lundi 9 avril 2018

Lettre du 10.04.1918

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Femmes zayanes de la région de Khénifra
Aïn Leuh, le 10 Avril 1918

Ma Chérie,

Le 10 Avril - cela fait donc exactement 6 ans depuis l’arrivée de notre petit Geo (1) - arrivée qui m’embarrassait presque plus que toi, vu les circonstances ... l’absence du vieux médecin et de la sage-femme. Et je me rappelle encore fort bien qu’en rentrant de ma course, bien avant l’aube, tu avais tout préparé, jusqu’à l’eau chaude dans la baignoire. Seulement le petit arrivait plus vite que Melle Clément (2) et je n’osais même pas le toucher de peur de lui casser quelque chose et de te faire mal. Suzanne (3) prononçait ce matin-là au moins dix fois : “Il est fou le facteur” ... (4)
Il fait aujourd’hui un temps affreux et nous avons un feu monstre au bureau. Le bois de cèdre, à discrétion, flambe dans le fourneau qui est rouge à plusieurs endroits. Seulement la pluie et la grêle font un bruit sinistre sur le toit en tôle et les jointures de ces tôles laissent filtrer des gouttes de pluie dans l’intérieur de “l’estancot” (5). On est donc content d’avoir bien chaud, tout en entendant chanter dans les chambres la prière usuelle : “Pompez pompez Seigneur ...” (6) Bien entendu, les pauvres qui sont dehors en colonne ou travaillent sur la route de Lias à Guelmous (7) ne sont pas du même avis ...
Il n’y a pas beaucoup de travail ces derniers jours et j’en profite pour lire quelquefois tard dans la nuit. Je viens de finir un livre d’Abel Hermant, (8) “Les Grands Bourgeois”, un de Willy (9), “Retour d’Age” et suis actuellement sur un bouquin de Henri Bordeaux (10) “La croisée des Chemins”. Je ne sais pas si tu as lu des oeuvres de Bordeaux (“La Croisée des Chemins” et “les Roquevillard” ont paru dans la collection Nelson, “l’Amour qui fuit” chez Calmann-Lévy, je crois) ; dans tous les cas tu les lirais certainement avec plaisir car ce sont des idées profondes sur l’état d’âme, l’amour les ambitions et la vie de notre génération. Et ce qui me plaît surtout, c’est que les personnages, presque toujours originaires de Savoie, pays de l’écrivain, n’ont rien d’exclusivement français ; on peut facilement les transplanter dans n’importe quel pays européen (sauf peut-être les Pays du Nord) et leurs gestes et agissements s’y comprendront aussi bien qu’à Paris ou en France. Je ne me rappelle pourtant pas avoir vu une traduction d’un livre de Henri Bordeaux ni en allemand ni en anglais. Une caractéristique qui se retrouve dans tous ses livres, c’est que l’action repose toujours sur les liens de la famille, de la tradition - chose à laquelle tu attaches toujours une importance que je trouve quelque peu exagérée, surtout dans notre siècle où les innombrables impressions venant de dehors influent beaucoup trop sur le développement des jeunes gens ...
Abel Hermant est toujours le psychologue qui cherche à tous prix des effets par une tournure spirituelle de sa prose. Tu te rappelles sans doute ses “Contes du Journal” (11) d’il y a 5 ou 6 ans, entre autres “La Petite femme” (12), étude des moeurs anglaises, et une histoire qui traitait des moeurs cosmopolites et avait pour lieu d’action Venise, tout en mettant plutôt en relief un rastaquouère (13) et une aventurière française. Les romans de Willy (une femme du prénom de Colette) (14), par contre, étincellent d’esprit, tout en étant peut-être un peu trop cochons ou, disons pour atténuer, un peu trop sensuels. Je connaissais déjà “La Maîtresse du Prince Jean”, “Un Vilain Monsieur” et “Jeu de Prince” parus comme “Retour d’Age” chez Albin Michel et dans lesquels on retrouve toujours avec un certain étonnement un esprit et un humour qui peuvent dégriser (15) même des gens austères ...
Le dernier n° du “Canard Enchaîné” que tu m’as envoyé était également très spirituel. “Les voix dans les Ténèbres”, “La même justice pour tous”, “Le code d’honneur des journalistes” et quelques petits articles (16) sont bien réussis ; j’apprécie toujours l’humour placide de Rodolphe Bringer (17) qui rappelle un peu les dessins et caricatures anglais qu’il faut regarder longtemps pour les comprendre entièrement et qui ne sont jamais grotesques ou burlesques.
J’espère que ma lettre pour Georges avec le billet de 5,- Frs. (18) est arrivée à temps et qu’elle lui a fait plaisir. Dans une de tes prochaines lettres, j’apprendrai sans doute que Me Lanos a enfin commencé le paiement de ta pension et que notre avocat de Nantes t’accuse réception de ma confirmation qui, je pense, accélèrera la liquidation (19). Mais je ne compte point que Leconte crache les 20 000 Frs. d’un seul coup, non seulement parce qu’il se sépare difficilement de ses espèces sonnantes et trébuchantes, mais surtout parce que de cette façon il garde une garantie en main que jusqu’à paiement intégral je n’entreprendrai rien qui puisse le concurrencer (20). Ce que tu me dis sur la sincérité des gens par rapport à mes relations avec Siret (21) et sa famille est malheureusement vrai, trop vrai même.
Ci-joint enfin le certificat d’hébergement (22), qui serait à faire légaliser ensemble avec l’attestation que je t’ai envoyée avant-hier et le certificat du médecin. Le commencement de Juin, ou fin Mai, seraient peut-être les meilleurs moments de faire le nécessaire de façon à ce que je puisse être, si possible, avec toi à la fin du mois de Juin. 
J’espère que physiquement et moralement tu te portes bien maintenant et t’embrasse, ainsi que les enfants, du fond du coeur.

Paul


Il serait peut-être bon que tu fasses quelques provisions (pommes de terre, sucre, légumes secs) dès que l’affaire Lanos sera réglée (23).


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - « petit Geo » : Georges, fils de Paul et Marthe, né le 10 avril 1912.
2) - « Mlle Clément » : la sage-femme.
3) - « Suzanne » : elle avait alors moins de 3 ans.
4) - « Il est fou le facteur » : en cette année 1912, Ferdinand Cheval, facteur de son état, déclara achevé, après 33 ans de travaux, son extraordinaire « Palais idéal » édifié par lui, caillou par caillou, à Hauterives, dans la Drôme. Suzanne ne faisait que répéter la scie de la presse du moment. Peut-être lui avait-on dit que c'était le facteur qui apportait le petit frère...
5) - « l’estancot » : mot d’argot signifiant gargote, bistrot, cabanon, voire auberge ou boutique, ici employé par Paul pour traduire le fait que le bureau de la compagnie, à Aïn Leuh, est le lieu de rencontre et de bavardage de tous les soldats. 
6) - « pompez Seigneur » : citation de la chanson de Légionnaire « Pompez, pompez Seigneur, pour le bien de la Terre et le repos du pauvre militaire » se référant à l’usage de suspendre les corvées lorsqu’il pleut trop (« pompez » signifie ici « faites pleuvoir »).
7) - « Guelmous » : actuel Aguelmouss, carrefour en bordure du Pays zayane à 50 km au sud-ouest d’Aïn Leuh. La Légion le relie alors par une route carrossable à Lias, poste plus proche des garnisons de Meknès et d’Aïn Leuh, afin de leur permettre de rejoindre plus vite Oued-Zem sans passer par Khénifra.
8) - « Abel Hermant » : Paul, dans sa lettre du 10 juillet 1915, a déjà évoqué cet auteur français (1852-1950) prolixe et célèbre (il deviendra Académicien en 1927) et dit du bien de son roman « Histoire d’un fils de roi ». Celui qu’il évoque ici (« Les grands bourgeois ») est sous-titré « Mémoire pour servir à l’histoire de la société ». Il parut originellement chez Alphonse Lemerre (éditions Rencontre) en 1906 et fut réédité en 1920 chez Calmann-Lévy.
9) - « Willy » : de son vrai nom Henry Gauthier-Villars (1859-1931), cet écrivain célèbre, mondain et libertin, signa de son surnom bon nombre de livres écrits par Colette, dont il fut le premier époux, et par d’autres « nègres littéraires », sans qu’il soit possible de nommer précisément l’auteur de l’ouvrage évoqué par Paul (« Le retour d’âge » publié en 1909 chez Albin Michel). 
10) - « Henri Bordeaux » : écrivain prolixe, populaire, conservateur, nationaliste et régionaliste (attaché à sa région d’origine, la Savoie, et à sa cité de naissance, Thonon les Bains), Henry Bordeaux (1870-1963) a déjà été évoqué par Paul dans sa lettre du 10 juillet 1915. Il en lit maintenant « La croisée des chemins », paru en 1909 chez Calmann-Lévy, après avoir acheté dans la collection Nelson (ancêtre du livre de poche) deux autres titres «Les Roquevillard » (paru en 1906) et « L’amour qui passe » (et non pas « qui fuit » ; le premier roman de cet auteur, paru en 1902 chez Arthème Fayard) dont il conseille la lecture à Marthe. Paul s’étonne de la faible audience de Henry Bordeaux à l’étranger alors que tous les pays voisins disposaient chez eux d’auteurs tout à fait équivalents quant au fond traditionaliste et chauvin, et à la forme, bien-pensante et familiale.
11) - « Contes du Journal » : titre des pages consacrées par le quotidien Le Journal à la publication en feuilleton de livres à usage familial. Il ne s’agit donc pas d’un titre de roman. 
12) - « La petite femme » : étude des mœurs anglaises en forme de roman, republié chez Calmann-Lévy en 1924.
13) - « rastaquouère » : ce mot d’origine sud-américaine désigne un parvenu étalant grossièrement sa richesse. Paul l’emploie pour évoquer un roman d’Abel Hermant se déroulant à Venise, « Les noces vénitiennes », réédité chez Calmann-Lévy en 1924.
14) - « Colette » : Sidonie Gabrielle Colette, dont les premiers romans ont été signés par son mari « Willy » (Henry Gauthier-Villars, qui écrivait et faisait écrire sous ce même pseudonyme), avait officiellement divorcé depuis 1906 mais continuait - elle le fit jusqu’en 1923 - de publier sous le surnom célèbre de son ex-époux, faute de renom suffisant de son propre nom. Or ce Willy masculin publia ses propres ouvrages (et ceux de ses nègres littéraires ») sous ce même pseudonyme jusqu’en 1931. Paul s’avance donc beaucoup en disant que Willy est une femme (qu’il prénomme Colette alors que c’est son nom). 
15) - « dégriser » : effectivement, les romans ici cités par Paul, « La maîtresse du Prince Jean » (1903, signé Willy chez Calmann-Lévy), « Un vilain monsieur » (1898, idem), « Jeu de prince » (1906, idem) et la plupart des autres textes de cet (ou ces) auteurs sont relativement (pour la bourgeoisie de l’époque) libertins et égrillards. 
16) - « petits articles » : leurs titres seuls ne permettent guère de les retrouver…
17) - « Rodolphe Bringer » : de son vrai nom Rodolphe Béranger (1871-1943), écrivain et journaliste cofondateur de la revue « La Baïonnette » en 1916, pigiste dans de nombreux journaux dont « Le Canard enchaîné » (de 1916 à 1935), et directeur de l’hebdomadaire humoristique « Le Sourire » de 1917 à 1922, il est ici confondu par Paul avec l’un des nombreux dessinateurs et caricaturistes du Canard enchaîné.
18) - « billet de 5 Frs » : ce cadeau d’anniversaire d’un billet de 5 F à Georges, qui a 6 ans, représente le prix d’un kilo de sucre acheté au détail à Caudéran. Un cadeau d’abord révélateur du manque d’argent de Paul.
19) - « liquidation » : solution souhaitée par Paul (avec l’assentiment de son collègue et ami Penhoat) pour récupérer immédiatement les 2/3 de sa part du capital dans la société Leconte, soit 20 000 francs. La société avait été fondée en janvier 1909, et Paul (comme son ami Penhoat) y avait investi 30 000 francs.
20) - « concurrencer » : Paul s’engage auprès de L. Leconte à ne créer aucune entreprise concurrente de la sienne partout où elle exerce déjà ses activités (voir sa lettre du 20 novembre 1917). Il se lancera en effet après la guerre dans le commerce des engrais. 
21) - « Siret » : ancien employé de la société Leconte à Bordeaux, collaborateur et ami de Paul, et neveu d'Hélène, l'employée de Marthe. Paul semble avoir commencé à douter de la fidélité de cette personne à partir de l’été 1916 (voir les lettres des 12 et 22 juillet 1916). 
22) -« certificat d’hébergement » : document servant à déclarer Marthe comme logeuse de son époux pendant la permission qu’il souhaite obtenir dès l’accouchement de son épouse, qu’il prévoit fin-mai ou début-juin, de façon à la rejoindre à Caudéran à la fin-juin, en tenant compte du « délai de route ».
23) - « sera réglée » : inquiet de la forte inflation qui fait exploser les prix alimentaires depuis le printemps, et des pénuries qui s’aggravent, Paul donne ici un conseil avisé que Marthe ne pourra suivre qu’à la condition que l’avocat Lanos parvienne à lui verser les arriérés de la pension due par la société Leconte.