lundi 2 janvier 2017

Lettre du 03.01.1917

Femmes zayanes (Wikipedia)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 3 Janvier 1917

Ma chère petite femme,

Faisant suite à mes lignes d’hier, je te retourne aujourd’hui, sous pli séparé, la 3° feuille de Nantes, de sorte que tu pourras maintenant relier de nouveau ce document. Ce qui choque dans ce jugement, c’est la généralisation de tous les cas qui ne sont pas examinés dans leurs détails, mais condamnés en bloc, sans aucune exception. Et l’esprit du jugement est aussi étroit que celui des Nantais ou des Bretons (1) en général - je dirais presque qu’il est royaliste et je ne crois point qu’à Paris ou à Bordeaux par exemple on aurait jugé si superficiellement une chose pourtant si grave pour les intéressés. Ce qui m’a fait réfléchir aussi plus que de raison, ce sont les prétendues raisons que L. peut invoquer pour avoir si radicalement changé d’opinion à mon égard. Il ne peut avoir aucun motif tant soit peu sérieux ; cela ressort déjà de son attitude d’au début de la guerre où il semblait même être réellement soulagé de ma résolution de m’engager dans la Légion. Je pourrais aussi tracer un parallèle avec son attitude dans la question religieuse. Libre penseur et presque libertaire autrefois, il se moquait de l’église (2) et du clergé et divorçait pour se remarier peu après, ce qui est contraire aux lois de l’église. Mais déjà lors de la première communion de Jean (3) il avait viré de bord et commençait à faire l’homme dévot ; d’après Penhoat il serait donc maintenant presque orthodoxe. Les raisons n’en sont certainement pas à chercher dans ses idées religieuses, mais uniquement dans une pensée pratique ! C’est qu’il sent enfin - à son âge - que dans le milieu du haut commerce de Nantes (pays essentiellement royaliste - Mr. le marquis de Dion (4) député) la religion peut lui être utile ! Il doit en être de même avec le chauvinisme. Ayant très peu de connaissances et de fréquentations, il tire ses convictions des journaux - il a donc dû arriver à cette conclusion que pour être bon Français il faut être chauvin (5) et c’est dans cet ordre d’idée qu’il a commencé sa campagne contre moi en changeant complètement d’idée - car il ne peut avoir aucune raison sérieuse contre moi. Seulement il se trompe rudement en se figurant qu’il m’a complètement dans sa poche et sous sa coupe. Laissons finir la guerre et nous verrons.
Je m’étonne que pour la question d’une permission pour moi tu sois restée jusqu’au dernier moment optimiste, tout à l’encontre de ton tempérament. As-tu réellement cru que la petite lettre - très gentille du reste - écrite par Suzette (6) au Colonel et adressée ou plutôt arrivée chez le Colonel Commandant le Territoire de Taza aurait un effet ? J’ai pu voir cette lettre ici il y a quelques jours et si je n’insiste pas à ce sujet, c’est pour éviter une nouvelle discussion aigre-douce entre nous. Je sais bien entendu que vos intentions (de toi et des enfants) sont les meilleures - mais que tu ne veuilles pas comprendre que des interventions de ce genre ne peuvent que me rapporter des désagréments !!!! Je n’ai pas perdu un jour pour t’annoncer qu’il va y avoir un changement dans le régime des permissions, et si je n’en obtiens pas, ce ne sera réellement pas de ma faute. Mais de ton côté, tu ne devrais pas non plus t’acharner à me créer artificiellement des obstacles, alors que tu sais de ta propre expérience qu’en ce moment les autorités ne se laissent point guider par leurs sentiments (7).
Ton information au sujet d’une sortie du Groupe Mobile de Taza était inexacte. C’étaient les Gr. M. du Sud et de l’Occidental (Bou Denib et Tadla (8)) qui ont eu quelques rencontres très sanglantes, mais victorieuses, avec les rebelles. Nous autres cependant allons incessamment sortir si le temps reste beau, probablement contre Abd el Malek (9), qui se tient toujours contre la frontière du Rif espagnol. Avec le temps actuel, il fait bon marcher dans la journée, mais les nuits sont froides, surtout avec un seul couvrepieds sous la petite tente.
Est-ce que mes deux colis sont enfin arrivés ? Et les enfants n’étaient-ils pas désappointés par suite du retard apporté par le Père Noël ? J’espère que les 2 paquets sont au moins arrivés pour le 1° de l’an.
Lucien Leconte (10) n’aura certainement pas le temps long (11) s’il est parti pour le front avec le 1° Zouave. Car ces troupes d’Afrique sont des régiments de choc et il serait étonnant que L. s’en tire sans égratignure. Comme il était toujours un peu fainéant de nature, il changera peut-être de caractère ou plutôt il s’en achètera un. Mais comme homme d’affaire il ne vaudra certes pas grand’chose, car il manque complètement d’initiative.
Mes meilleurs baisers pour toi et les gosses, bien le bonjour pour Hélène.

Paul

Si j’avais la chance de venir au moins pour ta fête (12). Je l’ai rêvé cette nuit !




Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "des Nantais ou des Bretons" : ces amalgames surprennent sous la plume de Paul, habituellement plus respectueux des différences individuelles puisque victime, lui-même, d'amalgames iniques. La surprise est d'autant plus grande qu'il met dans le même sac (celui des républicains ?) Paris et Bordeaux !
2) - "l'église" : en fait l'Église (catholique romaine).
3) - "Jean" : d'après le contexte il s'agit vraisemblablement du fils cadet de Lucien Leconte, ici pour la première fois dénommé dans le courrier de Paul. 
4) - "Dion, député" : Jules-Albert de Dion (1856-1946), aristocrate déjà très célèbre en tant que cofondateur de l'entreprise de construction d'automobiles "De Dion - Bouton", fut député (de 1902 à 1923) puis sénateur (de 1923 à 1941) ultra-catholique d'extrême droite de la Loire inférieure (actuel département de la Loire Atlantique, chef-lieu Nantes). Antidreyfusard, violemment opposé à la séparation de l'Église et de l'État et à la saisie des biens des congrégations, viscéralement réactionnaire, il n'était pas aussi clairement royaliste que Paul le dit.
5) - "être chauvin" : l'idée que pour être bon Français il faut être chauvin n'était alors pas propre à Leconte. Paul, toujours prompt à dénoncer le chauvinisme allemand, sait par expérience ce qu'est le chauvinisme français. En s'exprimant ainsi il prend le risque d'être incompris par son éventuel censeur militaire (qui pourrait facilement confondre patriotisme et chauvinisme) et par le juge des naturalisations (qui pourrait s'émouvoir de voir Paul accuser implicitement la justice nantaise, donc française, d'aveuglement plus ou moins royaliste et chauvin).
6) - "Suzette" : Suzanne, l'aînée des enfants de Paul et de Marthe, n'a alors que 7 ans et demi. 
7) - "par leurs sentiments" : par crainte de manquer d'hommes, les chefs militaires n'appliquent pas le nouveau régime des permissions fixé en octobre 1916 à 3 fois une semaine par an. Les mutineries qui commencent en France en février 1917 ont pour principale origine le non respect de ce droit.
8) - "Bou Denib et Tadla" : Bou Denib (actuel Boudnib) abritait un camp de la Légion au sud du Haut Atlas, à 250 km à vol d'oiseau au sud de Taza. Un bruit avait couru au début 1915 (voir la lettre du 3 mars 1915) selon lequel le bataillon de Paul s'y déplacerait. Tadla (en fait Kasba Tadla) se situe à mi-chemin de Fès à Marrakech, à l'extrémité occidentale du Moyen Atlas, à 280 km au sud-ouest de Taza. Paul avait rapporté dans sa lettre du 25 février 1916 la rumeur disant que son régiment s'installerait sous peu à Tadla. Marthe se réfère à la presse, qui annonce par anticipation la mise en route de la phase 4 du plan de Lyautey de pacification générale du Maroc par une attaque simultanée contre les rebelles de l'Ouest et du Sud. Paul, lui, se réfère aux combats qui ont commencé le 2 janvier 1917 contre les Zayanes à partir de Tadla et contre les Beni Ouaraïn (repliés au sud car vaincus depuis un an dans le secteur de Taza) à partir de Bou Denib.
9) - "Abd el Malek" : le chef des rebelles nationalistes du Maroc septentrional, Abdelmalek, déstabilisé et affaibli par la défaite des Beni Ouaraïn et la prise de son propre camp de Souk el Had des Gheznaïa par la Légion le 27 janvier 1916, recommence à faire parler de lui en septembre 1916. Il a en effet retrouvé des forces et réorganisé sa guérilla à partir du versant sud du Rif (dont le Groupe Mobile de Taza - auquel participe Paul - verrouille les sorties vers le sud-est et le sud-ouest du Maroc).
10) - "Lucien Leconte" : il s'agit du fils aîné de l'associé de Paul, Lucien Leconte, également prénommé Lucien. Il est le fruit du premier mariage mentionné plus haut.
11) - "le temps long" : Paul veut sans doute dire que Lucien Leconte ne va pas s'ennuyer. On ne peut exclure que, subconsciemment, il pense aussi que ce soldat "n'en aura pas pour longtemps" (ses jours sont comptés, il ne fera pas long feu... ). Si telle est sa pensée, Paul n'apparaît pas ici sous son meilleur jour, mais il exprime la profondeur de la trahison dont il se sent victime de la part de son associé.

12) - "ta fête" : l'anniversaire de Marthe, née le 30 janvier 1880.