vendredi 25 novembre 2016

Lettre du 26.11.1916




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, the 26th November 1916

My darling, 

I duly received at Touahar your favour of the 8th inst.
I do not quite understand your remark concerning the word “month”. I told you in my last English letter that its plural takes an “s” (months) while you wrote it without s. You will see on the enclosed market report that I am right. If however I said the contrary in my previous letter, please copy that line or return me the whole letter. 
There is also a misunderstanding in the question of your receipt concerning the scene “The war in Morocco” which you saw with the children in the cinema. I perfectly understood what you said and answered that surely the people would not have taken such a big interest in the General’s visit (1), telling you that when he came to Taza, there were just some “slumbs” or dirty fellows trying to sell tea to “our gallant troops”. I added that if the review passed by the General at Taza would have been represented, you would have seen me, as I was placed in the first rank on the left wing 2 yards from a Lieutenant to which the General spoke a moment. On the other hand I beg to state that in your first letter you spoke of a visit of Mr. Lyautey at Marrakech while you mention now Meknès which is not at all the same. You will have seen in the article of Mr. Henriot in the Journal (2) (last month) that there was serious trouble at Marrakech in the beginning of the present war, while Meknès is “pacifié” since several years already. 
I see the method of Miss Holt for teaching English is about the same as that of Mr. Crusins (3) at Brunswick. You will remember that this right honorable gentleman recommended the “Rosenthal” (4) but without following the different lessons. He always told a lot of stories of his own life and, if you insisted to have a lesson of the Rosenthal, was not able to continue it during ten minutes only. It is true of course that we had with him “the advantage of the conversation” - but I knew later on that his knowledge of the different languages which he seemed to speak very fluently was not so perfect as he always assured to be. Would you like to get the South Wales Daily News (5), the paper I get twice or even thrice a week from Mr. Sanders ? It is of course a local Cardiff paper which in policy etc. is inspired by the London Daily News. A good space of it is occupied by market reports, specially coal, freight and Stock Exchange as well as commercial articles about the South Wales industries, which, I know, do not interest you very much. At all events, I shall send you a number tomorrow.
Returning to Taza I was disagreeably surprised to see that for the first time I have forgotten the birthday of one of our children - the youngest. Alice (6) is of course too young to understand the importance of such a date or that which we generally attach to it. But I imagine that Suzanne (7) for instance would have felt something like an injure if I should not remember her birthday ? I shall send a particular souvenir for Alice with the 2 books which I shall return  by parcel-post in about a week. The “Guerre des Mômes” (8) is really beautiful and I passed some delightful hours while reading it. The chapters “The 8 shoes” and “Le chien errant” have been surely felt or lived by more than one during this war. And the sentence of Mr. Gustave Hervé put at the head of “le chien errant” shows once more that this journalist, though always very eccentric, understands much better than many of his opponents the human feelings of the large crowd of travellers ... Concerning Mr. Jacques Dhur (9) do you know that this gentlemen came over to Morocco some years before the war to make an “enquête” on the subject of some German soldiers of the Legion which were said to have been left by the troops in the bled, ill and without any arms to defend themselves ? The story was not true, but I am told that Mr Dhur made his inquiries with the utmost attention, trying at the same time to be informed of all details of the life in the Foreign Legion.
My heartiest greetings for you and the children.
Yours sincerely,


                                                    Paul


Traduction (Anne-Lise Volmer):


                                                                                                      Ma chérie,

         J'ai bien reçu à Touahar ta lettre du 8 courant.
         Je ne comprends pas bien ta remarque concernant le mot "mois". Je t'ai dit dans ma dernière lettre en anglais qu'au pluriel il prend un "s" (months) alors que tu l'as écrit sans s. Tu verras que j'ai raison dans le rapport sur le marché joint à cette lettre. Si toutefois j'ai dit le contraire dans ma lettre précédente, recopie-moi, s'il te plaît, la ligne, ou renvoie-moi la lettre. 
         Il y a aussi un malentendu dans la question de ta compréhension de la scène "La guerre au Maroc" que tu as vue au cinéma avec les enfants. J'ai très bien compris ce que tu as dit, et ai répondu que sûrement on ne se serait pas tant intéressé à la visite du Général (1), en te racontant que quand il est venu à Taza il n'y avait là que quelques "vagabonds", personnages crasseux qui essaient de vendre du thé à "nos vaillants soldats". J'ajoutais que si la revue que le général a passée à Taza avait été montrée, tu m'aurais vu, comme j'étais placé au premier rang, sur l'aile gauche, à deux mètres d'un Lieutenant à qui le Général a parlé un moment. D'un autre côté je me permets de te faire remarquer que dans ta première lettre tu as parlé d'une visite de M. Lyautey à Marrakech, alors que maintenant tu parles de Meknès, ce qui n'est pas du tout la même chose.  Tu auras vu dans l'article de M. Henriot dans le Journal (2) (le mois dernier) qu'il y a eu des troubles sérieux à Marrakech au début de cette guerre, alors que Meknès est "pacifiée" depuis plusieurs années déjà.
         Je vois que la méthode d'enseignement de Miss Holt est à peu près la même que celle de M. Crusins (3) à Brunswick. Tu te seras souvenu que ce digne personnage recommandait le Rosenthal (4), mais sans suivre le fil des leçons. Il racontait toujours des quantités d'histoires sur sa vie, et si vous insistiez pour travailler sur le Rosenthal, ne réussissait pas à y consacrer  plus de dix minutes. Bien sûr, nous avions avec lui "l'avantage de la conversation", mais j'ai su par la suite que sa connaissance des différentes langues qu'il semblait parler couramment n'était pas aussi parfaite qu'il l'assurait. Aimerais-tu recevoir le "South Wales Daily News" (5), le journal que je reçois de M. Sanders deux ou même trois fois par semaine? Bien entendu, c'est un journal local de Cardiff qui, dans sa politique etc., est inspiré par le London Daily News. Beaucoup de pages sont consacrées à des rapports sur l'économie, surtout le charbon, le fret, et la Bourse, ainsi qu'à des articles sur les industries des Galles du Sud, ce qui, je le sais, ne t'intéresse guère. Qui qu'il en soit, je t'enverrai un numéro demain. 
         De retour à Taza, j'ai eu la surprise désagréable de constater que pour la première fois j'ai oublié l'anniversaire de l'un de nos enfants - la dernière. Alice (6) est bien sûr bien trop jeune pour comprendre l'importance de cette date, ou celle que nous lui attachons en général. Mais j'imagine que Suzanne (7) par exemple se serait sentie quelque peu blessée si je ne m'étais pas souvenu de son anniversaire? J'enverrai un souvenir spécialement pour Alice quand je te retournerai par paquet-poste les deux livres dans une semaine à peu près. La guerre des Mômes (8) est vraiment très beau, et j'ai passé des heures délicieuses à le lire. Les chapitres "Les huit souliers" et "Le chien errant" ont sûrement été ressentis ou vécus par plus d'un pendant cette guerre. Et la phrase de M. Gustave Hervé en exergue au "Chien errant" montre une fois de plus que ce journaliste, quoique toujours très excentrique, comprend bien mieux que beaucoup de ses adversaires les sentiments humains de la grande foule des voyageurs... En ce qui concerne M. Jacques Dhur (9), sais-tu que ce monsieur est venu au Maroc quelques années avant la guerre pour faire une "enquête" sur quelques soldats allemands de la Légion, dont on disait qu'ils avaient été abandonnés par les troupes dans le bled, malades et sans armes pour se défendre? L'histoire n'était pas vraie, mais j'ai entendu dire que M. Dhur a enquêté avec le plus grand soin, en essayant en même temps de s'informer sur tous les détails de la vie dans la Légion Étrangère. 
                     
                                              Mes salutations les plus sincères pour toi et les enfants,
                                               Bien à toi, 


                                                                                                                  Paul


Notes (François Beautier)
1) - "the General's visit" : il s'agit de la visite de Lyautey à Taza dont Paul a déjà parlé dans sa lettre du 23 octobre 1916. 
2) - "Henriot in the Journal" : Paul réaffirme ici la référence faite à Henri Henriot dans sa lettre du 23 octobre 1916 alors qu'il se référait à Édouard Herriot - ce qui paraît plus vraisemblable - dans celle du 19 octobre. 
3) - "Miss Holt ... Mr. Crusins" : professeurs d'anglais, la première, celle chez qui Marthe prend des leçons depuis quelque temps, dans l'espoir d'acquérir une compétence professionnelle. 
4) - "The Rosenthal" : livres d'une méthode d'apprentissage de l'anglais.
5) - "the South Wales Daily News" : quotidien gallois de Cardiff (Galles du Sud) envoyé à Paul par son ami Sanders.
6) - "Alice" : fille cadette des Gusdorf, née le 30 octobre 1913.
7) - "Suzanne" : fille aînée née le 1er juillet 1909.
8) - "La Guerre des Mômes" : livre d’Alfred Machard, auteur dramatique, poète, romancier et parolier (1887-1962) publié en 1916 d'abord en feuilleton dans "La Victoire" (journal de Gustave Hervé) puis chez Flammarion avec le sous titre "Épopée au faubourg”. 
9) - "Jacques Dhur" : journaliste d'investigation, fondateur en 1916 du journal "L'Éveil", effectivement auteur d'un reportage sur la Légion au Maroc publié dans Le Journal (n° 6800) le 10 mai 1911 sous le titre "La situation vraie au Maroc".