dimanche 29 janvier 2017

Lettre du 30.01.1917

Porte Bab Djemah, Taza
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 30 Janvier 1917

Ma chère petite femme,

Voici donc la troisième fois que je suis loin de toi le jour de ta fête (1) et s’il fait à Bordeaux le même temps qu’ici tu ne dois pas être de bien bonne humeur. Je suppose même, n’ayant eu de tes nouvelles depuis ta lettre du 17, que tu m’attendais encore aujourd’hui - en vain naturellement. Car, comme je te le disais déjà l’autre jour, même si je réussis à obtenir ma permission, je ne pourrai point partir d’ici avant le 13 Février vu que les demandes passent maintenant par Rabat. Ce qui semble certain, c’est que ma permission n’a été refusée ni par le Chef de Bataillon ni par le Colonel commandant notre régiment et celui commandant le Territoire de Taza et qu’elle a été donc transmise au Général Gouraud à Rabat duquel dépend le tout. Car d’autre permissions, transmises à peu près en même temps que la mienne, émanant de légionnaires de nationalités étrangères, sont revenues ces jours-ci comme étant refusées par le Colonel. Il reste donc, malgré tout, un peu d’espoir. Je compte seulement que tu as expédié mon mandat de façon à ce que, si je réussis, j’aurai quelques sous en poche en partant, car une fois la frontière marocaine franchie, je devrai me nourrir moi-même, recevant toutefois, en rentrant à Taza, une petite bonification (2) pour les jours de voyage.
Il est bien entendu que je t’ai écrit entre les 3 et 9 Janvier au moins 2 lettres ; les as-tu reçues entretemps, ainsi que celles des 26 et 29 Janvier ? Ta lettre du 26 Décembre, écrite en anglais, ne m’est point parvenue ; sans cela, je t’aurais répondu en anglais comme de coutume. Et mon colis de Taza, parti d’ici le 6 ou le 7 Décembre, est-il enfin arrivé ? Sinon, il faudra bien que je me décide à réclamer à la gare de Taza !
Depuis une huitaine de jours, nous avons ici un temps épouvantable : des pluies et une tempête qui cause des dégâts importants, tous les baraquements de la troupe étant faits par elle-même et en conséquence, pas trop solides. Dans la nuit de samedi à dimanche dernier (27 au 28 Janvier) je l’ai même échappé belle. Ce jour-là, le vent soufflait en ouragan et la pluie tombait à torrents. Comme la moitié de la Compagnie avait reçu une nouvelle piqûre anti-typhoïdique, (j’en ai déjà eu 14 et en aurai encore autant avec un peu de veine) et que presque tous les hommes avaient la fièvre à la suite de cette expérience (car ce n’est que cela : tous les ans on découvre un nouveau sérum et on l’essaie sur nous), l’autre moitié devait prendre la garde de la ville. Ce qui faisait que moi, qui ordinairement prends la faction au camp de la Cie (3), fus placé ce soir là à la porte de Bab Djemah (4) pour la nuit seulement. C’est une vieille porte qui perce le mur d’enceinte ; la sentinelle de nuit prend la faction du côté de la ville, surveille le mur et reçoit les rondes d’officiers et de sous-officiers qui passent plusieurs fois dans la nuit pour se rendre compte si tout va normalement. Pendant les 4 heures de faction, on est donc placé à côté d’une vieille tour de 6 à 7 m de hauteur, moitié en ruines et qu’on a laissée sans doute pour conserver ces vestiges antiques du vieux Taza, car la tour n’avait même plus de toit. Je me mettais donc, pour être un peu à l’abri de la tempête, contre un des murs extérieurs de cette tour, enveloppé de mon imperméable. L’eau descendait en torrents de toutes les ruelles débouchant à cet endroit et, pendant ma dernière faction (de 1 à 3 h du matin), la nuit était tellement noire qu’on ne pouvait pas voir à 3 pas. On se tient donc doublement sur ses gardes, tendant l’oreille pour écouter ce qu’on ne peut voir, mais la tempête était si violente qu’on ne distinguait rien. A 2 h 10 une ronde passe - dans l’eau jusqu’aux genoux. A 2 h 25 à peu près l’ouragan était à son comble ; je me pressais contre le mur pour pouvoir seulement rester debout. Tout d’un coup, je reçois successivement 2 petites pierres sur la tête. Je pense un moment qu’elles viennent du mur d’enceinte, lancées par un Marocain (5). Car ceux-ci emploient ce petit truc lorsqu’on est dehors dans la tranchée pour que la sentinelle se penche au-dehors, voir ce qu’il y a, et qu’elle soit de cette façon plus facile à atteindre par un coup de fusil. Mais comme un troisième caillou me touche au même endroit et que je me rends compte en outre que le mur d’enceinte est trop loin pour pouvoir lancer des pierres avec cette précision dans l’obscurité complète qui règne, je me disais que le dessus de la tour se désagrégeait. Au même moment je sens une secousse assez violente et j’ai juste le temps de me coller tout droit contre le mur, là où il s’appuie sur un petit rocher, lorsque toute la tour s’écroule avec un bruit de tonnerre et que je suis couvert de boue et de poussière. La tour avait cédé un peu plus haut que ma tête et tout le dessus était poussé par l’ouragan par-dessus ma tête couvrant une surface qui s’avançait jusqu’à 10 et 12 mètres. Le lendemain matin je voyais parmi les décombres des blocs de plus de 100 kg dont un seul aurait suffi pour m’écraser complètement. Enfin, et comme par miracle, je n’ai pas eu la moindre égratignure, mais j’avoue que je n’ai pas dormi une minute pendant le reste de la nuit ... Mon camarade qui venait me relever à 3 h tâtait dans la nuit, ne voyant plus la silhouette de la tour carrée. Finalement il m’appelait et je n’avais pas le temps de lui répondre qu’il tombait déjà par terre de toute sa longueur respectable, ayant heurté un des blocs disséminés sur la route. C’était une nuit effrayante et tout le pays a été fortement éprouvé. Pas mal de murs se sont écroulés à Taza, des toits enlevés, des marabouts détruits, des arbres déracinés ou brisés net.
J’ai suivi d’assez près les bruits menés autour de la Paix. Le seul fait que les journaux parlent déjà autant de la paix que de la guerre - sinon davantage - est à mon avis un signe que la paix approche assez rapidement. Les Alliés, dans leur note au Président Wilson, auraient pu être encore plus clairs, mais le fait qu’ils indiquent au moins grosso modo leurs conditions donne à leur réponse un avantage marqué sur celle des Empires Centraux (6). L’interview du Président Poincaré (7) laisse également percer qu’on est tout disposé à écouter pour traiter ensuite, si c’est possible, mais après avoir entendu les propositions détaillées des Allemands. Il est donc à prévoir que ceux-ci les présentent, et je reste persuadé que la différence entre les 2 partis ne sera point aussi énorme qu’on semble se l’imaginer. La création d’une Société des Nations (8) notamment doit avoir beaucoup d’intérêt pour l’Allemagne qui, se voyant détestée un peu partout, se dira que c’est le seul moyen de rentrer dans des relations à peu près correctes avec les autres pays qui, s’ils ont obtenu auparavant des avantages politiques,  ne pourront guère imposer une situation économique spéciale à une Allemagne faisant partie de la Société des Nations. Le gros obstacle réside dans la Constitution allemande, la dynastie des Hohenzollern (9) qui, prévoyant qu’on ne leur pardonnera pas cette aventure, essayeront tout pour avoir, au moins en apparence, une guerre “victorieuse”. Et je ne peux pas me figurer qu’ils se résignent au rôle des empereurs vraiment constitutionnels comme en Angleterre - n’ayant point le tempérament ni les traditions de se taire (10).
1000 baisers pour toi et les enfants.

Paul

Me voici déjà 2 ans au Maroc depuis le 27 courant. (11)



Notes (François Beautier)
1) - "ta fête" : l'anniversaire de Marthe, le 30 janvier.
2) - "bonification" ; d'après ce qu'en dit Paul ce serait une bonification rétroactive, donc plutôt une indemnisation.
3) - "Cie" : compagnie.
4) - "Bab Djemah" : porte orientale de la vieille ville fortifiée de Taza, elle fait entrer la route venant d'Oujda jusqu'à la médina et à la mosquée principale Djemah el Kebir (bâtie au 12e siècle, comme les remparts et leurs tours). La porte correspondante à l'ouest (conduisant à Fès) est dénommée Bab er Rih.
5) - "un Marocain" : il semble que Paul ait décidé d'employer la majuscule et de renoncer aux surnoms dégradants pour désigner enfin correctement les vrais propriétaires du Maroc. Ce faisant il s'aligne sur la pratique de ses plus hauts chefs militaires, Lyautey et Gouraud, dont dépend le sort de sa demande de permission...
6) - "Empires centraux" : en réponse à la demande du Président Wilson du 18 décembre 1916 de préciser leurs buts de guerre et leurs conditions de paix, l'Allemagne et implicitement l'Autriche-Hongrie déclarèrent le 26 décembre rejeter la proposition de médiation américaine, puis lancèrent le 7 janvier 1917 la menace d'une guerre sous-marine totale, qu'ils mirent à exécution deux jours plus tard. Le lendemain de cette lettre, le 31 janvier, l'Allemagne exposa explicitement à Wilson qu'elle tenait à se doter de territoires nouveaux en Europe et en Afrique, ce qui rendait la paix impossible. Cette position était connue depuis longtemps. Mais la guerre sous-marine à outrance (dont la phase précédente avait provoqué la tragédie du Lusitania le 7 mai 1915) conduisit les États-Unis à rompre les relations diplomatiques avec l'Allemagne à compter du 3 février 1917 puis à lui déclarer officiellement la guerre le 6 avril 1917 (le Président Wilson en avait présenté la demande au Congrès quatre jours auparavant).
7) - "Poincaré" : Raymond Poincaré (1860-1934), républicain modéré fut Président de la République française de février 1913 à février 1920. Sa détermination à gagner la guerre trouva son expression dans la nomination de Georges Clémenceau ("le Tigre") à la Présidence du Conseil des Ministres en novembre 1917.
8) - "Société des nations" : voir la note "Président Wilson" de la lettre du 26 janvier 1917.
9) - "Hohenzollern" : dynastie royale et impériale vieille de 9 siècles dont le chef (c'est alors Guillaume II) est de droit empereur d'Allemagne et roi de Prusse. Du fait de sa constitution l'Allemagne est alors nécessairement impériale et sous la coupe de la Maison de Hohenzollern.
10) - "se taire" : si l'appréciation de l'entêtement de Guillaume II à conduire sa famille et son pays à la victoire est parfaitement crédible, Paul ne la mentionne qu'à titre de risque d'une défaillance de l'analyse qu'il vient de construire, laquelle conclut à l'imminence d'une paix négociée. Or, toutes les informations qu'il possède à cet instant devraient le conduire au contraire à dire à son épouse qu'une paix blanche est pratiquement impossible. En somme, tout ce qu'il dit sur la paix ne vise qu'à rassurer Marthe (un mensonge valant mieux, pour ce faire, qu'un silence).
11) - "le 27 courant" : Paul a envoyé sa dernière carte postale d'Algérie (de Sidi Bel Abbès) le 27 janvier 1915 en annonçant son départ le lendemain pour le Maroc. Sa première carte envoyée du Maroc (d'Oujda) est datée du 28.