dimanche 5 juillet 2015

Lettre du 06.07.1915




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza le 6 Juillet 1915

Chérie, 

J’ai ta carte du 25 et ta lettre du 26 Juin et je te retourne sous ce pli quelques-unes des coupures ; la grande te parviendra avec la prochaine lettre pour que tu n’aies pas à payer la surtaxe sur la présente.
Je suis content que tu touches Frs 155,- d’intérêt, car comme la Banque de Paris, comme probablement aussi le CNEP, ne paient pas de dividende, j’avais peur que cela ne soit bien maigre cette fois-ci. Je comprends donc que les Argentins aussi bien que l’Amazone 1906 et les Japonais (Tokio) (1) ont payé leur coupon. Où en sont les Mexicains ? Comme il y a toujours la révolution là-bas, il est probable que le règlement est encore ajourné, mais comme il s’agit d’un emprunt international cela ne sera pas perdu. Si le Bon Dieu voulait seulement se donner la peine de réfléchir un peu, il ferait sortir une de nos obligations du Crédit Foncier (2), avec 1000 Frs ou au-dessus (à son choix). Mais enfin, comme les obligations 1912 sont maintenant entièrement libérées, tu n’as plus de souci de ce côté-là et tu auras au contraire les intérêts de ces titres, soit une quarantaine de Francs par an. Quant aux contributions (3), il n’est que juste qu’on les paie, même ceux qui sont sous les Drapeaux, car où l’Etat prendrait-il l’argent pour faire face à ces dépenses extraordinaires ? Tu as lu qu’en France seule la guerre coûte à peu près 2 milliards par mois ; qu’est-ce que cela doit donc être en Allemagne ? A propos, veux-tu me dire dans ta prochaine lettre si tu as bien en main le récépissé de dépôt des valeurs séquestrées au CNEP, soit de la rente espagnole et des Pacifics (4), puisque la banque n’a pas délivré ces titres ? Tu encaisseras les coupons bien entendu au nom de Mr. W. ou plutôt tu les feras encaisser par lui ?
Que ce grand gaillard de Georges suce toujours son pouce est incroyable. Ne se déforme-t-il pas le dit pouce comme cela ?
Il aura toujours avec Alice (5) ce qu’il réclama toujours à Bayonne à grands cris : une petite fille ! Il m’est agréable d’apprendre que Suzanne s’est réjouie avec son sac. Il faudrait cependant que les mots viennent aussi d’elle quand elle écrit une lettre, c.à.d. que toi ou Hélène ne la lui dictiez pas. Georges doit naturellement mettre son ambition à apprendre aussi quelque chose, voyant que sa soeur fait de tels progrès. J’aurai beaucoup de plaisir de suivre leur travail de près et de me rendre compte en même temps du système de l’école française que je ne connais pour ainsi dire pas du tout.
A propos des crêpes de pomme de terre, il est vrai que nous avions également mis de la farine pour donner de la cohésion à la pâte et une fois même 2 oeufs. Bien entendu, cela ne valait pas ta cuisine, mais on perd ici le peu (??) de goût qu’on avait.
Actuellement c’est la saison des concombres et j’en fais souvent de la salade en y additionnant du vinaigre, de l’huile, du poivre et du sel. Tu me diras si tu mets encore autre chose, ce que je ne crois point. Dans tous les cas cette salade est excellente et pas bien chère, parce qu’un grand cornichon vaut 5 sous ici et suffit bien pour 3 ou 4 bonnes portions de salade. La confiture de fraises que tu m’as envoyée récemment est du reste bien meilleure que celle que nous recevons de la Compagnie ou qu’on peut acheter en boîtes. Cette dernière est trop sucrée et on n’a pas le goût du fruit aussi bien que dans la tienne.
Il y a également une différence énorme entre le saucisson (6) qu’on peut acheter quelquefois ici et celui contenu dans ton colis. Le tien est bien moins sec et a, en conséquence, plus de goût.
Depuis 2 mois au moins nous n’avons plus eu une goutte de pluie ici ; dimanche soir il y avait bien un orage dans l’air, mais il n’a pas éclaté. Il y avait concert au jardin du cercle des Officiers de 20 hs 30 à 21 hs 30 et tout le monde était sous les arbres de la forêt des oliviers qui se trouvent fort heureusement à côté de notre camp, ce qui nous permet d’y faire la sieste à midi. Il est vrai que souvent on s’y réveille après une heure de sommeil, ayant attrapé un coup de soleil, car le soleil tourne et l’ombre des arbres se déplace en conséquence assez vite. 
Tous ces jours-ci, nous avons des feux d’artifice, quelquefois grandioses. Les bicots allument des feux immenses dans les montagnes autour de la ville en allumant l’herbe qui, après cette opération, repousse assez vite et nourrit les troupeaux. Car le soleil est si ardent que l’herbe est grillée dès le mois de Mai/Juin ! Hier soir les sommets derrière notre camp étaient tellement embrasés qu’on pouvait voir tous les alentours en flamme. Et ce sont des montagnes d’environ 1000 m qui semblent brûler ou cracher le feu à 40 ou 50 endroits différents.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants, un bonjour pour Hélène.


                                             Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Tokio" : Paul, passant en revue les emprunts dont il possède des titres, mentionne l'emprunt à 5% en or lancé en 1906 par  l'Amazone (aujourd'hui Amazonie, l'un des États de la fédération du Brésil), puis l'emprunt à 5% de 1912 la Ville de Tokio (aujourd'hui Tokyo). L'allusion à l'instabilité mexicaine du fait de la Révolution de 1910 (qui retarde notamment le règlement des emprunts à 5% de 1906 et 1904) permet de rassurer Marthe en lui rappelant que la précédente répudiation des emprunts mexicains avait conduit la France de Napoléon III à rembourser les détenteurs français d'obligations mexicaines.
2) - Outre le dividende, ces obligations faisaient l'objet d'un tirage au sort doté de prix.
3) - "contributions" : jusqu'au premier recouvrement, en 1916, de l’impôt sur le revenu des personnes physiques institué par la loi du 15 juillet 1914, le financement de la Première Guerre mondiale par la fiscalité repose pour l'essentiel sur les "quatre vieilles" contributions directes établies par la Révolution française : les contributions foncière (révisée par la loi du 29 mars 1914) et mobilière, la patente et l'impôt sur les portes et fenêtres. Par le décret du 13 septembre 1914, l'État complète massivement cette ressource fiscale par l'émission permanente de bons du Trésor de la défense nationale à 4% d'intérêt et, à partir du 15 septembre 1916, par l'émission d'emprunts de la défense nationale à 5% exemptés d'impôt.
4) - "les Pacifics" : Paul avait sans doute acheté avant 1913 des obligations de l'Union Pacific Corporation, compagnie américaine travaillant en quasi monopole dans le secteur du transport ferroviaire. Pour rétablir la libre concurrence, la Cour Suprême avait obligé l'Union Pacific, en 1913, à revendre l'une de ses six entreprises, la Southern Pacific Railroad, dont les obligations avaient donc été découplées des précédentes, ce qui justifie le "s" écrit par Paul puisqu'il se retrouvait propriétaire de titres des deux entreprises. 
5) - "Alice" : petite sœur de Suzanne et Georges, née en novembre 1914.
6) - "saucisson" : on ne peut se fonder uniquement sur la consommation de ce produit pour déterminer si Paul respecte ou non les interdits alimentaires juifs. En effet, il existait - il existe toujours - du saucisson casher (de même que du halal). Les soldats respectueux des interdits alimentaires (juifs ou musulmans) ne retenaient de leurs rations que les aliments certainement purs (café, pain de guerre azyme) et se faisaient expédier des aliments certifiés purs, notamment du chocolat, des confitures, du lait concentré, des pâtés en boîte, du saucisson... Paul en reçoit lui aussi par colis et il en réclame par lettre, sans jamais préciser leur statut - casher ou non - ce qui signifie qu'il ignore aussi totalement les interdits alimentaires juifs que les fêtes juives. Le fait est confirmé par la tradition familiale.