jeudi 12 avril 2018

Lettre du 13.04.1918

Article de l'Écho de Bougie daté du 10 janvier 1909, annonçant la création de la société L. Leconte et Cie.
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Aïn Leuh, le 13 Avril 1918

Ma Chérie,

Je viens de recevoir tes lettres des 24 et 27 Mars ainsi que celles des enfants et te confirme les miennes des 8 et 10.
Ce départ inopiné de Me Lanos avant le règlement de notre affaire qui traîne déjà tellement est réellement fâcheux. Puisque tu as un Bureau de Poste avec cabine téléphonique au Boulevard de Caudéran, à quelques pas de l’angle de la Route de St Médard, ne peux-tu pas lui téléphoner de temps à autre, ce qui t’éviterait la course et la perte de temps plus ou moins grande (1) ? Je pense toutefois qu’à l’arrivée de cette lettre, tu auras tout au moins touché les 3 mensualités de Février, Mars et Avril. De toutes façons, ne m’envoie plus d’argent avant le règlement !!!
J’ai reçu également les différents journaux, celui du Peuple (2) jusqu’au 27 inclus, le Canard (3) et la Petite Gironde (4) du 28. Quant à toi, il te manque donc ma lettre du 4 Mars (5)  dont je ne me rappelle plus le contenu ; tu ne m’as pas non plus accusé réception de ma lettre du 27 Février. Pardon, tu l’as fait le 20 Mars (6).
Pour ce qui touche l’accord avec Nantes (7), je t’ai exposé d’une façon très détaillée ma façon de voir et je n’y ai rien changé. A fourbe, fourbe et demi, et crois-moi, si je sors sain et sauf, comme je l’espère, de cette bouteille à encre, Leconte aura de mes nouvelles (8). Mais en-dehors des considérations déjà faites il faut tenir compte que pendant un laps de temps aussi long (4 ans au minimum) on perd forcément le contact avec l’ancienne clientèle. Telles que les choses seront en tout état de cause, il est peu probable qu’après la guerre nous resterons à Bordeaux (9); au surplus et pour ce qui concerne tout spécialement les charbons, les stocks seront tellement épuisés que les acheteurs, pendant un an au moins, auront fort à faire pour reconstituer leurs approvisionnements. Dieu sait même si l’ancien mode de livraison pour les charbons anglais sera jamais réadopté (10). Et puis songe qu’il y aura tant de façons de se prendre dans ce métier-là ! Je ne suis même pas si sûr que cela que six mois après la signature de la paix, surtout si celle-ci intervient à peu près promptement, j’aurai touché le solde de 10 000 Frs (11). Enfin, ne t’en fais pas pour si peu, une fois libre, je saurai trouver mon chemin ! 
L’offensive allemande (12), arrêtée pendant quelques jours, a recommencé avec autant de violence sur le front anglais ... cela sent la fin, décidément, une fin à tout prix, et je suis plus optimiste que jamais. L’armée allemande n’atteindra point son but et ce sera de part et d’autre une saignée formidable, après quoi la situation sera favorable pour ... “causer”, car la conversation une fois commencée, on s’entendra beaucoup plus vite qu’à Brest Litovsk (13). Tout le monde a besoin de paix, et comme la tentative allemande non réussie - malgré les forces énormes déployées - équivaudra à un échec retentissant, voire une défaite (voyez Yser (14) et Verdun (15)) l’honneur du côté des Alliés sera sauf. Tu remarqueras du reste que tous les journaux de l’opposition considèrent qu’un tel moment sera le plus favorable et reprochent précisément à leurs gouvernements respectifs d’avoir laissé passer sans en profiter les occasions précitées après la victoire de la Marne (16). Quant aux dirigeants des Alliés, ils se diront normalement ou logiquement après cette saignée monstre que si les troupes de choc allemandes n’ont pas pu réussir, il sera très très difficile de faire mieux de quelque côté que ce soit, d’autant plus qu’il ne faut guère plus compter sur le général “Famine” (17) si souvent invoqué avant l’effondrement de la Russie.
 Tout cela me raffermit dans l’espoir que nous verrons cet été la fin de cette tragédie et ... que ce sera la Russie qui paiera les pots cassés (18) ... Je suis effrayé d’apprendre la pénurie de certaines denrées à Bordeaux, notamment celle du sucre, alors qu’il y a 4 ou 5 grandes raffineries là-bas. Rien ne manque ici, et il est facile, à condition d’y mettre le prix, de se procurer 50 kg de sucre à Aïn Leuh, à raison de 4 à 5 Frs. (19) le kilo bien entendu. Seulement tous ces articles, viande, graisse, sucre, tabac, lait etc. ne peuvent ou ne doivent pas être exportés ; de cette façon la troupe et les indigènes ne s’aperçoivent pas de la gêne qui existe dans la métropole (20). Il me semble qu’autrefois, lorsque nous étions gosses, une toute petite pastille de saccharine était suffisante pour sucrer un litre de liquide ; en chimie on apprend que la puissance de sucre de la saccharine est 300 fois plus grande que celle du sucre. On a donc tripoté (21) aussi là-dedans ! De toutes façons, tâche de faire quelques provisions dès que tu pourras ! L’essentiel est que tu as réoccupé le rez-de-chaussée et le jardin et que vous ne manquez pas d’air de cette façon. Mme Ramsbott (22) a trouvé, comme j’apprends, un bon emploi dans l’usine de constructions métalliques de Bègles (23) où son mari travaillait autrefois. Et comme elle continue à toucher l’allocation pour elle et sa fille, elle ne manque, paraît-il, de rien. 
Tes accès de mauvaise humeur proviennent certainement de ta solitude et surtout de ton état ; pendant ma présence, tu étais - à part quelques rares jours - toujours contente et presque gaie !
Les lettres des enfants m’ont fait beaucoup de plaisir ; Suzanne se dégrossit peu à peu et j’espère que Georges en fera bientôt autant. As-tu de nouveaux locataires au 1° (24)? Et as-tu été à la maternité ? 
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul

Je fais suivre une coupure du Journal du Peuple concernant la loi sur les loyers (25); d’après cela, le mieux pour nous serait peut-être d’attendre ! Tu peux écrire tout de même au Journal (26) ajoutant que le propriétaire consent à une réduction de 400 Frs. ce qu’ils conseillent de faire.


Notes (François Beautier)
1) - « plus ou moins grande » : Me Lanos, avocat de Paul à Bordeaux, est chargé de récupérer la pension due par la société Leconte à Marthe puis de la lui verser. Il semble contradictoire que cet avocat se soit inopinément retiré de cette affaire, ou qu’il soit parti de Bordeaux, et que Paul demande à Marthe de lui demander par téléphone où il en est dans le règlement de cette même affaire.
2) - « du Peuple » : du « Journal du Peuple ».
3) - « le Canard » : le « Canard enchaîné ».
4) - « la Petite Gironde » :  grand quotidien régional « du Sud-Ouest et du Midi » (selon son sous-titre), édité à Bordeaux.
5) - « 4 mars » : ce courrier de Paul n’a peut-être jamais été reçu par Marthe, ce qui expliquerait qu’il n’ait pas été conservé avec les autres. La probabilité de non-distribution de courrier envoyé par Paul était en effet renforcée, depuis l’été 1917, du fait des attaques maintenant bien préparées multipliées par les rebelles contre les postes avancés et les colonnes, mais aussi du fait des naufrages provoqués par les sous-marins allemands (au titre de la guerre sous-marine à outrance, décrétée le 31 janvier 1917 et depuis lors de plus en plus efficacement menée) en Méditerranée entre Oran et Marseille et en Atlantique entre Port-Lyautey (Kénitra) ou Casablanca et Bordeaux.
6) - « 20 mars » : le courrier du 27 février a donc bien été reçu par Marthe. Cependant il n’a pas été conservé : si Marthe l’a archivé avec les autres, il a pu être ultérieurement retiré de la liasse. On peut supposer d’après sa date d’envoi (27 février 1918) que Paul y racontait les combats qui venaient d’avoir lieu et se déroulaient encore contre la coalition des rebelles du territoire zayane aux alentours de Khénifra. Peut-être Paul y décrivait-il les épreuves et les dangers qu’il avait dû affronter, ou y exprimait-il des réticences personnelles face à la guerre coloniale qu’il se trouvait obligé de livrer à l’encontre de ses idéaux ? Dans ces deux cas, Paul ou l’un de ses proches aurait pu juger opportun, ultérieurement, d’isoler ce courrier, soit pour s’en servir de preuve du bon comportement de Paul au combat (par exemple pour appuyer l'une ou l'autre de ses cinq demandes de naturalisation française, et/ou pour attester sa qualité d’authentique ancien combattant dans l’Armée française), soit pour lui éviter d’être suspecté d’esprit antifrançais au cas où la liasse des autres courriers aurait servi à défendre son droit à la naturalisation française (au titre d’engagé volontaire dans la Légion étrangère pendant la durée de la guerre) ou l’authenticité de son engagement pour la France.
7) - « Nantes » : allusion globalisante aux différents acteurs du règlement des affaires en cours : le juge du séquestre (des biens de Paul), Lucien Leconte (auquel Paul est associé) et Maître Palvadeau (l’avocat de Paul à Nantes). 
8) - « de mes nouvelles » : Paul envisage de fonder sa propre entreprise de courtage maritime et chérit sans doute le projet de s’emparer des marchés de celle de Leconte.
9) - « Bordeaux » : selon l’accord avec Leconte, Paul ne pourra pas implanter des activités concurrentes de celles de son ancien associé dans les ports où celui-ci les exerce déjà (voir la lettre du 20 novembre 1917).
10) - « réadopté » : le charbon débarqué en vrac des cargos, stocké en tas sur les quais, était livré aux gros acheteurs par voie d’eau ou/et par route. De nouveaux modes de livraison, notamment par tapis roulant et par godets suspendus à des câbles, ont depuis lors fait leur apparition aux U.S.A.
11) - « 10 000 Frs. » : Paul devait récupérer en deux fois ses 30000 F de participation au capital de la société Leconte, par un premier versement immédiat de 20000 F, puis après-guerre par un second correspondant au solde de 10000 F.
12) - « l’offensive allemande » : l’échec, le 27 mars dans le secteur de Montdidier, de l’opération Michael, qui inaugurait la Bataille du Kaiser, conduit l’Allemagne à lancer le 9 avril l’opération dite Georgette, sur la Lys, dans le secteur d’Ypres et du Mont Kemmel, que les Alliés anglo-français avec participation des Portugais, tiennent résolument. Cette offensive s’achève par un constat d’échec de la part des Allemands le 29 avril 1918. Paul se montre très optimiste en y voyant la fin proche des combats…
13) - Brest-Litovsk : site de la signature - le 3 mars 1918 - de la paix imposée par les empires centraux à la Russie après une négociation difficile commencée le 21 novembre 1917 sur proposition de Lénine. 
14) - « l’Yser » : site d’une défaite cuisante de l’Armée allemande qui chercha vainement à franchir ce fleuve côtier franco-belge en direction de Dunkerque entre le 17 et le 31 octobre 1914. Environ 200 000 soldats des deux camps auraient été mis hors de combat lors de cette première grande bataille de position de la Grande Guerre.
15) - « Verdun » : allusion à la bataille qui, lancée par l’Allemagne contre la citadelle de Verdun le 21 février 1916, s’acheva par un constat d’échec allemand sur la rive droite de la Meuse à la mi-décembre 1916 (elle se poursuivit cependant sur la rive gauche jusqu’en août 1917). 700 000 soldats des deux camps y furent mis hors de combat, dont 300 000 tués. 
16) - « victoire de la Marne » : allusion à la bataille de la Marne (alors encore non-numérotée première puisque la seconde commença un bon mois après cette lettre, le 27 mai 1918), qui débuta le 5 septembre 1914 avec l’opération française menée par Galliéni pour empêcher une offensive allemande sur Paris (avec la célèbre mobilisation des taxis de la capitale), et qui s’acheva le 14 du même mois par la retraite des troupes allemandes sur la rive droite de l’Aisne, c’est-à-dire à l’abandon du plan Schlieffen d’invasion rapide de la France par l’Allemagne en passant par la Belgique.
17) - « général Famine » : par analogie avec le « général Hiver » qui avait jusqu’alors sauvé la Russie de toute invasion durable.
18) - « pots cassés » : le raisonnement spécieux évoqué ici - selon lequel une paix sans victoire serait, grâce à la défaite russe, rendue possible sans perte pour les Alliés occidentaux puisque les empires centraux pourraient assouvir en Russie leurs besoins immédiats (en vivres et matières premières) et leurs appétits expansionnistes et impérialistes - est repris par Paul de la presse pacifiste. En réalité, les alliés occidentaux sont à cette époque radicalement déterminés à imposer une paix par la victoire sur les empires centraux, ce que sait parfaitement Paul, qui cherche donc vraisemblablement à rassurer Marthe (et à se rassurer) sur l’imminence de son retour au foyer.
19) - 5 Frs le kilo » : c’est le prix au détail relevé par Marthe à Caudéran, et c’est 2,5 fois le prix pratiqué (fixé par le préfet) à Bordeaux pour les achats en gros. Contrairement à ce que semble vouloir dire Paul, ces prix très élevés dans un pays pauvre et sous-développé comme l’est alors le Maroc sont certainement ceux que les indigènes ont adaptés (en les gonflant) au pouvoir d’achat des Européens, très supérieur à celui des indigènes.
20) - « dans la métropole » : en négligeant de prendre en compte l’existence d’un double marché dans le protectorat (le second étant celui de la clientèle européenne), Paul s’empêche de comprendre que les ventes de produits indigènes aux Européens du Maroc équivalent à une exportation en métropole, donc d’observer que le niveau des prix pratiqués sur ce second marché révèlent une réelle conscience des Marocains quant à la pénurie et à l’inflation qui frappent la métropole. On peut s’étonner que Paul reprenne à son compte l’idée d’une volonté française de cacher aux Marocains l’affaiblissement économique de la France alors que l’encouragement par les Français au développement du second marché participe de la volonté de pacifier le Maroc en faisant accéder les producteurs indigènes à un marché européen dont les prix leur sont beaucoup plus favorables. Par ailleurs, la France n’interdisait bien évidemment pas l’exportation en métropole des marchandises marocaines dont elle avait besoin : simplement, elle les achetait et consommait totalement sur place puisque les surplus n’excédaient pas (en fait couvraient à peine) les besoins de ses troupes et de ses colons installés au Maroc. 
21) - « tripoté » : cette conclusion complotiste s’appuie sur le fait que le pouvoir sucrant du gramme de saccharine a évolué entre l’avant-guerre (il était alors évalué à 300 fois celui d'un gramme de sucre raffiné) et l’année 1918 (pendant laquelle les préfets - chargés de gérer le rationnement alimentaire - se référèrent à un pouvoir sucrant équivalent à celui de 400 grammes de sucre). De ce fait, ce n’est plus 3,3 mais 2,5 g de saccharine que l’on put se procurer en 1918 en guise d’un kilo de sucre. Cependant, l’utilisation de ces 2,5 g de saccharine vendus 0,85 F en pharmacie demeurait largement moins coûteuse que celle d’un kilo de sucre vendu de 2 F en gros en ville et jusqu’à 5 F au détail dans les épiceries des banlieues et des villages.
22) - « Mme Ramsbott » : voir les notes la concernant dans le courrier du 19 février 1918. 
23) - « Bègles » : commune de l’agglomération bordelaise.
24) - « au 1er » : au premier étage, que Marthe cherche à sous-louer.
25) - « la loi sur les loyers » : loi du 9 mars 1918.
26) - « au Journal » : Paul avait conseillé à Marthe de questionner, à propos du montant de son loyer, la rubrique des questions des lecteurs du Journal du Peuple (voir sa lettre du 8 avril 1918). Il apparaît ici que Marthe a obtenu de Mme Robin, la propriétaire, une réduction de 400 F (vraisemblablement sur les arriérés). Cette réduction exclut la famille Gusdorf du bénéfice de la récente loi du 9 mars 1918 interdisant toute augmentation des loyers pour les baux signés antérieurement au début de la guerre. Paul suggère de ne rien réclamer pour le moment à Mme Robin, tout en conseillant à Marthe d’exposer son cas aux journalistes et lecteurs du Journal du Peuple.