lundi 30 avril 2018

Lettre du 01.05.1918

Woodrow Wilson devant le Congrès

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Aïn Leuh, le 1° Mai 1918

Ma Chérie,

Nous voici déjà au beau mois de Mai, “im wunderschönen Monat Mai, wo alle Knospen sprangen ...” (1) Par curiosité, j’ai cherché ce matin dans le Larousse et j’y ai trouvé l’explication suivante : “Walpurgis” ou “Walburge” (sainte). Née en Angleterre au 8° siècle, elle fut appelée en Allemagne par Saint Boniface. Son tombeau, transporté au 9° siècle à Eichstaedt, attirait de nombreux pèlerins. Comme sa fête se célébrait le 1° Mai, jour resté célèbre par le souvenir des fêtes païennes, la nuit de Walpurgis, suivant les légendes populaires, était celle où les sorcières et les démons se donnaient rendez-vous sur le Brocken. (2)” J’ignorais que Walpurgis ou Walburge était une sainte, ayant plutôt jusqu’à ce jour attribué ce nom à une sorcière ou une déesse païenne du temps de Wotan, Odin, Freia et Thor (3). Mais je me rappelle non sans une certaine mélancolie d’avoir escaladé si souvent le Brocken, d’abord avec les camarades d’école, puis plus tard avec Brandès et Bühring (4); une fois ce fut précisément dans la nuit de Walpurgis. Nous étions partis de Harzburg (5) d’assez bonne heure pour arriver en haut avant minuit et pouvions ainsi assister à la cérémonie au “Rocher du Diable” (Teufelsfelsen (6)) durant laquelle Mr. Heinemann (7) du théâtre de la cour de Brunswick prononçait un joli discours plein de cette poésie fantastique qui enveloppe déjà la nuit du 1° Mai. Quelques centaines d’assistants, dont une grande partie munis de torches, se pressaient dans les rochers, mais comme il n’y avait même pas un coin d’Hôtel libre, nous étions forcés de nous coucher dans quelques voitures à côté de l’hôtel où il faisait un froid épouvantable. Et je me rappelle encore que nous claquions tous des dents en attendant, le matin, le lever du soleil qui se séparait lentement, jaune comme une citrouille, des couches épaisses de brume à l’horizon ...
Le beau temps semble définitivement revenu ici et il est probable que nous allons partir dans une huitaine pour un mois ; le 4 nous devons aller pour 3 jours à M’Rirt (8). Tout cela ne m’effrayerait réellement pas trop si j’avais une certitude que c’est la dernière année de guerre ! Aussi souvent que je me raisonne sur ce point, soit seul, soit avec des camarades, j’arrive bien à la conclusion que nous verrons la fin des hostilités cet été ou cet automne (9), mais je dois toujours m’avouer que pour le moment il n’y a encore aucun indice certain. Toutefois, les attaques allemandes continuent toujours sur une grande partie du front et notamment du front anglais (10), laissant ainsi reconnaître que les Empires Centraux ont hâte d’en finir. Bien entendu, dans les masses populaires et dans l’armée, le désir de paix est aussi grand dans un camp que dans l’autre ; la phrase si souvent imprimée par les journaux que “le temps travaille pour nous” n’est certainement pas à prendre au sérieux ; un homme d’état anglais l’a même changée dans ce sens qu’il disait que le temps était tout au plus un neutre et même un neutre dangereux (11). Il est certain au surplus que les journaux allemands doivent l’interpréter de leur côté dans un sens favorable à l’Allemagne. Au fait, ce que cette dernière a le plus à craindre sous ce rapport est l’exclusion des marchés d’Outre-Mer et même d’Europe après la guerre (12). Mais là encore il faut tenir compte que les articles fournis actuellement par les Alliés et notamment l’Angleterre et la France pour remplacer les produits manufacturés en Allemagne, se ressentiront nécessairement de la guerre, tant au point de vue de la qualité que du prix. Mais une clientèle, surtout étrangère, ne souffrant pas directement de la guerre, ne tient pas beaucoup compte de ces inconstances : elle voit l’article acheté très cher et le compare aux anciennes marchandises ... Somme toute, je ne crois pas à un boycottage économique efficace (13), surtout pas à la longue bien que je sois d’avis que les premières années après la guerre il y aura un fort ressentiment contre tout ce qui proviendra de l’Allemagne. D’autre part, les besoins seront tellement grands, il manquera tant de “camelote” (14) à bon marché que la résistance ne se fera guère sentir que dans les grandes administrations, chemins de fer, usines etc. et cela jusqu’au jour où les prétentions de l’Angleterre, principale concurrence, seront telles que la différence de prix ne permet plus d’écarter la marchandise allemande.
Actuellement et en ce qui concerne la situation diplomatique, il n’y a que le Président Wilson (15) qui, dans ses messages, ne se lasse pas de répéter que même en ce moment, il est toujours prêt à entendre des propositions de paix. A mon avis, il tient bien son rôle de médiateur (16) de la part des Alliés, car notamment la France se trouve, après l’incident Clémenceau-Czernin (17), dans une situation telle qu’il serait difficile à un quelconque des pays ennemis de proposer des pourparlers de paix. C’est dommage, car la France était précisément le pays qui pouvait se vanter d’être entré dans cette guerre pour des motifs plutôt idéalistes : Tenir son traité d’alliance avec la Russie, remplir ses obligations morales vis à vis de la Belgique, et enfin avoir été provoqué directement par l’ultimatum allemand, impossible à accepter, de livrer les forteresses de l’Est (18) comme gage de sa neutralité !
L’Angleterre également est trop profondément engagée par les déclarations de ses Chefs d’Etats pour faire des concessions (19) tant soit peu importantes sur un des terrains principaux. Il ne reste donc que l’Amérique qui a, dans les messages de Wilson (20), toujours observé une certaine réserve.
Comment vas-tu, Chérie ? Est-ce qu’Hélène est rétablie ? Ménage-toi surtout et évite des efforts toujours nuisibles dans ton état.
A bientôt de tes bonnes nouvelles, mille baisers pour toi et les enfants.

Paul


Notes (François Beautier)
1) - « sprangen » : la citation signifie mot à mot « au merveilleux mois de mai, quand les bourgeons éclatent... ». C’est un extrait du célèbre lied d’Heinrich Heine titré « Im wunderschönen Monat Mai » composé en 1822-23. Le texte originel se compose de deux quatrains, le premier consacré aux bourgeons, l’autre aux oisillons :
« Im wunderschönen Monat Mai, 
Als alle Knospen sprangen, 
Da ist in meinem Herzen 
Die Liebe aufgegangen.
Im wunderschönen Monat Mai, 
Als alle Vögel sangen, 
Da hab ich ihr gestanden 
Mein Sehnen und Verlangen ».
2) - « Brocken » : tout ce que reprend Paul sur Walpurgis (Sainte Walburge) provient textuellement du Petit Larousse, qui ajoute que le Brocken est l’un des sommets du Harz (ce que savent parfaitement Paul et Marthe, qui y sont allés admirer le lever du soleil au matin du 1er mai, voir les lettres des 11 mai 1915, 9 mai 1916 et 1er mai 1917).
3) - « Thor » : Paul cite ici les trois principaux dieux de la mythologie scandinave (parmi les 4 qu'il désigne, il distingue à tort Odin et Wotan, qui sont une seule et même divinité, dont l’épouse est Freia, déesse de l’amour, et dont Thor - le dieu du tonnerre - est l’un des fils).
4) - « Brandes et Bühring » : première mention par Paul de ces deux compagnons de pèlerinage au Brocken. 
5) - « Harzburg » : en fait « Bad Harzburg », petite station thermale et touristique de Basse Saxe, au nord-ouest du Harz.
6) - « Teufelsfelsen » : mot à mot « rocher du diable », crête décharnée de roches hercyniennes formant le sommet du Brocken et considérée comme un « Naturdenkmal » (monument naturel).
7) - « Heinemann » : ce comédien du Théâtre de la Cour de Brunswick, qui officiait pendant la cérémonie païenne de la Nuit de Walpurgis, n’a pas laissé d’autre trace repérable dans l’Histoire que ce que Paul en dit ici.
8) - « M’Rirt » : actuel Mrirt, poste à mi-chemin entre Aïn Leuh et Khénifra et alors point de départ d’un chantier routier destiné à relier Lias à Aguelmouss.
9) - « cet automne » : remarquable intuition de Paul…
10) - « front anglais » : Paul n’est pas encore informé de l’achèvement en cours de l’opération Georgette (pour les Alliés, Bataille de la Lys) menée par les Allemands comme seconde opération de la Bataille du Kaiser. Les Allemands viennent d’échouer au Mont Kemmel face aux Anglo-Français le 29 avril et sont en train de perdre la quatrième bataille d’Ypres face aux troupes belgo-anglo-françaises (bataille perdue officiellement le 2 mai, soit le lendemain de cette lettre). 
11) - « dangereux » : la citation faite par Paul pourrait provenir de William Pitt l’Ancien (1708-178), Ministre britannique de la guerre pendant la Guerre de Sept Ans (1756-1763) et à ce titre confronté au risque de voir des pays passer soudainement de la neutralité à la guerre (ce qui caractérisa l’élargissement quasi-mondial de cette guerre entre grandes puissances européennes). Paul a déjà plusieurs fois évoqué cette Guerre de Sept Ans qu'il connaît manifestement bien (voir ses lettres des 9 et 20 juillet 1915 puis 6 septembre 1915) en en faisant une métaphore de sa vie avec Marthe.
12) - « après la guerre » : cette menace d’exclusion de l’Allemagne est portée par les jusqu’au-boutistes et notamment exprimée par Georges Clemenceau.
13) - « efficace » : Paul partage sur ce point les positions modérées des Anglais et des Américains, soucieux de retrouver en Europe après-guerre une Allemagne prospère.
14) - « camelote » : ce mot déjà utilisé par Paul dans sa lettre du 7 mars 1918 désigne la marchandise de médiocre qualité exportée avant-guerre à bas prix par les pays d’Europe centrale. 
15) -« Président Wilson » : allusion à l’acharnement du président Woodrow Wilson à défendre sa proposition du 8 janvier 1918 (adresse au Congrès américain) d’une paix fondée sur la satisfaction des 14 points définissant les conditions indispensables d'un retour à la paix en Europe. 
16) - « médiateur » : les U.S.A., qui se sont proposés comme médiateurs dès le 18 décembre 1916, sont officiellement en guerre depuis le 6 avril 1917 et effectivement présents au front depuis le 13 juin 1917.
17) - « Clemenceau - Czernin » : Ottokar Czernin (1872-1932), ministre impérial des Affaires étrangères d’Autriche-Hongrie, avait accepté les 14 points du président Wilson le 24 janvier 1918. Dans un discours prononcé à Vienne le 2 avril 1918, il prétendit que Georges Clemenceau, chef du gouvernement français, avait accepté les propositions de paix austro-hongroises mais que l’Allemagne avait refusé la clause de restitution de l’Alsace-Lorraine. Clemenceau répondit que Czernin avait menti et publia un courrier secret que l’empereur Charles 1er lui avait adressé le 24 mars 1917, lui disant en substance que « si l’Allemagne refusait d’entrer dans la voie de la raison, il abandonnerait son alliance et négocierait une paix séparée avec la Triple-Entente ». Czernin, qui n’en était pas informé, démissionna et publia dans la presse un appel au Reich allemand pour qu’il place l’Autriche-Hongrie sous tutelle et nomme un régent pour remplacer Charles 1er (notoirement affaibli par la maladie). Cette affaire, parmi d’autres, rendit suspectes toutes les propositions de paix car elles cachaient - aux yeux des opinions publiques - des tractations secrètes entre dirigeants sans consultation des peuples. 
18) - « forteresses de l’Est » : l’ultimatum de l’Allemagne à la France du 31 juillet 1914 exigeait de la France, en gage de sa neutralité, la remise à l’Allemagne des places fortes françaises de Toul et Verdun. Cette proposition évidemment inacceptable par la France, avait été pensée pour que la France la refuse et que l’Allemagne ait ainsi une raison de répondre à ce refus en l'envahissant.
19) - « concessions » : effectivement, David Lloyd George, chef du gouvernement britannique depuis décembre 1916 est tout aussi déterminé à obtenir une paix par la victoire que son homologue français Georges Clemenceau, installé au pouvoir depuis novembre 1917 sur le mot d’ordre particulièrement jusqu’au-boutiste « La victoire, et pour la victoire, tout jusqu’au bout ! ».

20) - « Wilson » : depuis son adresse au Congrès du 8 janvier 1918, par laquelle il présentait les 14 points à satisfaire pour instaurer la paix en Europe (puis dans le monde), le Président Wilson n’a cessé de répéter ces 14 conditions, largement rendues publiques, sans jamais en dévier (même après que son parti démocrate perdit les élections au Congrès le 5 novembre 1918). Une concession ultérieure était donc improbable, et la « réserve » qu’évoque ici Paul tient au fait que les 14 points respectaient strictement une éthique parfaitement humaniste et libérale.