vendredi 21 avril 2017

Lettre du 22.04.1917

Le "book" de Marthe Régnier (Wikipédia)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 22 Avril 1917

Ma chère petite femme,

Voici enfin un dimanche, qui me permet de me mettre à jour avec ma correspondance : je t’ai bien adressé avant-hier une lettre destinée à Mr. Penhoat que tu lui auras transmise après en avoir pris note ainsi que des 2 lettres Penhoat-Leconte (1) qui l’accompagnent. A ce sujet tu me ferais plaisir en me disant si Me Bonamy (2) ou l’avocat de Bordeaux (3) t’a mise au courant de la notification de Leconte ? Et je te répète de vendre une ou deux obligations du Crédit Foncier (4) en attendant que l’affaire soit liquidée par moi dans le sens indiqué par mes lettres des 6 et 21 courant (5). Tu pourrais demander aussi au besoin au séq. (6) ou à son représentant de vendre un des titres encore en dépôt au C.N.E.P. (7), par exemple l’Extérieur Espagnol (8), et l’autorisation d’y toucher les intérêts des titres. N’est-ce pas la rente 4 1/2% Argentin (9) qui s’y trouve encore ? Dans tous les cas, les avocats comprendront bien qu’il faut vivre avant tout !
  Me référant à mes lignes du 20 (10), j’ai le regret de te dire que notre Colonel étant momentanément absent, j’ai pu m’entretenir seulement avec le Commandant, chef de notre Bataillon, ce matin. Celui-ci m’a reçu d’une façon très bienveillante - mais il ne savait rien du tout de la note en question. Il m’a cependant promis de se renseigner au Bureau du Régiment au sujet de la note en question et de faire (au besoin) une enquête pour qu’elle soit contrecarrée. Pour cela, disait-il, il suffirait d’un certificat de la Mairie attestant ma loyauté (Certificat de Loyauté) (11). Dès qu’il sera au courant de l’affaire, il me fixera un nouveau rendez-vous et si alors mon certificat de bonne vie et moeurs ne suffit pas (celui que tu m’as envoyé l’autre jour) je vais lui indiquer des références telles que Penhoat, Lagache, Colombier, Woolougham (12), Fourgous, Pineaux, Capuron (13) etc. et aussitôt, je reviendrai à la charge pour ma permission en mettant tout en branle pour te revoir, s’il y a seulement un brin de possibilité.
J’ai donc tes lettres des 23-28-30 Mars, 1°-3-5-8 & 10 Avril, ainsi que la gentille petite lettre de Suzanne, celle de Georges et la carte de Pâques. 
N’attend pas que je réponde à tout cela aujourd’hui, mais laisse-moi au moins constater que tu commences à passer maîtresse dans l’art d’écrire des lettres. Tu as réellement appris beaucoup depuis notre séparation et si tu continues comme cela, il nous arrivera peut-être la même histoire qu’aux deux amants dans “la Rampe” du baron Henri de Rothschild, que nous avons vue avec Marthe Régnier ... (14)
La colonne que nous venons de terminer sous les ordres du Général Cherrier était très dure (15), je ne parle pas seulement au point de vue des combats et pertes, mais aussi comme marche et fatigue ; il faut cependant reconnaître qu’au point de vue du ravitaillement nous étions mieux soignés que pendant les autres colonnes auxquelles j’ai participé. Mais il y avait des étapes extrêmement fatigantes, des journées entières où l’on marchait sac au dos, du matin au soir, sous un soleil de plomb, grimpant des mamelons et montagnes de la hauteur de celles des Vosges ou du Harz (16). Alors la fatigue, l’abattement physique deviennent tels qu’on bénirait sur le moment la balle qui nous arracherait pour quelques moments de cette vie ... Dans la nuit du 9 au 10, à Souk el Sept (17), une balle a traversé notre tente ; le lendemain matin, en regardant les 2 trous (d’entrée et de sortie) MM. les agents de liaison ne disaient rien, mais le même soir on faisait une tranchée pour s’abriter, et à partir de ce jour, il en fut toujours ainsi.
Abd el Malek nous a échappé une fois de plus : son camp a été pris, contenant encore 1/2 douzaine de tentes : des souterrains y avaient été aménagés contre les avions (18). On y a trouvé aussi la preuve qu’Abd el Malek est bien en relation étroite avec les Allemands, du moins ceux qui, autrefois au Maroc, ont gagné le Rif, et avec les déserteurs de la Légion. Les partisans et réguliers d’Abd el Malek sont munis de fusils allemands (19), mais les cartouches semblent être espagnoles. Sous un rapport, cela vaut mieux pour nous que leurs anciennes grosses balles de plomb qui faisaient des blessures effroyables, alors que les balles nickelées actuelles sont même un peu plus petites que les nôtres (20), de sorte que les blessures guérissent mieux qu’autrefois. Inutile d’ajouter que la Légion participe dans une mesure honorable aux pertes : heureusement il y a proportionnellement très peu de morts (21) chez nous.
Ce qui m’étonne et m’effraie même un peu, c’est la passion avec laquelle tu t’occupes de la politique. Tu travailles décidément trop avec les sentiments : cela a de gros inconvénients, crois-moi ! Je suis, moi aussi, l’évolution de la politique un peu partout, mais j’y reste autrement froid que toi, tout en pesant et soupesant le pour et le contre. 
Bon, voilà le facteur ! Dernier cri de guerre (22): nous partirons mercredi pour Touahar (23), y prendre garnison pour 3 mois et ne participerons donc pas aux colonnes qui se préparent pour le mois prochain déjà. Mais qu’est-ce qu’il ne va pas falloir préparer pour ce déménagement ! (24)
Je finis donc cette lettre, mais t’écrirai sûrement demain, sinon ce soir.
Mille baisers pour toi et les enfants.


Paul



Notes (François Beautier)
1) - "Penhoat - Leconte" : les deux associés de Paul.
2) - "Me Bonamy" : avocat de Paul à Nantes.
3) - "avocat de Bordeaux" : Maître Lanos.
4) - "Crédit Foncier" : Paul possède des titres d'emprunt obligataire du Crédit Foncier de France. Mais, comme l'ensemble de ses biens, ils sont placés sous séquestre : Marthe peut cependant revendre ceux qui sont établis "au porteur" par l'intermédiaire d'un ami (par exemple Mr. Wooloughan qui a plusieurs fois été mentionné par Paul).
5) - "6 et 21" : ces deux courriers manquent. 
6) - "au seq." : à l'administrateur du séquestre.
7) - "C.N.E.P." : le Comptoir national d'escompte de Paris gérait habituellement de nombreux emprunts nationaux étrangers ("extérieurs"), en plaçait les titres auprès de ses clients et leur en distribuait les intérêts. Le séquestre qui frappe les Gusdorf en tant qu'étrangers ressortissants ennemis a gelé les titres de ces emprunts achetés par Paul avant-guerre aussi bien que leurs intérêts (les "rentes"). 
8) - "l'Extérieur espagnol" : emprunt obligataire national espagnol destiné à financer le développement industriel, lancé à l'étranger en 1906 avec un taux de 4%.
9) - "le 4 1/2% argentin" : emprunt obligataire de la Banque nationale d'Argentine, lancé en 1906 au taux de 4,5% (l'emprunt russe lancé la même année promettait 6%).
10) - "du 20" : il semble qu'il s'agisse du 19.
11) - "certificat de loyauté" : la loi française du 7 avril 1915, en réponse à la loi allemande dite "Delbrück" du 22 juillet 1913 (voir le courrier de Paul du 16 juillet 1916), établit l'obligation de l'État de prononcer la dénaturalisation française de tout originaire d'un pays ennemi qui aurait pris les armes contre la France, ou se serait soustrait à ses devoirs militaires en quittant le territoire français, ou aurait "conservé" sa nationalité ennemie d'origine. Ce dernier fait étant difficile à établir ("avoir conservé sa nationalité ennemie" se démontrait par le fait d'avoir conservé au moins un trait culturel caractéristique de sa nation ennemie d'origine), les préfets (puis - à partir de la loi du 18 juin 1917 - les tribunaux civils) s'inspirèrent du droit des entreprises concernant la "fidélité" de leurs salariés pour recourir à des "certificats de fidélité" (à la nationalité française) établis par les maires après enquête auprès de leurs administrés (les commissaires de police établissaient de même des certificats de bonne vie et mœurs qui conditionnaient l'obtention de permis de séjour pour les étrangers et l'accès à certains droits pour les Français). 
12) - "Woolougham" : depuis le 30 juillet 1916 Paul écrit le nom de son ami et relation d'affaires américain avec un m et non plus un n final. 
13) - "Capuron" : toutes les personnes ici listées sont des relations d'affaires de Paul. Toutes, sauf Pineaux, ont été nommées dans la lettre du 30 juillet 1916 comme des témoins susceptibles de répondre de la "fidélité" de Paul envers l'entreprise L. Leconte. Cette fois elles témoigneraient de sa "fidélité" envers la nation française. 
14) - "Marthe Régnier" : comédienne de théâtre et de cinéma (1880-1967), maîtresse du médecin-écrivain Henri de Rotschild (1872-1947), dont elle joua dès sa parution en 1909 la pièce "La Rampe". Cette comédie en 4 actes tendait à démontrer qu'une femme est d'autant plus aimée qu'elle sait se placer, seule, sous les feux de la rampe. Paul, un peu inquiet mais aussi rassuré de la capacité de Marthe à prendre son autonomie, fait ici allusion au personnage de Madeleine Grandier joué par Marthe Régnier.
15) - "très dure" : effectivement, le 10 avril 1917 (après la prise du camp d'Abdelmalek à Souk el Had le 6 avril) la colonne commandée par le général de brigade Cherrier fut très brutalement accrochée entre Souk el Had et Souk es Sebt par un groupe de rebelles s'échappant vers le nord du Rif. Elle décrocha d'extrême justesse grâce à l'arrivée d'un renfort de la Légion venant de Taza. 
16) - "Harz" : la comparaison du massif du Rif avec celui des Vosges est très juste et parlante, tant pour les altitudes, pentes, dénivellations et étagements de végétation. Mais Marthe connaît moins les Vosges que le Harz allemand (ou Hartz, en français), que Paul doit donc citer, au risque qu'un éventuel censeur y voie un indice de sa "fidélité" à la nation allemande. 
17) - "Souk es Sept" : Souk es Sebt, sur les hauteurs du versant du Rif au nord de Taza.
18) - "les avions" : Taza dispose d'une piste servant aux avions des deux premières escadrilles d'observation et de chasse constituées au Maroc par le capitaine De la Morlais à partir de juin 1913, lesquelles resteront seules et basées uniquement à Casablanca jusqu'en juin 1917.
19) - "fusils allemands" : sans doute des Mauser, réputés plus efficaces que les Lebel français.
20) - "les nôtres" : le fusil Lebel tirait des balles de 8mm de diamètre, alors que le calibre du Mauser allemand variait selon les modèles de 6,5 à 7,92 mm. Pour rassurer Marthe, Paul exagérait les effets d'une si faible différence de taille. 
21) - "très peu de morts" : ce mensonge éculé ne convainc que ceux qui veulent y croire. On peut se demander si Paul abuse de la crédulité de Marthe ou s'il souhaite persuader son éventuel censeur qu'il est lui-même complice des pieux silences et mensonges de la Légion ou abusé par le bourrage de crâne de l'Armée.
22) - "cri de guerre" : rumeur de cour de caserne.
23) - "Touahar" : poste à l'ouest de Taza, où Paul a plusieurs fois séjourné, jusqu'alors sans grand risque.
24) - "déménagement" : le détachement devra emporter de quoi tenir tout un trimestre.