mercredi 8 juillet 2015

Lettre du 09.07.1915

Le café Tortoni à Bordeaux en 1907 (Clément Maréchal)

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza le 9 Juillet 1915


Nous voilà encore à la veille du 14 Juillet et bientôt arrivés au 4 Août (1), jour de la déclaration de guerre qui donc aura bientôt duré 1 an.
L’année dernière le 14 au soir nous avons eu à Bordeaux après le feu d’artifice un formidable orage. Nous sommes entrés au café Tortoni (2) avec ton amie de Stockholm. Dieu sait que ce jour-là, malgré le meurtre de Sarajevo (3), on ne pensait pas encore à la guerre. Je crois que le 14 Juillet 1915 sera assez triste, c.à.d. qu’il ne sera pas fêté du tout (4), ce qui représentera probablement un fait unique dans l’histoire de la 3° République. Ici il n’y aura très probablement pas de revue à moins que le Général Lyautey en décide autrement au dernier moment (5). Car ce général, qui est Résident Général du Maroc ou plutôt des  Marocs (6), est pour ainsi dire complètement indépendant dans ses décisions pour tout ce qui concerne le pays. Le Général Gouraud (7), qui vient d’être blessé (une fois de plus) aux Dardanelles, a été également ici à Taza même et notre propre campement porte son nom (Camp Gouraud).
La chaleur ici augmente de plus en plus et même le vent assez violent que nous avons presque journellement est tellement chaud qu’il ne rafraîchit pas du tout. Hier soir au Concert, alors que nous étions sous les oliviers, entendre la musique, je croyais bien qu’un orage allait éclater, mais ce ne furent que quelques éclairs sans pluie et quelques bourrasques de vent. Dans la nuit on voit des vers luisants très gros errer un peu partout ; ce n’est que vers 1 ou 2 heures du matin que la température tombe à tel point qu’on recherche ses couvertures pour se couvrir. Le travail dure maintenant de 5 1/2 à 9 1/2 hs le matin et de 14 1/2 à 17 1/2 hs le soir. Jusqu’ici, la chaleur infernale ne m’a pas été nuisible (j’ai bien entendu la peau comme un bicot) mais je serai néanmoins content d’avoir passé le mois de Juillet et notamment Août car j’imagine toujours que le dénouement est plus proche que nous ne le pensons. Toutefois il me semble bien incertain que nous pourrons fêter ensemble l’anniversaire de notre mariage. Voilà encore une guerre de 7 ans (8) qui a aussi pris fin bientôt !
A la Légion, et plus particulièrement à notre Compagnie, il y a des hommes (Alsaciens naturalisés français et Français de naissance) qui, depuis des mois entiers, sont libérables, ayant fait 15 ans de service et ayant ainsi droit à la retraite et à un emploi civil. L’un d’eux notamment a fini depuis le mois d’août 1914 et fait ainsi plus d’un an de rabiot, après 15 ans de service. Un autre, un Alsacien de Mulhouse, a fini ses 15 ans depuis le milieu de Juin, pendant toutes ces années là il n’a pas quitté l’Afrique bien qu’il ait le droit à un congé après chaque période de 5 ans. L’autre jour il voyait chez moi une carte postale avec la Cathédrale St André (9) et la regardait longuement en faisant la réflexion qu’il était curieux de connaître l’effet que lui feraient les grands monuments lorsqu’il rentrerait en France ... Et comme il est considéré comme Français, il faut qu’il attende la fin de la guerre pour être libéré ! Il a pourtant voyagé pas mal, car tous ces vieux légionnaires avec 10 ou 15 ans de service ont été pendant au moins 2 ans au Tonkin, en Indo-Chine. Mais là-bas les villes annamites se ressemblent comme ici les villes arabes, c.à.d. comme un oeuf à l’autre. Il y a là-bas naturellement (comme aussi en Algérie) aussi des villes européennes et Saïgon par exemple est réputé comme étant une des plus belles villes d’outre-mer, mais là, comme à Oran, Alger, etc., il manque complètement les grands monuments qui ne se font plus au temps moderne.
Notre colonne doit rentrer demain ou dimanche et tout rentrera alors dans l’ordre normal. Nous allons très probablement changer de capitaine le 22 Juillet ce que je ne regrette pas beaucoup. Mais avec tout cela on vit toujours avec l’espoir que cette malheureuse guerre finira promptement et qu’on mettra les cannes pour rentrer (10). Quand ?
Miègeville (11) ne m’a plus répondu ; il ne doit plus être à Lyon et est probablement parti pour les Dardanelles ; dieu sait s’il en reviendra. Pourtant, lui a eu une chance extraordinaire dans sa carrière militaire. Je suis persuadé qu’ici il n’aurait même pas pu faire un simple caporal (12).
J’ai reçu hier les journaux jusqu’au 29 Juin ; as-tu reçu le n° du Figaro et de la Gazette de Lausanne que je t’ai adressés le 7 courant ?
Mes meilleures caresses pour toi et les enfants, un bonjour pour Hélène.

                                                 Paul


Notes (François Beautier)
1) - "4 août" : en fait, le premier jour de guerre franco-allemande, puisque l'Allemagne a déclaré la guerre à la France le 3 août 1914, après l'avoir déclarée à la Russie le 1er août.
2) - café Tortoni : célèbre et luxueux café, renommé pour ses desserts glacés d'inspiration italienne, ouvert à Paris à la fin du XVIIIe siècle, dont la famille des propriétaires ouvrit de nombreux établissements du même nom en France (par exemple à  Bordeaux en 1862) et à l'étranger (par exemple en Italie à Florence, ou en Argentine à Buenos Aires en 1858).
3) - "Sarajevo" : allusion à "l'attentat de Sarajevo" perpétré le dimanche 28 juin 1914 contre l'archiduc François-Ferdinand, héritier de l'Empire austro-hongrois, et son épouse, par Gavrilo Princip, militant nationaliste serbe de Bosnie. 
4) - "pas fêté du tout" : au contraire, le 14 juillet 1915 fut triplement célébré par le premier défilé militaire sur les Champs Elysées (le défilé national de la fête nationale instituée par la loi en 1880 se déroulait auparavant à Longchamp), par le transfert de la dépouille de Rouget de Lisle (compositeur de "La Marseillaise") aux Invalides et par un grand discours du Président Raymond Poincaré.
5) - "au dernier moment" : ce fut le cas, à l'exemple de ce qui se passa à Paris et dans toutes les grandes villes de France.
6) - "des Maroc" : Lyautey est alors prioritairement occupé à réunir le Maroc occidental  et le Maroc oriental en coordonnant les avancées des troupes marocaines et coloniales progressant à partir de l'ouest et celles de la Légion s'appuyant sur l'Algérie. 
7) - "Général Gouraud" : le colonel Henri Joseph Eugène Gouraud (1867-1946) est nommé au Maroc en 1911. Il y gagne le titre de général et prend le commandement de la région de Fès. En 1913 ses campagnes contre les "rebelles" (nationalistes marocains) s'appuient plusieurs fois sur le poste de Taza, dont l'un des campements retint son nom. En 1914, il est nommé chef des troupes du Maroc occidental puis envoyé en France d'abord à la tête de la 4e Brigade marocaine puis de la 10e Division d'infanterie coloniale. A la fin juin 1915 il est - comme le rapporte Paul - gravement blessé par un obus alors qu'il  commande le Corps expéditionnaire français aux Dardanelles. Amputé d'un bras il est décoré de la médaille militaire par le Président Poincaré. Fin 1915 il prendra le commandement de la IVe Armée en Champagne...
8) - "Guerre de 7 ans" : Marthe et Paul se sont mariés le 16 septembre 1908. Selon Paul, il semble incertain qu'ils puissent fêter ensemble le septième anniversaire de leur vie commune. Paul profite d'une simple association d'idées autour de l'expression "7 ans" pour assimiler ironiquement leur vie commune à une guerre (vraisemblablement des sexes puisque Marthe est manifestement plus féministe que Paul), surtout pour rassurer son épouse (le temps passe plus vite qu'on le croit) tout en lui disant par allusion que la guerre en cours s'annonce à son avis au moins aussi profonde donc longue que la Guerre de Sept ans (1756-1763), qui redistribua les cartes entre les grandes puissances européennes et s'étendit à l'échelle mondiale par le biais de leurs colonies.
9) - "Cathédrale Saint André" : à Bordeaux
10) - "on mettra les cannes pour rentrer" : expression d'argot sportif et militaire signifiant "sortir vite, à pied, d'un terrain ou territoire".
11) - "Miègeville" : ami sous-officier rencontré ou retrouvé à Lyon, où il est resté alors que Paul partait pour le Maroc. 

12) - "simple caporal" : Paul tente de convaincre Marthe d'une part que l'avancement en grade des soldats étrangers est lent à la Légion, d'autre part qu'il vaut mieux être resté seconde classe au Maroc plutôt que d'avoir eu la chance d'être "embusqué" et galonné à Lyon mais la malchance d'avoir été envoyé aux Dardanelles. En effet, cette opération alliée visant la Turquie, commencée sur mer en mars 1915, devenue terrestre en avril, provoqua d'emblée la perte de plus de 60% des effectifs alliés puis, s'engluant en guerre de position à partir de mai, entraîna dès la fin juin 1915 la perte de plus d'un quart des effectifs engagés dans les deux camps.