samedi 10 décembre 2016

Lettre du 11.12.1916

Oswald Boelcke (Wikipedia)
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 11 Décembre 1916

Ma Chérie,

J’ai ta lettre du 2 Décembre et te confirme mes lignes de vendredi dernier. Est-ce que Georges a eu réellement tout seul l’idée que je ne lui ai jamais rien envoyé du Maroc ? En réfléchissant, je trouve qu’il a réellement raison et je regrette presque de n’avoir rien mis spécialement pour lui dans mon colis de l’autre jour. Mais dans ce cas il l’aurait mis sur le compte du Père Noël et non sur le mien ; force est donc d’attendre son prochain anniversaire pour lui adresser quelque chose de palpable, vu que Suzanne a eu un sac et Alice maintenant un foulard.
Quant à l’état d’esprit provoqué ou amené par la guerre, l’Oeuvre (1) publiait l’autre jour un joli “Hors d’Oeuvre” dirigé contre Maurice Barrès (2). Celui-ci n’était pas nommé, mais on parlait d’un romancier, académicien très en vogue et qui a, depuis le début, décrit la guerre comme la renaissance de la France, la revanche ardemment souhaitée depuis plus de 40 ans, le réveil des vertus guerrières du pays etc. etc. Donc, cet homme du jour, voulant prendre son courrier, entre dans la loge de sa concierge et trouve celle-ci en larmes et toute désespérée. A sa demande ce qu’elle avait, elle lui fait voir une lettre lui annonçant la mort de son fils unique quelque part dans la Somme. L’académicien sort quelques mots de consolation d’usage, mais la bonne femme, exaspérée, lui saute presque à la gorge et répète sans cesse : “Est-ce justice ? Je vous demande seulement si c’est justice ?” L’éminent poète serait sorti sans essayer d’expliquer. Gustave Théry (3) s’attaque du reste souvent à l’état d’esprit des dirigeants. L’autre jour en relatant le fait qu’à la mort de l’aviateur Boelke (4) les aviateurs anglais ont jeté dans les lignes allemandes une couronne avec un hommage éclatant au champion disparu, il disait qu’en France on serait incapable d’un pareil geste. On dirait certainement une fois la victoire acquise “Donne lui à boire” (5) par pitié pour le vaincu, mais en attendant on s’appliquait à couvrir d’injures l’adversaire, à l’ironiser, à parler qu’il se cramponnait lâchement dans ses tranchées, alors que dans un cas pareil on relaterait une résistance héroïque de nos sublimes poilus ! Mais je crois que tous les belligérants sont à l’heure actuelle tellement engagés à fond qu’il est à peu près impossible de modifier leur ligne de conduite, à moins d’y mettre encore plus d’énergie - comme ce sera sans doute le cas en Angleterre où Lloyd George va remplacer le vieux et modéré Asquith (6) et où de grands changements ont eu également lieu dans l’amirauté. Cela aura aussi fatalement sa répercussion en France ; Gustave Hervé insère souvent dans son journal des devises telles que : Il faut faire la guerre avec toute l’énergie et sans ménagement - ou rentrer dans ses foyers (7) etc. etc.
Pour en revenir encore une fois sur la question qui nous divisait récemment, je trouve, tout comme toi, que ton existence est trop engagée pour faire maintenant des changements de fond qui la bouleverseraient de fond en comble et, pour cette raison même, sont pratiquement irréalisables. Ce sont d’abord les enfants qui nécessitent impérieusement ta présence continuelle et te rendent pour ainsi dire prisonnière. Et je suis étonné que ce soit juste cette circonstance que tu sembles si souvent oublier : voir l’affaire de l’école hôtelière ! Notre situation matérielle n’est certes pas bien brillante, et ce qui la rend désagréable c’est l’incertitude de l’avenir. Mais enfin, quand on a tant soit peu de confiance en sa propre personne, il n’y a nullement lieu de s’inquiéter outre mesure, d’autant plus que 80% au moins des autres sont dans la même incertitude. D’autre part, si ta situation actuelle est loin de valoir celle d’avant la guerre, tu ne dois quand même pas souffrir matériellement comme beaucoup d’autres et c’est là un grand point. Si j’obtiens une permission, on pourra librement causer de nos projets d’avenir ne fût-ce que pour te remonter un tout petit peu le moral. Enfin espérons toujours que les permissions pour nous autres viendront aussi un jour et surtout que la fin de la guerre n’est pas trop loin. J’y crois toujours et d’après quelques informations que je viens de recevoir - non point par les journaux  (8) - je pense même que ce sera plus tôt qu’on ne pense généralement.
Je suis curieux de connaître le résultat de l’entrevue Leconte - Penhoat (9), supposant que Leconte qui, plus que personne, a besoin d’un confident pour vider le trop-plein de son coeur, profitera de l’occasion pour tenter un rapprochement même intime avec Mr. Penhoat. Ce dernier, s’il a personnellement assez de répugnance, sera tout de même suffisamment malin pour tirer à l’autre les vers du nez - pour voir clair enfin. Et je compte aussi que, se sentant incapable de faire beaucoup d’affaires, L. (10) a du moins pratiqué l’économie - ce qui serait déjà quelque chose de façon que la situation financière est loin d’être aussi mauvaise que Penhoat se la figure.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


Paul




Notes (François Beautier)
1) - "L'Œuvre" : journal créé en 1904, devenu quotidien en 1915.
2) - "Maurice Barrès" : écrivain, journaliste, homme politique, académicien, surtout connu et célébré comme incarnation, théoricien, porte parole et chef du nationalisme français (1862-1923).
3) - Gustave Théry : en fait, Gustave Téry, fondateur, directeur et éditorialiste de l'Œuvre, journal auquel il a donné une périodicité quotidienne en 1915. Il défendait des idées pacifistes (dites défaitistes), pourfendait les gouvernants et plaidait pour la création d'une Société des Nations. 
4) - "Boelke" : en fait Oswald Boelcke, as de l'aviation allemande, né en 1891, organisateur en mars 1916 d'un nouveau type d'escadrille de combat en avions monoplaces pour contrôler le ciel de Verdun, descendu au-dessus de Bapaume (seuil entre la Somme et le Bassin parisien) le 28 octobre 1916, par suite d'un heurt en vol avec un autre avion de sa formation lors d'un combat contre les lieutenants Knight et MacKay de la 24e escadrille de la chasse aérienne britannique. Les aviateurs anglais lui rendirent effectivement l'hommage que rapporte Paul en citant un article de L'Œuvre de Gustave Téry.
5) - "Donne-lui à boire" : citation incomplète du célèbre dernier vers "Donne-lui tout de même à boire, dit mon père" du poème "Après la bataille" de Victor Hugo (publié dans le recueil "La Légende des siècles" en 1859). Dans ce texte, Hugo illustre l'idée que l'héroïsme ("mon père, ce héros...") n'est pas dans le bellicisme mais dans la fraternité.
6) - "Asquith" : Herbert Asquith (1852-1928), ancien Premier ministre libéral du Royaume-Uni, favorable à la recherche de conditions de paix que son ministre de la Guerre David Lloyd George considérait défaitistes et attentistes, démissionna le 5 décembre 1916 à la suite de la défection d'une partie des éléments conservateurs de sa coalition de centre-gauche lui reprochant l'échec de l'expédition des Dardanelles. Lloyd George (1863-1945), lui aussi libéral, lui succéda du 7 décembre 1916 au 22 octobre 1922 à la tête d'une coalition plus conservatrice, belliciste et nationaliste. Paul a évoqué la figure de David Lloyd George dans sa lettre du 8 octobre 1916.
7) - "ou rentrer dans ses foyers, etc." : Gustave Hervé, fondateur du journal "La Victoire" lancé en janvier 1916, était passé au début de la Grande guerre de l'antimilitarisme pacifiste le plus radical au patriotisme de l'Union sacrée puis, à la fin 1915 au nationalisme belliciste le plus virulent. Il acheva sa dérive idéologique en créant en 1919 le "Parti socialiste-national" d'extrême droite. Paul, qui a vraisemblablement inspiré l'article de La Victoire consacré à la privation de permissions des Légionnaires au Maroc (voir sa lettre du 7 décembre 1916), se dédouane peut-être ici en critiquant les grossiers slogans jusqu'au-boutistes de ce journal et de son fondateur.
8) - "non point par les journaux" : une fois de plus, Paul semble tout à fait inconscient du risque qu'il encourt de voir sa naturalisation refusée en laissant entendre qu'il reçoit des informations par d'autres voies que celles du commun de ses collègues. La suspicion que lui vaut sa nationalité auprès de ses observateurs militaires, encore renforcée par son statut d'intellectuel polyglotte, voire par son appartenance à la supposée "race" juive (l'Affaire Dreyfus demeure très proche), ainsi que par ses relations interlopes (Suède, Angleterre, USA, etc.) et ses éventuelles entrées dans la presse d'opposition (La Victoire), se trouve ici accrue par l'évocation d'accès secrets à des informations d'ordre stratégique ! Ou alors, Paul joue-t-il une dangereuse provocation consistant à faire croire à ses censeurs militaires qu'il dispose par ses relations de pouvoirs supérieurs aux leurs ?
9) - "Leconte - Penhoat" : les deux associés de Paul dans la Société L. Leconte & Cie.
10) - "L." : Leconte.