un vieux Monsieur qui s’en fout complètement.
En ce qui concerne la publication des articles de Mr. Humbert par le Journal, tu sembles oublier que H. (7) en est le Directeur-Propriétaire, de sorte qu’il y fera imprimer ce que bon lui semble. Mais je constate que même dans différents journaux français il y a une tendance de plus en plus prononcée contre les excès de chauvinisme de certains grands quotidiens, notamment “l’Action Française” (8) “l’Écho de Paris” (9) et Mr. Humbert. Un nouveau canard satyrique, “le Canard Enchaîné” (10) ne se compose presque que de cela, de même “l’Oeuvre” (11), “la Victoire” (12), “l’Éveil” (13). Je ne partage pas ton jugement sur Hervé ni même sur Jacques Dhur. Hervé certes est un journaliste un peu excentrique et qui a la manie d’écrire dans un argot qui doit plaire à la grande masse et le rendre populaire. Mais ses articles montrent généralement pas mal de bon sens et un besoin urgent de dire, de crier la vérité malgré les entraves actuelles. Il s’occupe surtout de questions qui concernent les pauvres, les humbles et puis il n’est pas étroit de vue pour ce qui est du patriotisme.
Je t’écrirai dimanche plus longuement et suis entretemps avec mes meilleurs baisers pour toi et les enfants. 

Ton Paul 


Notes (François Beautier)
1) - "Meknassa-Titania " : officiellement Meknassa-Tahtania, poste et chef-lieu villageois de la tribu des Meknassa, à environ 10 km. au nord-ouest de Taza, sur le versant sud du Rif.
2) - "Merzouka" : officiellement Bab Merzouka. 
3) - "des marabouts" : des grandes tentes militaires.
4) - "le Proc." : le procureur.
5) - "Me By." : Maître Bonamy, avocat de Paul.
6) - "avec L." : avec Leconte.
7) - "H." : Charles Humbert, sénateur belliciste, d'origine populaire, propriétaire du quotidien Le Journal (dont la rumeur disait depuis décembre 1915 qu'il l'avait acheté avec de l'argent allemand et turc). Paul n'est pas certain que Humbert veuille publier ses réclamations concernant l'absence de permission dont il est victime à la Légion.
8) - "L'Action française" : journal nationaliste explicitement antisémite fondé en 1908 comme organe du mouvement royaliste "l'Action française" dirigé par Charles Maurras et soutenu par Léon Daudet. 
9) - "L'Écho de Paris" : quotidien nationaliste et conservateur fondé en 1884. Pendant la Grande Guerre son propriétaire était Edmond Blanc, une figure de la grande fortune.
10) - "Le Canard enchaîné" : hebdomadaire satirique fondé en septembre 1915 par Maurice et Jeanne Maréchal. Il attaque le ridicule dans toutes les directions et protège ses sources. 
11) - "L'Œuvre" : journal fondé en 1904 par Gustave Téry, qui en fait un quotidien à partir de janvier 1915. Est considéré antinational et défaitiste par ses détracteurs bellicistes. 
12) - "La Victoire" : journal belliciste fondé par Gustave Hervé le 1er janvier 1916 par modification du titre et de l'orientation du journal antimilitariste "La guerre sociale" fondé en 1906 par un groupe de détenus dans la prison de Clairvaux, et dont le principal rédacteur était Gustave Hervé. 

13) - "L'Éveil" : hebdomadaire satirique fondé en 1916 par le journaliste d'investigation indépendant Jacques Dhur (de son vrai nom Félix le Héno).