mercredi 18 avril 2018

Lettre du 19.04.191

La maison de Lessing à Wolfenbüttel

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Aïn Leuh, le 19 Avril 1918

Ma Chérie, 

J’ai tes lettres des 31 Mars et 3 Avril et lis avec satisfaction sur l’enveloppe de cette dernière que Mme Penhoat (1) ne s’est pas fait prier trop longtemps. En ce qui concerne la B.d.P. & P.B. (2)  j’ai lu qu’elle paie 35 Frs. mais je suppose que seulement la moitié est payée de suite ? 
Ce qui m’a effrayé terriblement, c’est ton récit sur la discussion avec les I. (3) et à l’heure qu’il est ils doivent être partis depuis 19 jours déjà, mais comment peux-tu t’exposer à tel point que tu crains un accident de cette nature (4) ? Bien entendu, c’est de la méchanceté et même incompréhensible si l’on considère l’attitude de ces gens au début ; il est probable que Madame était irritée au plus haut degré du départ inopiné de Mr. I. mais quel que soit le motif, dans ta position tu devrais avant tout éviter les émotions fortes. Rappelle-toi la naissance de Suzanne ! Mais il est amusant de voir la sûreté avec laquelle tu prévois un garçon ! Espérons que tu ne te trompes pas et que de cette façon-là nous aurons deux “couples complets” (5).
Merci encore une fois de tes voeux pour ma fête. Comme je te le disais déjà, j’étais en route pour Lias (6) le 3 Avril. Il faisait beau temps ce jour-là et on blaguait tout le long de la route. En vue de Lias, c.à.d. vers 14 1/2 h, je me rappelais que c’était mon anniversaire ; cela me venait si subitement que je ne pouvais pas m’empêcher de le penser tout haut ce qui m’attirait même une blague du Chef de Section, un Lieutenant, qui marchait à côté de moi. J’ai pensé ensuite beaucoup à toi et le bourdonnement dans tes oreilles a donc été une fois de plus une transmission instantanée d’idées ... Tu m’accuses réception de ma lettre du 15/3 sans cependant parler de ma carte du 13 ; mes lettres suivantes ont été datées des 17-20-23-26-28 et 29 Mars (7); j’ai écrit en outre le 20 une lettre à Georges (8) en y joignant un billet de 5 Frs. Est-ce que Georges est complètement rétabli maintenant ? C’est bizarre tout de même qu’à chaque instant les enfants se plaignent d’une chose ou de l’autre, alors qu’autrefois c’était plutôt rare !
Est-ce que les I. ont au moins laissé leur appartement et le jardin dans un meilleur état que la famille Lemaître (9) ? Et Madame Robin, ne l’as-tu jamais revue ? D’après ce qu’on lit dans les journaux, la nouvelle loi sur les loyers ne va même pas être appliquée (10). Il serait donc, vu l’incertitude de la situation, préférable que tu laisses la question du loyer en suspens jusqu’à la fin de la guerre. Il semble certain que, jusqu’à 6 mois après la signature de la Paix, aucun locataire sous les drapeaux ne pourra être forcé de payer ou de déménager. C’est juste le temps assigné à Leconte pour se libérer complètement (11) de sorte qu’à cette époque j’aurai précisément reconquis ma liberté de mouvements pour prendre une décision ...
La disparition de ta montre est en effet mystérieuse, tellement mystérieuse que je n’y crois pas beaucoup. Comment peux-tu croire que la jeune fille soit entrée pendant la nuit dans le bureau pour voler cette montre qui, en somme, n’avait pas une grande valeur intrinsèque. Je suppose plutôt que les enfants et spécialement Alice (12) l’a mise quelque part et qu’elle se retrouvera ... La mienne, celle que j’ai achetée à Bordeaux, marche très bien et avec une précision remarquable ...
Tes leçons te procurent donc beaucoup de distractions ? Je m’étonne un peu qu’on aille dans un lycée français jusqu’à étudier à fond Guillaume Tell ... (13) C’est précisément la pièce que concurremment avec Mina von Barnhelm (15) nous devions préparer aussi pour notre examen à Wolfenbüttel pour la composition. Je reçois régulièrement tes journaux et les possède jusqu’au 5 courant.
J’attends avec impatience tes communications au sujet des affaires Lanos et Palvadeau (16)  dont la solution, je pense, ne saura plus tarder.
Bons baisers pour toi et les enfants.

Paul



Notes (François Beautier)
1) - « Mme Penhoat » : épouse de Jean Penhoat, ami et associé de Paul. On ne sait pas à quelle requête elle aurait rapidement répondu : peut-être - selon la lettre du 15 mars 1915 - la fixation du montant du prêt que les Penhoat auraient de facto consenti à Marthe en lui avançant le montant de sa pension non versée ?
2) - « la B.d.P. & P.B. » : la Banque de Paris et des Pays-Bas, dont les Gusdorf possèdent quelques actions. Les courriers des 5 avril et 9 mai 1916 puis celui-ci permettent de suivre le rendement annuel de chacune de ces actions : 35 à 45 F avant-guerre, 0 F en 1915, 25 F en 1916, 35 F en 1918. Cette évolution, relevée par Paul, équivaut à dire à Marthe que ses avoirs se revalorisent, donc que sa situation financière s’améliore. 
3) - « les I. » : la famille Irigoin, sous-locataire de Marthe.
4) - « accident » : concernant vraisemblablement la grossesse de Marthe.
5) - « couples complets » : la famille a déjà 2 filles et un garçon ; avec un garçon de plus elle aurait « deux couples complets ».
6) - « Lias » : poste à partir duquel la Légion participe à la construction d’une route en direction d'Aguelmouss.
7) - « 3 avril » : date anniversaire de Paul, né le 3 avril 1882.
8) - « 17, 20, 23, 26 et 29 mars » : aucun de ces courriers n’a été conservé.
9) - « lettre à Georges » : ce courrier annoncé dans la lettre du 10 avril 1918 a été reçu (voir la lettre du 21 avril) et remis à Georges, par Marthe qui ne l’a donc pas conservé avec les autres.
10) - « famille Lemaître » : première famille sous-locataire de Marthe.
11) - « appliquée » : la loi du 9 mars 1918 ne fut appliquée que dans les grandes villes, pour y éviter des manifestations de familles de soldats.
12) - « libérer complètement » : Leconte devra verser dans ce délai de 6 mois après la fin de la guerre le solde de 10000 F qu’il devra encore à Paul au titre de sa participation au capital de la société.
13) - « Alice » : la plus jeune des enfants, elle a alors 4 ans et demi.
14) - « Guillaume Tell » : hymne à la liberté, écrit en 1804 par Friedrich von Schiller, grand poète et écrivain allemand (1759-1805), puis mis en musique par le compositeur italien Gioachino Rossini en 1829. Paul dit s’étonner que le lycée français où Marthe suit des cours, enseigne ce texte. Il est plus crédible qu’il en soit secrètement fier (autant pour l’Allemagne que pour la France et le monde). Si c’est le cas, on peut penser qu’il écrivit à l’intention d’un éventuel lecteur non-désiré « je m’étonne » en lieu et place de « un bon Français - bien chauvin - s’étonnerait… ».
15) - « Mina von Barnhelm » : la comédie de Gotthold Ephraïm Lessing (écrivain allemand, 1729-1781) titrée « Mina von Barnhelm oder das Soldatenglück », écrite en 1767 et traduite en français sous le titre « La fortune du soldat », constitue l’un des grands succès de cet auteur du mouvement allemand des Lumières (« Aufklärung ») particulièrement honoré dans le duché de Brunswick (car il y mourut) où Paul fit lui-même ses études (à la Samson Schule de Wolfenbüttel). Lessing fut  bibliothécaire à Wolfenbüttel, où il passa les dix dernières années de sa vie. 

16) - « Lanos et Palvadeau » : les deux avocats chargés de faire verser par la société Leconte une pension à Marthe puis de liquider cette société pour récupérer la part du capital appartenant à Paul.