samedi 27 juin 2015

Lettre du 28.06.1915

La rue de Gigant à Nantes (https://lesruesdenantes.wordpress.com/2013/07/27/rue-de-gigant/)


Madame P Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 28 Juin 1915

Chérie,
Je t’ai envoyé une carte le 26 pour accuser réception de la lettre de Suzette et de la tienne du 20 courant, qui est arrivée en même temps que ta carte du 16 Mai passée par Casablanca. Dis moi donc à l’occasion exactement où tu en es avec Mme Robin (1), c.à.d. combien nous lui devons encore à l’heure actuelle. Comme je te le disais déjà, la Banque de Paris ne paie pas de dividende cette année et je crains qu’il n’en soit de même avec le Comptoir d’Escompte ; car ces grandes banques ne savent pas prendre assez de précautions pour éviter des surprises. Cela nous fait cependant une perte sèche d’environ 250,- Frs ce qui est beaucoup maintenant où les temps sont durs. Or, je trouve qu’il est déjà bien joli d’avoir pu payer une partie du loyer et des diverses notes etc. avec le peu d’argent que tu as maintenant. Ne te fais donc pas de scrupule de prendre l’obligation entièrement libérée de 1912 pour payer le dernier versement sur les 5 autres. Car il est bon d’avoir toujours au moins 100 Frs en réserve, car on ne peut pas savoir ce qui peut arriver.
Je suis un peu étonné de ce que Germain Leconte (2) ait écrit à Suzette. Il est certain que dès que les affaires reprendront, L. quitte la Rue du Gigant pour s’installer dans un “petit hôtel” genre du nôtre (il disait cela la dernière fois lorsque je l’ai vu) à moins que ce “petit hôtel” se trouve déjà dans la Rue du Gigant. Notre maison lui avait beaucoup plu l’année dernière ! Qu’en attendant il embauche tous les sans-travail de la Loire Inférieure (3) avec promesse de participation aux bénéfices à réaliser après la guerre et une procuration postale - qui n’en est pas une - cela se conçoit. Mais je me demande tout de même quelle aurait été notre situation si, donnant suite à ses projets, nous avions pris 1/2 douzaine ou davantage de volontaires allemands (4). 
Je te renvoie ci-joint les coupures qui me restaient encore. L’article sur Léonard de Vinci est très intéressant, en ce qui concerne l’attitude du Pape (5), on n’avait pourtant pas toujours dit la même chose dans les journaux, bien au contraire !
Je vais répondre aussi à Penhoat et adresser une carte postale illustrée à sa femme qui, elle, sera probablement toujours au 108 Bd de Clichy. Penhoat m’écrivait de Flandres qu’il était de repos à l’arrière, c.à.d. en 3° ligne (6). Faisant partie de la popote des Sous-Offs, il ne manque de rien ; bien au contraire, affirmait-il, jamais il n’aurait bu autant de champagne “2° zone” (7) que depuis son arrivée sur le front. Lucien Leconte (8) qui, je crois va avoir 18 ans très prochainement, doit s’attendre à être appelé incessamment sous les drapeaux. Et ce sera un véritable régal pour le vieux L. de pouvoir parler de son fils au régiment. Madame la trouvera probablement plus mauvaise (9).
Je vais partir maintenant pour le bureau de la Place, chercher le Communiqué Officiel d’hier qui arrive ici le lendemain par t.s.f. J’espère qu’il sera bon, car ce qui dure longtemps est généralement bon.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


                                            Paul

Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - Le nom de Madame Robin, propriétaire de la maison où habite Marthe, revient périodiquement dans la correspondance. Le "moratoire des dettes et loyers" libérait Marthe de l'obligation de régler le terme, mais elle s'efforçait néanmoins toujours d'en payer au moins une partie.
2) - Germain Leconte : fils de Lucien Leconte et contemporain approximatif de Suzanne, il lui avait sans doute écrit pour lui souhaiter son anniversaire. Lucien Leconte, avant la guerre, avait fait part à Paul et à Marthe d'un projet qu'il caressait: celui de marier les deux enfants. Il est intéressant de voir que malgré toutes ses réticences à verser à Marthe sa pension, il tient à ménager la chèvre et le chou et à rester dans les bonnes grâces de la petite fille...
3) - "Loire inférieure" : aujourd'hui département de la "Loire-Atlantique", chef-lieu Nantes où se trouve le siège de la Société L. Leconte.
4) - "cela se conçoit" : cette remarque s'applique à l'embauche, par la Société L. Leconte, de remplaçants à ses personnels mobilisés en faisant appel à des "sans-travail" (à l'époque, ils sont très rares et ceux qui le sont brillent d'incompétence) en leur faisant des promesses (de bénéfices et de responsabilités - procurations postales) qui ne pourront être tenues.
5) - "volontaires allemands" : peut-être s'agit-il plutôt de "candidats" allemands à un emploi dans la société L. Leconte, donc d'un projet d'avant-guerre qui aurait conduit l'entreprise à les perdre tous dès août 1914 et à manquer gravement de personnel en 1915)
6) - l'attitude du pape" : il s'agit plus vraisemblablement du pape Sixte IV, contemporain de Léonard de Vinci, que du pape Benoît XV, élu en août 1914, qui a souhaité une trêve de Noël en décembre 1914, a affirmé en janvier 1915 sa volonté d'être impartial et s'est (vainement) opposé à l'entrée en guerre de l'Italie, ce qui lui valut d'être moqué par les Alliés et accusé par eux de ne rien faire contre les "atrocités" de l'autre camp.
7) - "3ème ligne" :  ce que les civils nomment "l'arrière", loin du front (1ère ligne) et de ses réserves immédiatement disponibles en hommes et en matériels (2ème ligne). 
8) - 2ème zone" : de seconde qualité (ou second choix).
9) - "Madame" : Mme Leconte. Il s'agit de la deuxième épouse de Leconte, marié en premières noces et divorcé de la mère du futur soldat, le jeune Lucien. Paul suggère que la nouvelle Madame Leconte n'apprécie pas que son beau-fils soit ainsi mis en vedette.