vendredi 20 janvier 2017

Lettre du 21.01.1917

Les généraux Lyautey, Gouraud et Baumgarten entrent solennellement à Taza en 1914. (ebay)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 21 Janvier 1917

Ma Chérie, 

J’ai sous les yeux ta lettre du 11 courant, et j’espère que l’espoir sur ma permission n’arrêtera pas ta correspondance : car j’ai moins d’espoir que jamais de l’obtenir ! Nous avons reçu hier un nouveau règlement du régime des permissions, établi par le Général Gouraud, successeur du Gal Lyautey à Rabat, qui dit bien que pour le cadre français de la Légion (les gradés) il y aura dorénavant une permission de 12 jours francs par an ; mais pour les étrangers, on ne prévoit des permissions que dans des cas tout à fait exceptionnels avec encore une foule de restrictions (1). Enterrons donc cette illusion avec toutes les autres qui se sont écroulées depuis le début de cette guerre ! Je pourrais évidemment faire des réflexions amères sur tous les fruits qu’ont rapporté mes sentiments francophiles et ma résolution franche de m’engager malgré tous les obstacles et malgré la facilité que j’avais de m’en aller au début du mois d’Août 1914 à St Sébastien (2) en emportant mon encaisse qui représentait alors près des 2/3 de mon actif dans la maison L. L. & Cie. Mais j’estime, malgré la grande amertume du moment, qu’il est inutile de revenir là-dessus et de regretter des résolutions prises délibérément. Je suis dans l’engrenage et il ne me reste qu’à remplir loyalement mon engagement. Mais enfin, tout cela n’est pas bien encourageant ! Je savais du reste depuis une dizaine de jours par l’entrevue de la femme d’un de mes camarades avec un Chef de Bureau du Ministre de la Guerre (3) qu’il faut des cas tout à fait exceptionnels pour nous autres, mais j’avais espéré un moment, optimiste comme je le suis toujours et malgré tout, que je réussirais ...
Je suis vraiment content qu’au moins mon colis d’Oran soit arrivé et que les fruits étaient beaux. Je compte que la caisse expédiée d’ici arrivera du moins pour le 30 de façon à ce que tu reçoives pour ta fête (4) l’objet qui t’était destiné comme étrennes.
Je crois que la proposition de Mme Robin (5) d’abaisser notre loyer de 200 Frs. à partir du 10 Mai est acceptable. Une fois parce qu’en faisant payer Leconte nous n’aurons pas beaucoup de retard chez elle à la fin de la guerre et que ce sera toujours autant de retiré de notre actif, et 2° parce que je ne voudrais pas qu’en déménageant maintenant tu eusses de nouveau des histoires, soit avec les voisins, soit avec le Commissaire de Bordeaux si tu quittais Caudéran. Et comme je pense que de toutes façons la guerre finira cette année, il s’agira tout au plus de 2 trimestres après le mois de Mai. Il serait bon toutefois que toi ou Me Bonamy (6) de préférence notifie à Mme Robin par lettre recommandée que nous payons, sous toutes réserves des règlements à intervenir après la guerre en faveur de la diminution du loyer des mobilisés.
J’attends moi aussi avec impatience le relevé de compte promis de Leconte et dont Penhoat veut m’envoyer copie. J’ai répondu hier à P. (7) et lui ai posé aussi la question comment il se figure au juste ma situation. Quant à notre situation d’après-guerre, il ne faut pas oublier que Leconte, s’il peut toujours continuer les affaires sous la raison “Lucien Leconte”, se ressentira bien de la perte éventuelle de ses 2 collaborateurs. Il s’en ressentira même plus que tu ne te le figures, car non seulement il perdra ses clients (et les meilleurs), mais il aura par dessus le marché du scandale, car au besoin je ne me gênerai pas - et Penhoat non plus - de raconter des choses qui ne sont pas de nature à le glorifier dans son chauvinisme. Quant aux correspondances contenues dans mon secrétaire, il pourra tout au plus se fâcher de certaines tournures dans ma correspondance avec Penhoat, qui ne sont pas trop flatteuses pour lui, sans cependant parler d’une séparation. Et comme je ne lui ai jamais laissé de doute sur ma façon de le juger, ni Penhoat non plus, il ne devait pas être trop surpris. En ce qui concerne les gratifications ou étrennes touchées de B. (8), il le savait, car j’ai toujours tenu à les lui annoncer avec une petite pointe ironique. J’attends donc avec sévérité son plaidoyer ... Si d’un autre côté tu ajoutes que L. (9) n’est plus tout jeune, ni bien solide, que Jean (10) est un enfant, Germaine (11) non mariée, et Lucien (12) s’il revient sain et sauf - ce qui serait presque un miracle au 1° Zouave - est assez niais de nature et au surplus un grand fainéant - tu verras que les perspectives de la famille L. ne sont guère plus brillantes que celles de Penhoat ou les nôtres ... (13) Ceci d’autant plus que la famille L. est habituée à un certain luxe ! Et dire qu’on aurait pu éviter tout cela - au moins en grande partie - sans la bêtise et l’entêtement de Leconte !
Enfin, qui vivra, verra !
Je t’embrasse, ainsi que les enfants, bien tendrement.

  Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "restrictions" : Lyautey lui-même avait violé le droit aux permissions du temps où il dirigeait l'Armée française du Maroc pour ne pas dégarnir ses effectifs notoirement insuffisants. Il est évident que, devenu Ministre de la Guerre, il "couvre" les décisions allant dans le même sens de son ami Gouraud, qui le remplace au Maroc.
2) - "Saint Sébastien" : la ville espagnole frontalière de San Sebastian était en août 1914 le lieu de villégiature de Marthe et des enfants. Paul avait alors la possibilité d'aller les y rejoindre, avec l'aval de la préfecture qui lui proposait un visa, et d'emporter avec lui les 2/3 de ses actifs dans la société L. Leconte, soit la jolie somme de 20 000 francs. Paul a déjà exposé cette opportunité qui lui avait été donnée de fuir la guerre avec sa famille dans sa lettre du 28 septembre 1916. Il semble évident qu'il cherche à retenir l'attention d'un éventuel censeur sur le prix qu'il paie pour son amour de la France, lequel devrait lui valoir - à ses yeux - l'attribution de la nationalité française qu'il espère.
3) - "Ministre de la Guerre" : il s'agit de Lyautey, par expérience hostile aux permissions au Maroc.
4) - "ta fête" : l'anniversaire de Marthe, le 30 janvier.
5) - "Mme Robin" : propriétaire du logement des Gusdorf à Caudéran. L'abaissement du loyer consenti par Mme Robin (avec versement du reliquat à la fin de la mobilisation de Paul) témoigne d'une négociation entre elle et les Gusdorf (ou leur avocat) qui prend en compte à la fois le moratoire et le plafonnement des loyers des familles dont le chef est sous les drapeaux. Paul compte que le loyer sera payé par le séquestre par prélèvement sur sa part des bénéfices (revenus de ses actifs) dans la société L. Leconte et que, comme promis par le Parlement, les loyers des démobilisés seront abaissés après la guerre grâce à un fonds national d'indemnisation des propriétaires.
6) - "Me Bonamy" : Maître Bonamy, avocat de Paul réclamant la levée du séquestre ou son aménagement.
7) - "P." : Penhoat, le troisième associé de la Société Leconte, ami de Paul.
8) - "B." : probablement une relation d'affaires de Paul, mais cette initiale ne permet pas de l'identifier parmi plusieurs possibles en France et à l'étranger. Les étrennes et gratifications offertes à Paul par cette relation ont vraisemblablement été dénoncées par Leconte auprès du séquestre comme devant revenir à la société et non pas à un seul de ses trois actionnaires.
9) - "L." : Leconte (fondateur de la société Lucien Leconte).
10) - "Germaine" : fille de Lucien Leconte, aînée de sa descendance.
11) - "Jean" : second fils de Lucien Leconte. En des temps plus heureux, Leconte envisageait de le marier à Suzanne, la fille de Paul...
12) - "Lucien" : premier fils de Lucien Leconte. Lucien et Germaine sont les enfants d'un premier mariage; Leconte a divorcé et s'est remarié.

13) - "les nôtres" : on retrouve dans cette remarque le même esprit vengeur que celui exprimé dans la lettre du 3 janvier 1917.