samedi 24 décembre 2016

Lettre du 25.12.1916

Woodrow Wilson prête serment (1913)

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 25 Décembre 1916

Ma chérie,

Voilà quand même deux bonnes nouvelles venues, dirait-on, tout exprès pour la Noël : Je peux demander enfin une permission, car les règles en usage depuis peu de temps en Algérie, à la portion centrale de notre régiment, seront désormais également appliquées au Maroc. Je t’en ai déjà parlé l’autre jour et t’envoie aujourd’hui le certificat d’hébergement que tu feras signer par le Maire de Caudéran ou au besoin par le Commissaire de Police et que tu me renverras aussitôt avec un certificat de bonne vie et moeurs également à demander à la Mairie ou au besoin au Commissaire de Police. Peut-être te faudra-t-il encore un témoin ou deux pour lesquels tu te débrouilleras, au besoin en priant Mr. Woolougham. Comme le Colonel de notre Régiment va transférer sous peu ses bureaux de M’Conn à Taza, j’espère que l’affaire marchera rondement ; si donc j’ai le certificat ici pour le 10 Janvier, je pourrais être à Bordeaux vers le 25/30 Janvier pourvu qu’il n’y ait pas d’obstacles (1). La 2° bonne nouvelle est l’intervention du Président Wilson dont l’Écho d’Oran publiait hier soir le message in extenso (2). C’est un document qui manque de fleurs et ornements rhétoriques comme on y est habitué dans les discours ministériels en Europe, mais qui, dans un langage sobre et clair, indique bien le mal principal de la prolongation de la guerre : le manque absolu de netteté dans les indications des buts de la guerre. Mr. Wilson va même plus loin : il constate, non sans raison, qu’à entendre les généralités plutôt vagues répétées à satiété des deux côtés des belligérants, on croirait qu’ils n’ont aucune raison à se battre, vu que les 2 proclament qu’ils ne veulent que la liberté absolue pour les nationalités oppressées. On lui opposera bien entendu en France qu’on ne peut pas négocier avec un ennemi agresseur qui prétend se poser en vainqueur, mais du moment que l’idée de la paix a pris un élan, elle ne sera plus à arrêter. Il faudra bien entendu que la question ou plutôt le principe du désarmement soit unanimement accepté, mais je crois que rien que pour le côté financier de l’après-guerre l’accord sur ce point sera assez facile. 
La grande question est à mon avis la réparation des dommages de guerre, l’Alsace-Lorraine et les Dardanelles. J’ai lu l’article sur les aspirations de la Russie vers Constantinople et les détroits, sans cependant pouvoir croire que l’Angleterre surtout y ait souscrit sans réserve (3). La seule solution possible serait, à mon avis (4), la neutralisation des détroits, avec une bande de terrain des 2 côtés et sans aucune fortification. Si l’on se met d’accord sur la question des nationalités, on arrivera fatalement à faire un référendum en Alsace qui, sans aucun doute, se prononcerait en faveur du retour à la France. Mais, de ce fait même, on serait mis aussi en présence du problème polonais qui devrait recevoir la même solution, c.à.d. que le peuple polonais déciderait également de son régime politique. En voilà donc certainement 2 pertes pour l’Allemagne, et comme la restauration (5) de la Belgique et du Nord de la France représentent encore 2 grosses notes à payer par la même Allemagne, on arriverait à ce résultat - pourtant logique - que cet État supportera seul le paiement de toute la casse qu’il aura du reste provoquée. C’est là le point d’interrogation - l’Allemagne, surtout dans sa situation militaire actuelle, voudra-t-elle accepter un pareil arrangement ? 
Attendons toujours ; mais je reste persuadé que la misère croissante un peu partout va décider les peuples à ne pas repousser l’intervention du Président Wilson et que sous sa pression les diplomates réunis autour de la table verte trouveront un terrain d’entente (6)
J’ai aussi ta lettre du 16 courant, ainsi qu’une lettre de Penhoat qui me laisse supposer que vous serez aujourd’hui à Nantes si toutefois tu peux t’arranger de trouver une personne comme Jeanne (7) pour les enfants et que tu obtiennes le laissez-passer (8). Je comprends fort bien que seule dans la grande maison avec les enfants tu dois être rudement embêtée ! Si seulement mes 2 colis arrivaient à temps pour relever un peu l’éclat de l’arbre ! 
Il fait ici un temps superbe comme là-bas au mois de Mai. Les orangers et citronniers sont pleins de fruits ce qui donne au paysage un aspect riant - te rappelles-tu les jardins de la Riviera (9) en Janvier 1911 ? Pour fêter le Heiliger Abend j’avais fait hier soir avec un camarade un magnifique rôti de porc (4 Frs. le kilo), suivi de chou-fleur sauté, de roquefort, confiture et un grog de vieux matelot. C’était le meilleur repas que j’ai mangé au Maroc, malheureusement il n’y avait ni table ni chaises !
Commençons donc l’année 1917 avec des espoirs mieux fondés que ceux que nous avions en Décembre 1915 - je pense que la fin de la guerre ne tardera quand même plus longtemps à se faire entrevoir. Certains journaux sérieux prétendent même que nous n’avons jamais été plus près de la paix qu’aujourd’hui. C’est très profond.
Bonne année donc et meilleures tendresses pour toi et les enfants.

Paul


A la Mairie ils ont peut-être aussi des certificats d’hébergement imprimés.  



Notes (François Beautier)
1) - "qu'il n'y ait pas d'obstacle" : Paul s'illusionne en confondant "autorisation de poser une demande de permission" et "accord d'une permission". Il y a loin de la demande à l'accord...
2) - "message in extenso" : réélu le 24 novembre 1916 Président des USA sur un programme de paix à l'intérieur et de paix à l'extérieur, Woodrow Wilson propose le 18 décembre à tous les belligérants la médiation de son pays et leur demande de préciser chacun leurs buts de guerre puisque tant que ces buts demeureront confus et inexprimés il n'y aura aucune possibilité d'aboutir à une paix. C'est cette proposition, publiée intégralement par l'Écho d'Oran (avec une semaine de retard, mais il est l'un des rares à l'avoir fait) que Paul paraphrase plus qu'il ne la commente. 
3) - "sans réserve" : effectivement, l'Empire britannique n'aurait jamais accepté que les Détroits (les Dardanelles) soient contrôlés par l'Empire russe (qui n'exigeait que la garantie d'un passage libre pour ses navires entre la Mer Noire et la Méditerranée)
4) - "à mon avis" : on retrouve cet avis exposé dans tous les articles consacrés à l'époque au règlement de la question des Détroits.
5) - "restauration" : au sens de réparation, reconstruction.
6) - "terrain d'entente" : l'Allemagne, qui avait proposé le 12 décembre 1916, une paix favorable aux Empires centraux en faisant valoir leur victoire sur la Roumanie, refusa l'offre de médiation de Wilson le 26 décembre. A leur tour les Alliés rejetèrent la proposition de paix allemande le 30 décembre en la traitant de "manœuvre de guerre". Le Président Wilson déclara le 22 janvier 1917 à son Congrès que la seule paix concevable serait sans vainqueur. N'étant toujours pas suivi, il fit entrer les USA en guerre contre l'Allemagne et ses alliés le 2 avril 1917, alors que l'Empire russe entrait en agonie. Ainsi, la première "table verte" de règlement de la paix fut celle des négociations du Traité de Versailles signé le 28 juin 1919 par des nations exsangues (l'Empire russe, défunt, n'y participa même pas). Une fois de plus, Paul avait forcé son optimisme pour rassurer Marthe... 
7) - Jeanne : vraisemblablement l'une des deux filles du couple Penhoat. Paul suggère que cette Jeanne veille sur les enfants pendant que Marthe rencontrera avec Mr Penhoat le procureur et les avocats à Nantes.
8) - "laissez-passer" : Marthe, étrangère ressortissante d'un pays ennemi (l'Allemagne) doit en obtenir un pour pouvoir se déplacer.
9) - "la Riviera" : nom alors réservé à la côte méditerranéenne s'étendant de La Spézia en Italie à Nice en France, donc composée de la côte ligure et de la côte d'Azur.