mardi 6 décembre 2016

Lettre du 07.12.1916





Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 7 Décembre 1916

Ma Chérie,

Voilà enfin mon colis en route et je t’assure que cela n’a pas été sans peine. L’objet te destiné était trop lourd pour être expédié par la poste comme échantillon recommandé. J’étais donc forcé de le mettre dans une caisse pour en faire un colis postal dont l’expédition fait toute une histoire ici. Car non seulement il faut le porter à la gare qui est à presque une heure de la ville haute, mais il faut encore prendre par l’entremise du vaguemestre un mandat pour l’Officier Transitaire à Oujda représentant les frais de transport qu’on ne peut pas acquitter ici ! Arrivé (la 2° fois) à la gare - car la 1° fois je n’avais pas pris le mandat, j’ai dû rouvrir la caisse pour en sortir le livre “la Guerre des Mômes” (1), le colis pesant plus de 3 kg, poids pour lequel j’avais pris le mandat. La caisse ne contient donc plus que ton cadeau, “Numa Roumestan” (2) et un petit foulard en soie destiné à Alice pour son dernier anniversaire. Toutefois, en réfléchissant, je trouve que l’étoffe de ce foulard est tellement mince qu’Alice n’aurait qu’à le toucher pour l’abîmer. Tu le lui mettras donc de côté pour plus tard , ou bien il te servira comme dessus de table. Comme cependant il est composé de couleurs éclatantes, comme c’est l’usage ici, il ne pourra peut-être pas servir à ce dernier usage. J’espère que le tout arrivera en bon état ainsi que les fruits et à temps pour être placé sous l’arbre de Noël.
En allant à la gare militaire, j’ai vu aussi pour la première fois de près la gare civile qui s’élève plus près de Taza et sur le front de la ville européenne (dont il n’existe encore que le mur d’enceinte pour le moment). Cette gare, tout en blanc, est un très beau monument en style arabe comme peu de villes françaises en ont. Elle est très vaste et sans doute construite en perspective de la voie ferrée normale qui, plus tard, remplacera le chemin de fer stratégique à voie étroite. Le champ d’aviation avec de grands hangars se trouve également de ce côté-là - mais il y avait tellement de boue dans ces parages que j’avais hâte de rentrer avant la pluie.
“La Victoire” du 28 Novembre dont j’ai pu voir seulement un numéro publiait sous sa fameuse colonne “Peut-on le dire ?” - qui contient des réclamations souvent violentes d’ordre militaire, l’entrefilet suivant : Peut-on dire que ceux de la Légion qui vont en colonne au Maroc, dans le Maroc Central, et qui ont leur famille en France, mériteraient bien une permission de temps en temps depuis deux ans qu’ils triment là-bas ? - Peut-on dire au ministre, à ses subordonnés et à l’opinion publique ignorante, qu’on n’a pas nécessairement tué père et mère quand on est à la Légion (3)?
C’est là peut-être un commencement de campagne en faveur des permissions pour les légionnaires, peut-être aussi est-ce une façon élégante de condenser ce problème en quelques lignes qui ne compromettent personne ???
Ainsi que je le disais sur ma dernière carte, la lettre du 17 m’est parvenue via Casablanca - Fez. Ce que tu me dis au sujet de Siret (4) confirme bien mes suppositions déjà émises qu’il travaille pour une maison locale ; et comme c’est pour un courtier maritime, il est plus que probable qu’il n’y gagne pas lourd, car Mr. Berraut qui avait autrefois la clientèle de B. ainsi du reste que de Colombier (5), ne la menait pas large (6)! Que Woolougham, marchand de charbon et homme aisé, se chauffe au soleil - voir l’histoire de Diogène - n’est pas banal, et pourtant je doute fort que ce soit le pur patriotisme qui l’ait engagé à suivre ce traitement préconisé par certains médecins sous forme de “bains de soleil” (7). Tu dois pouvoir vérifier toi-même si Mme Robin a été payée à termes échus par Leconte ; je ne me rappelle naturellement point de l’arriéré que nous avions chez elle. Mais je crois fermement que tu te trompes en ce qui concerne les dispositions du moratorium. Je sais pertinemment qu’au moins pendant la première année de la guerre tout homme sous les armes bénéficiait du moratorium quel que fût le montant de son loyer !
Pour les hommes non mobilisés il y avait bien des restrictions quant aux chiffres, mais je ne crois pas que le décret ait été modifié pour les hommes présents sous les drapeaux. Renseigne-toi donc si possible : il y a de petites brochures traitant cette question (8).
Que l’acacia te servira pour faire du feu n’a certainement pas été prévu par toi lorsque la question s’est posée pour la première fois ? 
J’ai aussi tes lignes des 26 et 29 Novembre qui se trouvent en partie répondues par ma dernière lettre. Il ne faut cependant pas croire que si la vie ici a eu pas mal d’influence sur mon physique, mon moral en soit sérieusement atteint. Je n’ai pas trop perdu de mon optimisme, en mettant naturellement à part l’humeur des jours de grande pluie où l’on est forcé de se traîner dans la boue et sous les averses. Mais d’une façon générale, j’envisage l’avenir sans crainte aucune et je compte fermement que c’est le dernier hiver que je passe au Maroc. Même les agissements de Leconte et l’attitude du Proc. (9) ne m’éprouvent pas outre mesure. Ce qui cependant m’agace, c’est ton insistance acharnée de me prouver que tôt ou tard nous allons mourir de faim et de froid - que nous sommes poursuivis et tracassés de tous les côtés et que si j’échappe aux balles marocaines, il me tombera forcément une tuile sur la tête en rentrant à Bordeaux. Je veux bien admettre que tu penches un peu au pessimisme, mais est-ce une raison pour que tu me reproches sans cesse de l’inertie, du manque d’énergie et de la résignation parce que tu ne me fais pas partager tes idées noires ? 
Voilà tout simplement les raisons qui m’ont dicté la lettre qui t’a tant choquée ! Car à côté de cela tu sembles vexée que je n’approuve pas sans restrictions toutes les démarches que tu proposes et tous les projets que tu fais parce que je suis persuadé que lesdits projets et démarches n’auront aucun but pratique et que ce serait du temps perdu.
Je reviendrai dans ma prochaine lettre encore sur les autres questions que tu me poses. Mais sache en attendant que si je n’écris pas plus souvent c’est que réellement je n’en ai pas le temps et que ce n’est pas pour te faire souffrir comme tu sembles encore te l’imaginer !
Je suis vraiment content de savoir que les deux petits ont recouvert (10) leur robuste santé et j’aime espérer qu’il en va de même avec toi bien que tout me fasse craindre que tu te consumes lentement avec toutes tes idées noires.
A bientôt.
Bien à toi,

Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "La guerre des Mômes" : ce livre d'Alfred Machard avait été promis à Alice pour son anniversaire dans la lettre du 26 novembre 1916 (voir cette lettre), ce qui démontre que Paul ne savait plus la vraie date de cet anniversaire (le 30 octobre) et qu'il n'avait pas tenu sa promesse.
2) - "Numa Roumestan" : Paul, dans sa lettre du 24 août 1916 avait annoncé à Marthe qu'il lui expédierait ce livre d’Alphonse Daudet après l'avoir lu. Encore une promesse non tenue ? 
3) - "quand on est à la Légion" : il se pourrait fort que ce texte soit précisément celui que Paul envisageait d'adresser aux journaux d'opposition (dont "La Victoire" de Gustave Hervé) dans sa lettre du 1er novembre 1916 (voir cette lettre) et qu'il aurait effectivement envoyé à "La Victoire" si l'on se réfère à sa lettre du 28 novembre. On relève en effet dans le texte publié par ce journal et intégralement cité par Paul des thèmes chers à ce dernier : le primat de la géographie naturelle (Maroc central) sur la géographie administrative (les deux Maroc de Lyautey) ; le thème du travail (ils "triment") plutôt que celui des combats ; le thème du martyr ayant seul raison contre les chefs et la foule ignorante (voir son admiration pour la pièce d'Ibsen "Un ennemi du peuple" dans sa lettre du 3 décembre). Enfin, on peut détecter dans cette façon de citer intégralement un texte réputé anonyme une tactique particulière de Paul consistant à multiplier auprès de son censeur éventuel à la fois les signes de sa détermination à revendiquer ses droits et de son consentement à respecter les usages de la "Grande muette". Notons aussi le compliment qu'il s'adresse plus bas: "une façon élégante", et la remarque finale, "qui ne compromettent personne": c'est bien le genre d'humour de Paul!
4) - "Siret", ancien employé de la société Leconte, renvoyé en janvier 1916, de ce fait contraint à un emploi de substitution moins rémunéré.
5) - "Colombier" : les trois courtiers maritimes désignés "Berraut", "B." et "Colombier", apparaissent ici pour la première et dernière fois dans le courrier de Paul. 
6) - "ne la menaient pas large" : expression populaire signifiant "mener une vie étroite" par opposition à "mener une grande vie".
7) - "bains de soleil" : qu'a donc pu dire ou faire l'ami américain Wooloughan (ici affublé d'un m final, comme dans la lettre du 30 juillet 1916) qui puisse conduire Paul à hésiter entre trois interprétations : le dénuement volontaire (à la Diogène), la francophilie forcenée (éviter à la France d'importer du charbon) ou la pratique sanitaire du nudisme ? 
8) - "traitant de cette question" : depuis novembre 1915, Paul a demandé au séquestre de faire verser par la société L. Leconte & Cie les loyers du logement de Marthe à Caudéran. Cette question des loyers n'est pas plus claire dans l'esprit de Marthe que dans les hésitations des gouvernants et parlementaires (voir la note concernant Mme Robin dans la lettre du 30 juillet 1916);
9) - "le proc." : le procureur.
10) - "recouvert" : recouvré.