jeudi 12 janvier 2017

Lettre du 13.01.1917

Le télégramme Zimmermann, chiffré, avec la transcription par les analystes britanniques.

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 13 Janvier 1917

Ma Chérie,

Je suis sans tes bonnes nouvelles depuis le 1° courant et attends avec impatience ta réponse à ma lettre du 25 Décembre avec le certificat d’hébergement ainsi que celui de bonne vie et moeurs que je t’ai demandé à te faire délivrer à la Mairie de Caudéran pour ma demande de permission. J’avais calculé que ces pièces pourraient être ici le 10/11 courant si tout marchait bien, mais c’est sans doute le trafic accru de Noël et du Jour de l’An qui a occasionné le retard. Je voulais être le premier de ma catégorie à présenter une demande de permission, mais de cette façon là je suis déjà devancé, et comme ces demandes doivent passer de nouveau par la résidence (1) de Rabat, tout espoir d’être le 30 avec toi est perdu. Enfin pourvu que cela réussisse seulement, même avec un retard ... ! Les correspondances d’Angleterre souffrent de la même façon : j’ai reçu hier le journal de Cardiff (2) daté du 23 Décembre ensemble avec les tiens (et la Baïonnette (3)) du 1° de l’an et quelques lignes de Siret (4), très gentilles, datées du 31/12. J’en conclus - de ces dernières - que la situation de Siret ne doit pas être aussi brillante qu’il ne souhaiterait pas travailler de nouveau avec moi !
Enfin, Penhoat (5) m’écrit une lettre de 4 pages pour me rendre compte de son entrevue avec Leconte - à peu près dans les mêmes termes que toi dans tes rapports. Bien entendu, les reproches et calomnies de L. sur moi se sont bornés à des phrases générales, sans aucune précision. Cependant, L. ne lui a pas promis un bilan officiel arrêté le 31-12-16, mais une notice générale sur la situation de la maison, faisant ressortir tout l’actif et tout le passif et qui, ainsi, remplirait les mêmes conditions. J’estime du reste que L. ne peut pas arrêter tout seul un bilan qui devrait être approuvé et signé par les 3 associés. Et comme en outre le débit passé à Penhoat aussi bien qu’à moi donnera sans doute matière à discussion, il est plus logique de ne pas arrêter un bilan définitif.
En ce qui concerne la paix, Penhoat, jusqu’ici très pessimiste, a également changé d’avis et il croit à une prochaine paix malgré les bruits contradictoires dont on entoure les négociations actuelles. Car je suis persuadé, malgré tout, qu’on négocie ferme en ce moment et je constate même que la réponse des Alliés au Président Wilson (6) ne détruit pas du tout tous les ponts. Je serais seulement content que la paix se fasse avant l’été prochain.
J’ai enfin reçu ton colis ce matin et te remercie de toutes les bonnes choses qui y étaient contenues. Le tout est arrivé en parfait état : seule la boîte de confiture avait perdu un peu de sorte que le gâteau de fruits était encore plus sucré, mais toujours bon. L’autre, l’espèce de plum-cake, est excellent et le saucisson de même. J’espère que mes colis sont également arrivés entretemps et attends tes bonnes nouvelles à ce sujet.
Le temps s’est complètement gâté ici, ce qui aura, je crois, au moins cet avantage de nous éviter de nouvelles sorties cet hiver, car les mois de Février, Mars et même Avril sont les mois de pluie. Le Général Gouraud (7) va être à Taza sous peu, il fait actuellement le tour de tout le Maroc. 
En ce qui concerne les négociations de paix, je lis sur l’Écho d’Oran de ce jour une déclaration d’un député italien qui se dit sûr que d’ici 2 mois on pourra réellement parler de pourparlers de paix, tout en déclarant que les négociations actuelles sont à considérer comme échouées (8)
J’ai également reçu la Feuille Littéraire (9) - l’Allemagne avant la guerre (10), dont un camarade m’avait déjà prêté un exemplaire il y a quelques jours et que j’ai presque fini. Certes, les jugements que l’auteur porte sur les différentes personnalités semblent assez objectifs, mais comme tu le dis, l’amertume du patriote belge ressort très souvent et le force à faire des comparaisons avec son propre roi et son propre pays dans des circonstances favorables à ces derniers. Quant aux diplomates et hommes d’Etat allemands, Beyens (11) professe beaucoup de respect sinon de l’estime pour feu Kiderlen-Waechter (12) et pour l’homme du jour, Zimmermann (13). C’est la première fois que j’entends dire du bien de ce dernier qui me semblait toujours un fonctionnaire quelconque comme tous les autres aux hauts postes du gouvernement allemand. Tu auras certes remarqué que la plupart des ministres et secrétaires d’Etat allemands ont ce caractère et ce tempérament impersonnel à la Bethmann Hollweg (14); des gens qui connaissent bien les rouages de leurs administrations, qui sont calés dans les statistiques, mais qui ont un langage si morne, si sobre et si monotone que la lecture de leurs discours n’a rien de bien attrayant. J’aurais cru que le Dr Helferich (15), un homme d’affaire de grande valeur, aurait fait exception à la règle, mais son étoile semble être déjà au déclin, comme Dernburg (16) n’a pas répondu non plus à toutes les espérances qu’on fondait sur son avènement. Ce doit donc être le milieu gouvernemental prussien qui décolore les hommes et les choses et qui leur imprime ce caractère collectif tel que le Professeur Oswald (17) l’a dépeint dans ses différents articles. Il est pourtant indiscutable qu’il existe dans les milieux commerciaux et industriels allemands des hommes de grande envergure - mais ceux-là ont probablement une tendance trop libérale pour être appelés à des fonctions gouvernementales importantes.
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois mes meilleurs baisers.


Paul 



Notes (François Beautier)
1) - "la résidence" : le siège des services du Résident général au Maroc, à Rabat, qui délivre les permissions militaires.
2) - "Journal de Cardiff" : Paul reçoit par son ami et correspondant gallois Sanders ce journal du Sud du Pays de Galles (le "South Wales Daily News" ; voir la lettre du 6 octobre 1916).
3) - "la Baïonnette" : journal satirique de bonne tenue lancé en janvier 1915 sous le titre originel "À la baïonnette" par le caricaturiste Henri Maigrot dit Henri Henriot (1857-1933).
4) - "Siret" : ami des Gusdorf, employé de Paul au bureau de Bordeaux de la Société L. Leconte. Ce correspondant était le neveu  d'Hélène, l'employée de maison de Marthe. 
5) - "Penhoat" : associé de Paul et de Lucien Leconte dans la Société L. Leconte.
6) - "Président Wilson" : Woodrow Wilson, président des USA, alors pays neutre, a lancé à la mi-décembre 1916 une initiative visant à obtenir la paix entre les belligérants grâce à l'arbitrage diplomatique des USA. Les Alliés, pourtant alors décidément partisans d'une paix par la défaite militaire totale des membres de la Triplice (Allemagne en tête), prêtent une oreille attentive à l'arbitrage des USA, apparemment pour qu'il aboutisse à une paix blanche, mais en réalité pour qu'il conduise à l'entrée en guerre des USA à leurs côtés. En effet, l'Allemagne joue un coup de poker en misant sur l'incapacité des USA à l'affronter, ce qu'elle teste par des provocations comme l'appel au Mexique à combattre les USA (à la mi-janvier 1917) puis, le 31 janvier, par le lancement de la guerre sous-marine totale (qui vise donc les pays neutres, au premier rang desquels sont les USA) alors que le président Wilson appelle à une paix sans vainqueur depuis le 22 janvier.
7) - "Gouraud" : le général Henri Gouraud, auquel Lyautey - devenu Ministre de la Guerre - a confié le commandement général de l'armée française au Maroc et les fonctions (mais pas le titre) de Résident général de la France au Maroc (c'est-à-dire en fait de gouverneur d'un pays colonisé, bien que le Maroc - sous protectorat - ne soit pas officiellement une colonie).
8) - "échouées" : En effet, alors que la Conférence interalliée se tenait à Rome, du 5 au 7 janvier 1917, l'Allemagne provoqua les Alliés en leur proposant le 6 janvier une paix à des conditions inacceptables par eux puisqu'en échange du cessez-le-feu allemand, ils devaient attribuer à l'Allemagne le Congo belge, colonie nationale belge (ancienne propriété personnelle du roi des Belges Léopold II, léguée par lui à son royaume, à sa mort en 1908). Le député italien auquel se réfère Paul comptait vraisemblablement sur l'entrée en guerre des USA (à force de provocations allemandes) pour inciter - voire obliger - l'Allemagne à négocier sérieusement une paix acceptable par les Alliés. C'était là le raisonnement stratégique commun des opposants aux Empires centraux.
9) - "Feuille littéraire" : la plupart des grands journaux (aussi bien français que belges ou suisses) éditaient des suppléments dits "feuilles littéraires" dans lesquels ils publiaient sous forme résumée ou en feuilleton des écrits, critiques ou essais littéraires ou politiques ou philosophiques. Les mêmes journaux éditaient souvent par roulement des "feuilles" politiques, économiques ou commerciales.
10) - "l'Allemagne avant la guerre" : cet essai avait pour titre complet "L'Allemagne avant la guerre. Les causes et les responsabilités". Édité à Paris en 1915 par l'éditeur bruxellois G. van Oest et Cie, ce livre comptait 364 pages. Paul en lut sans doute une version résumée parue dans la feuille littéraire d'un grand quotidien français, suisse ou belge (délocalisé en France pendant la guerre). Le signataire de cet essai patriotique était le baron et diplomate belge Eugène Napoléon Beyens (Paris 1855 - Bruxelles 1934), qui avait été Ministre de la Maison du roi Albert 1er, ambassadeur à Berlin de 1912 au 3 août 1914 (il avait prévenu la France dès novembre 1913 de l'existence d'un plan de guerre allemand contre elle) puis Ministre des affaires étrangères en 1916 et 1917.
11) - " Beyens" : le baron diplomate belge Eugène Napoléon Beyens.
12) - "Kiderlen-Waechter" : Alfred von Kiderlen-Waechter (1852-1912), fils de banquier, vétéran allemand de la Guerre franco-prussienne de 1870, baron, diplomate en France, Turquie, Russie, il fut ministre allemand des Affaires étrangères de 1910 à sa mort en 1912 (ce pourquoi Paul écrit "feu Kiderlen-Waechter") et provoqua et géra sans succès la "Crise d'Agadir" (bras de fer germano-français) en 1911.
13) - "Zimmermann" : Arthur Zimmermann (1864-1940), ministre des Affaires étrangères du Reich allemand de novembre 1916 à sa démission en août 1917, il s'est particulièrement fait connaître le 16 janvier 1917 (trois jours après la lettre de Paul, qui l'évoque comme "l'homme du jour") en ordonnant à l'ambassadeur allemand au Mexique de conduire ce pays à une guerre contre les USA. Le texte de ce télégramme, immédiatement intercepté par le Royaume-Uni et divulgué aussitôt parmi les Alliés et aux USA, éclairait parfaitement la duplicité de l'Allemagne quant à son prétendu "désir de paix". Arthur Zimmermann y écrivait en effet : "Nous avons l'intention d'inaugurer la guerre sous-marine totale le 1er février (1917). Nous désirons cependant que les États-Unis restent neutres. Pour y parvenir, nous proposons une alliance au Mexique en lui promettant que nous ferons la guerre et la paix ensemble et que nous lui accorderons notre appui financier pour qu'il reconquière les territoires du Nouveau Mexique, du Texas et de l'Arizona. (...) Vous suggérerez au président du Mexique qu'il communique avec le Japon pour lui proposer d'adhérer à notre plan (...). Veuillez faire remarquer au président du Mexique que l'emploi sans merci de nos sous-marins obligera très bientôt l'Angleterre à nous demander la paix"...
14) - "Bethmann Hollweg" : Theobald von Bethmann Hollweg, chancelier du Reich de 1909 à 1917. Hanté par le projet de rendre l'Allemagne dominante en Afrique c'est lui qui proposa le 6 janvier 1917 de négocier une paix avec les Alliés s'ils lui attribuaient - pour commencer à discuter - d'abord la propriété du Congo belge, puis à plus long terme, selon son plan de mai 1916, le Congo français, la Côte française des Somalis une partie de l'Angola, les colonies anglaises du Zanzibar et de la Somalie britannique...
15) - "Dr. Elferich" : en fait, Karl Theodor Helfferich (1872-1924), financier, homme d'affaires, auteur en 1913 d'un essai sur l'état économique du Reich visant à rassurer tous les Allemands sur leurs capacités et leurs avantages à gagner une guerre de grande ampleur. Ministre du Budget puis de l'Intérieur du deuxième Reich en 1915-1916, ami et conseiller de Theobald von Bethmann Hollweg, il est vice-chancelier de mai 1916 à novembre 1917 puis négociateur et ambassadeur d'Allemagne en Russie en 1918.
16) - "Dernburg" : Bernhard Dernburg (1865-1937), banquier et politicien. Il est financier et administrateur colonial allemand en septembre 1914, à l'époque où il est envoyé par le Reich pour plaider la cause de l'Allemagne auprès des Américains. Il vante auprès d'eux le bon droit de l'Allemagne à envahir la Belgique et à combattre les Alliés pour se doter d'un empire colonial, et les qualités de la civilisation allemande qui apporte à l'humanité, des ressources nouvelles bénéfiques à tous, par exemple une agriculture à hauts rendements grâce au chimiste Fritz Haber (1868-1934) qui mit au point en 1913 un procédé de synthèse de l'ammoniac permettant la production industrielle d'engrais chimiques (mais aussi - Dernburg ne le précisait pas - d'explosifs et de gaz de combat).
17) - "Professeur Oswald" : Paul a déjà évoqué ce personnage au nom très courant dans sa lettre du 14 novembre 1915. Il semble qu'il s'agisse de Hans Oswald, phénoménologue et socio-anthropologue allemand qui réunit autour de lui à Berlin aux débuts du 20e siècle une équipe de jeunes chercheurs intéressés par la sociologie des groupes minoritaires (dont les élites) des grandes agglomérations. Ce Professeur publia entre 1904 et 1908 une série de 51 livres et articles connue sous le nom de “Grosstadt-Dokumente”. Son groupe influença beaucoup le devenir de la discipline dans tous les pays et notamment l’École de sociologie de Chicago.