mercredi 25 janvier 2017

Lettre du 26.01.1917

Journal du Peuple, janvier 1917 (Amazon)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 26 Janvier 1917

Ma chérie,

J’ai bien reçu tes lettres des 15 et 17 courant, ainsi que les différents journaux et 2 numéros du “Journal du Peuple” (1). Un de mes camarades m’avait déjà donné tout récemment 2 exemplaires de ce nouveau journal qui doit être, à l’heure actuelle, l’extrême gauche de l’opposition.
Je trouve que ses critiques de la situation actuelle sont remarquables - remarquables surtout par le courage avec lequel il se défend contre le courant de l’opinion publique, tout-puissant en ce moment encore, d’autant plus que les dirigeants - comme dans tous les pays - font tout pour chauffer le chauvinisme à blanc. L’organe de Mr. Brizon (2) va même plus loin, il trouve des raisons pour défendre et louer certaines institutions et choses en Allemagne - ce qui ne sera que très médiocrement goûté par la grande masse qui forme les abonnés. Dans son numéro du 14 courant, il y avait même un article intitulé “Imitons plutôt”, article qui s’élevait contre les caricatures des journaux français qui veulent faire croire que les Allemands sont tous ou gros comme un sac de farine, ou maigres comme une allumette, myopes, ridicules ; les femmes laides, sans formes, et bêtes. L’auteur disait qu’il y a peu de pays où la gymnastique est aussi populaire qu’en Allemagne, qu’il y existe des pléiades d’athlètes dignes de supporter toute comparaison. Que les vieilles Allemandes ne sont ni plus ni moins ridicules que les grand mères françaises et que si en général la femme allemande vieillit plus vite c’est à cause du fait qu’en bonne patriote elle met bien plus d’enfants au monde que la femme française. Qu’il a connu cependant des jeunes filles d’outre-Rhin qui étaient aussi jolies, belles et gracieuses que n’importe quelle coquette de Paris. Il y a là certes matière à discussion, mais la volonté, le désir de reconnaître et de faire connaître aussi les bons côtés de l’ennemi sont tellement rares en ce temps trouble qu’on est tout surpris de lire des articles pareils. 
Je préfère néanmoins continuer à lire le “Journal” (3), ne fût-ce que pour suivre exactement le courant de l’opinion, créé et dirigé par la grande presse. Je m’étonne seulement que ces grands journaux fassent tout pour rendre difficile et pratiquement impossible la Société des Nations à laquelle fait allusion la note des Alliés au Président Wilson ! (4)
Pour ce qui concerne le bouleversement des idées sociales par la mobilisation, il est certain que le premier moment la plupart de ceux qui dans la vie civile, se trouvaient en haut de l’échelle et qui se sont retrouvés comme soldats de 2° classe sous les ordres d’un sous-officier, ancien garçon de ferme ou coiffeur, ont été piqués dans leur orgueil. Mais à bien réfléchir, il n’y a rien de surprenant que dans le métier militaire, surtout dans celui de nos jours où la science du stratège n’existe pour ainsi dire plus, un paysan fasse preuve de courage (= insouciance de sa vie) alors qu’un savant quelconque se montre plus anxieux. Du reste, le métier de sous-officier exige surtout du sang-froid et de l’autorité sur les hommes  ... faut-il réellement pour cela être bachelier ? C’est peut-être là une revanche de la force brutale, de l’exercice de gymnastique sur l’esprit ou l’intelligence  (5) ... pendant la durée de la guerre. D’un autre côté, je ne crois pas qu’un homme intelligent qui réellement fait preuve de bonne volonté et de patriotisme, ne puisse pas arriver à un grade à peu près en concordance avec son savoir-faire. Certes, pour le choix des officiers, on doit être encore assez dur, et même les relations doivent y être pour quelque chose - même dans l’armée française, pourtant réputée pour être la plus démocratique ! (6)
La hausse des vivres que tu signales est réellement impressionnante. Peut-être bien que les circonstances économiques auront une influence décisive sur la fin de la guerre, car la hausse doit être encore beaucoup plus importante en Allemagne par suite du blocus et malgré toutes les fissures de ce dernier !
La pièce de Maurice Donnay, écrite pour le Théâtre aux Armées, est tout simplement idiote si on la juge d’après la scène “la plus émouvante” reproduite par le Journal. Et dire que Donnay - dont nous avons vu ensemble “La Patronne” au Théâtre Français - est un des meilleurs !!! Relis donc le petit bouquin “L’Esprit Gaulois” qui se trouve dans la Bibliothèque (broché) et qui, bien que ne contenant que de petites histoires et nouvelles, te donne une idée toute autre de ce poète ! (7)
Même observation à faire sur le compte-rendu de la cérémonie au cimetière de Roubaix (8).
Pour ce qui est de la question du bail, tu oublies de me donner l’adresse de Mme Robin (9); je sais qu’elle habite Cours du Jardin Public, mais quel N° ? Je crois que c’est N° 13, mais ne me rappelle plus bien exactement. Bien entendu je ne pourrai que confirmer mon accord avec tes décisions. Je t’ai déjà dit que Penhoat m’avait écrit - il m’envoie encore une carte aujourd’hui ! 
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants, un bonjour pour Hélène (10).

Paul


Et mon colis n’est toujours pas arrivé, pour ta fête au moins ? 



Notes (François Beautier)
1) - "Journal du peuple" : fondé fin 1916 par Henri Fabre (1876-1969), il se situait effectivement à gauche du mouvement socialiste par ses exigences pacifistes et ses idées révolutionnaires internationalistes. Henri Fabre fit de son journal, dès les débuts de la Révolution russe de Février 1917 (en mars selon notre calendrier), le porte-parole en France des thèses bolchéviques. Au Congrès de Tours (1920) il se situa dans le camp de la Troisième Internationale et des fondateurs du Parti communiste français. En 1922, Henri Fabre, soucieux de maintenir l'indépendance de son journal face aux orientations de son parti, fut exclu du PCF sur ordre de Moscou - qui le jugeait de droite - et laissa alors disparaître le Journal du peuple pour se consacrer à l'hebdomadaire "La Corrèze républicaine et socialiste" qu'il avait fondé en 1918.
2) - "Mr Brizon" : Pierre Brizon (1878-1923), député socialiste, pacifiste et internationaliste de l'Allier de 1910 à 1919, exclu du PCF en 1922, fut pendant la Grande Guerre l'unique défenseur acharné des idées pacifistes à la Chambre. Bien que ses discours et ses écrits aient été systématiquement publiés par "Le Journal du Peuple", ce quotidien n'était pas "son organe" mais l'un de ses porte-voix parmi les journaux socialistes et pacifistes. Pierre Brizon fonda son propre journal, "La Vague", en 1918 et l'anima jusqu'à sa mort.
3) - "Le Journal" : quotidien devenu en 1915 la propriété du sénateur de la Meuse, Charles Humbert, qui en fit dès février 1916 le puissant clairon des mots d'ordre les plus typiquement nationalistes, chauvins et bellicistes de France. D'après sa lettre du 23 novembre 1916, il est possible que Paul ait écrit à ce "Journal", en novembre ou décembre 1916, pour dénoncer le manque de permissions dans les rangs des troupes françaises au Maroc. Paul dit préférer ce quotidien à d'autres parce qu'il y suit l'état de l'opinion publique française (qu'il croit donc globalement chauvine). On peut aussi penser qu'il s'affiche comme fidèle lecteur du "Journal" pour laisser entendre qu'il est lui-même sinon chauvin du moins patriote profrançais, ce qui constituerait un atout pour l'obtention de la nationalité française (ou d'un grade militaire lui permettant d'obtenir une permission).
4) - "Président Wilson" : Woodrow Wilson, président des États-Unis de 1913 à 1921. Les Alliés avaient répondu par leur note du 10 janvier 1917 à la question qu'il leur avait posée quant à leurs buts de guerre et à leurs conditions de paix le 18 décembre 1916. En marge de leurs exigences face à l'Allemagne et à la Triplice (exigences que Wilson jugea impossibles à satisfaire), les Alliés mentionnèrent leur désir de voir se créer une Société des Nations. L'idée n'était pas vraiment nouvelle (elle remonte au 18e siècle) et elle avait trouvé un début de réalisation avec la création en 1892 d'un Bureau international de la Paix, à Berne (Suisse) puis d'une Cour internationale d'arbitrage à La Haye (Pays-Bas) en 1907. Elle avait aussi de nombreux adeptes grâce à plusieurs ligues nationales (notamment la "League of Nations Society" au Royaume-Uni depuis mai 1915, et la "League to Enforce Peace" aux USA, créée en juin 1915 et dirigée par l'ancien président William Howard Taft, devenu après la fin de son mandat, en 1913, conseiller de son successeur et ami Woodrow Wilson). La création de la "SdN" et son installation à Genève (Suisse) furent décidées le 28 avril 1919 au cours de la Conférence de la Paix de Paris puis instituées par le Traité de Versailles le 28 juin 1919. La Société des Nations se réunit pour la première fois le 10 janvier 1920 au "Palais Wilson" à Genève (nom donné jusqu'en 1936 en l'honneur de son plus enthousiaste créateur, le Président Woodrow Wilson) mais sans la participation des États-Unis, puisque le Sénat américain refusa de la ratifier. 
5) - "sur l'intelligence" : une fois de plus Paul n'écrit pas seulement pour Marthe, mais aussi pour un éventuel censeur militaire dont il essaie d'éveiller la sympathie.
6) - "démocratique" : Paul semble s'adresser, dans ce paragraphe, à un éventuel censeur judiciaire en se montrant soucieux de la bonne image de la France. Il inaugure peut-être aussi une stratégie nouvelle pour obtenir une permission : puisque les hommes du rang en sont privés, il vise un grade de sous-officier !
7) - "ce poète" : Maurice Donnay (1859-1945), auteur prolifique de comédies, articles, poèmes, conférences, tous très représentatifs de "l'esprit gaulois" - dont l'initiateur serait Rabelais - connut un succès extraordinaire qui le conduisit dès 1907 à l'Académie française. La pièce à laquelle Paul fait référence après en avoir lu une scène dans "Le Journal", est une comédie en un acte titrée "Le Théâtre aux armées", éditée et jouée (à la Comédie française) dès la mi-janvier 1917 au bénéfice du "Théâtre aux Armées de la République". Paul et Marthe virent peut-être "La Patronne" lors de ses premières représentations, au Théâtre du Vaudeville à Paris en novembre 1908, ou dans des représentations ultérieures données à la Comédie française (dite aussi "Théâtre français" ou "Le Français"). Le livre "L'esprit gaulois" mentionné par Paul était vraisemblablement une compilation de textes drolatiques - dont certains de Donnay - précédemment publiés par la revue humoristique parisienne "L'esprit gaulois".
8) - "cimetière de Roubaix" : la ville est occupée par l'Armée allemande à partir du 13 octobre 1914. La seule cérémonie marquante qui ait eu lieu au cimetière, un peu avant l'article du "Journal" qui inspire Paul, se tint le 1er novembre 1916 : le maire socialiste de Roubaix, Henri Thérin, nommé par l'Allemagne en 1915 suite à l'arrestation par l'Occupant de son prédécesseur élu, dut assister à la seule cérémonie organisée au cimetière de sa ville en hommage aux soldats morts, étant entendu qu'il s'agissait exclusivement de ceux de l'armée allemande. On imagine que l'événement excita le chauvinisme professionnel des plumitifs du "Journal" et que Paul en fut mécontent.
9) - "Mme Robin" : propriétaire de la maison des Gusdorf à Caudéran.
10) - "Hélène" : employée de maison des Gusdorf, elle est la tante de Siret, ami et employé de Paul au bureau de Bordeaux de la Société L. Leconte.