jeudi 9 juillet 2015

Lettre du 10.07.1915




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran



Taza, le 10 Juillet 1915

Ma chérie,

Ta lettre du 30 Juin m’est parvenue hier soir tard, après l’expédition de la mienne. Inclus quelques coupures de journaux en retour, les autres suivront. Ce qui m’a beaucoup intéressé parmi ces articles, c’est naturellement l’histoire du RWKS (1) à Marseille, et je ne serais pas bien étonné qu’un imbécile bordelais se trouve parmi mes bienveillants concurrents qui répondra à cet article de la France en parlant des affaires du RW à Bordeaux et me traîne encore sur la sellette. Dans ce cas, tu m’enverras l’article avec indication du jour où il a paru et tu prendras même plusieurs numéros de l’édition en question car si j’étais personnellement mêlé à cette histoire je ne manquerais point d’y répondre comme il convient.
En ce qui concerne le mauvais temps le jour du savonnage, tu peux vraiment dormir sur les 2 oreilles : même si le dit maître de maison voulait, il aurait difficilement l’occasion ici, dans ce pays de sauvages (2)!
Que Hampel (3) trouve facilement son compte dans cette fureur de chauvinisme en Allemagne, est plus que certain, à moins qu’il soit déjà trépassé, ce qui me paraît cependant peu vraisemblable, car des types de sa trempe sont prédestinés à survivre des tourmentes pareilles ! Je crois aussi que les femmes retireront quelque bénéfice de cette guerre, du moins en ce qui concerne leur position sociale. Il se peut que ces avantages soient minimes en Allemagne, mais ils seront sans doute plus importants en Angleterre, et peut-être aussi en France.
Je connais beaucoup l’alcool de menthe dont tu m’annonces l’envoi d’un tube et je te dirai que j’en ai toujours sur moi. C’était jusqu’au mois de Mai le seul alcool que nous pouvions trouver en ville, mais comme, faute de mieux, quelques poilus s’en servaient pour se saouler, la vente en a été interdite et il faut employer des ruses d’apache pour l’extorquer aux Arabes qui en vendent toujours en secret à 3 frs le flacon d’environ 1/6 de litre ou 1/7. On nous donne quelquefois en marche quelques gouttes de cet alcool dans un quart d’eau et j’en prends de même au camp, car l’eau est ainsi stérilisée et son goût agréable et rafraîchissant. Je préfèrerais cependant pendant ces chaleurs le citron cristallisé ou le jus concentré de citron qu’on ne trouve pas du tout ici pour le même usage.
Sais-tu ce que je viens de lire ces jours-ci ? Un bouquin d’Abel Hermant (4), “Histoire d’un Fils de Roi” qui a paru dans le temps au Journal. Elle gagne cependant d’être lue en forme de livre, sans l’intervalle de 8 jours imposé par le Journal après chaque chapitre. Je viens de commencer aujourd’hui “le Lac Noir” par Henri Bordeaux (5). A propos, l’article de Clémenceau (6) que tu m’as envoyé est d’une rare violence ; je ne crois point que tous les Français accueilleraient comme lui une évolution des socialistes allemands.
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois toi-même mes meilleurs baisers.

                                               Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "RWKS à Marseille" : le Rheinisch-Westfälische Kohlen-Syndikat (RWKS), cartel des producteurs de charbon de Rhénanie-Westphalie et de leurs grands clients, fondé en 1893, était l'équivalent allemand du “Comité des Forges” français. Son bureau de Marseille fut dès la déclaration de guerre assailli par la population qui le voyait comme une officine allemande d'espionnage, puis fermé et placé sous séquestre. Paul , dont le bureau à Bordeaux importait avant guerre notamment du charbon dont une partie fournie par la RWKS,  craint d'être dénoncé anonymement comme espion allemand et se déclare prêt à y répondre. 
2) - "pays de sauvages" : ce paragraphe à mots couverts, compréhensibles par Marthe,  signifie que Paul ne fréquente pas les prostituées.
3) - "Hampel" : peut-être s'agit-il d'une relation de Marthe et Paul, demeurée en Allemagne et s'accommodant du nationalisme, à la manière des nombreux  israélites du IIe Reich (Allemands, Prussiens, Polonais, Alsaciens...) qui firent le choix de le soutenir pour mieux s'y intégrer ? 
4) -  "Abel Hermant" : écrivain français (1862-1960) alors réputé pour ses  descriptions satiriques de la société et de sa propre vie, dans "Les Transatlantiques", ou les "Souvenirs du vicomte de Courpière". Normalien, il tint dans "Le Temps", puis "Le Figaro", une chronique sur la langue française où il se montra d'un grand purisme. Il est dit avoir été notoirement homosexuel; il a collaboré avec Colette et Paul Morand. Ses livres ont été publiés dans la jolie "Modern-Bibliothèque", reliée de toile verte, d'Arthème Fayard. Il fut sanctionné en 1945 pour sa collaboration avec l'Allemagne en étant exclu de l'Académie française où il siégeait depuis 1927. 
5) - "Henri Bordeaux" : romancier français (1870-1963), issu d'une famille royaliste et catholique, auteur de plus de deux cents ouvrages inspirés par le catholicisme social où il défend la famille, le terroir, la morale traditionnelle. Il était l'un des écrivains les plus lus de la première moitié du 20ème siècle. Il fut élu à l'Académie française en 1919; malgré sa défense de Pétain, qui était un ami personnel, il garda l'estime du Général de Gaulle qui lui dédicaça un exemplaire de ses "Mémoires de Guerre".
6) -"Clemenceau" : Georges Clemenceau (1841-1929) est alors sénateur radical-socialiste, membre des Commissions sénatoriales de l'Armée et des Affaires étrangères, directeur du journal “L’Homme enchaîné” (ex “L’Homme libre”). Au contraire des socialistes français il condamne les socialistes allemands car ils ont soutenu le bellicisme et il n'envisage de conciliation avec eux qu'après qu'ils auront mis fin à la guerre et au Reich. Paul craint que même après une telle révolution (plutôt que "évolution"), tous les Allemands, dont les socialistes, demeurent honnis par les Français, même socialistes.