lundi 16 janvier 2017

Lettre du 17.01.1917

Tombe du bienheureux Chaminade au cimetière de la Chartreuse à Bordeaux.


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 17 Janvier 1917

Ma Chérie,

Je te confirme ma carte postale du 15, et réponds maintenant à tes dernières 3 lettres, arrivées ensemble comme je te le disais déjà. Ma permission est partie entretemps pour le bureau du Bataillon qui se trouve toujours à Touahar (1) et c’est là où je prévois la principale difficulté, vu que le Chef de Bureau du Commandant ne m’a pas précisément à la bonne - une vieille histoire qui s’est passée encore à Djebla mais que l’Adjudant-Chef en question n’a certes pas oubliée. Quant au Capitaine de ma Compagnie, il m’a donné une très bonne note et j’espère qu’il en sera de même avec le Colonel de notre Régiment de Marche et celui qui commande le Territoire de Taza. Reste ensuite le Général Gouraud (2). Mais comme déjà dit, tout dépendra de notre Chef de Bataillon à Touahar et comme je suis le 1° Allemand de la Compagnie qui a fait une demande, je ne suis pas trop rassuré. De toutes façons je ne pourrais arriver avant le milieu du mois de février et ne serai donc point avec toi le 30 courant. Force est donc que je t’embrasse encore une fois à 6 jours de distance pour ta fête (3), espérant que ce sera la dernière fois que nous serons séparés ce jour-là. Si seulement mes colis arrivaient entretemps ! J’ai réclamé encore une fois auprès de la Maison Magne (4) à Oran et attends sa réponse ces jours-ci. Je n’ai pas entendu parler du torpillage (5) d’un des paquebots de la Cie Gale Transatlantique (6) faisant le service entre Oran et Marseille ou Port-Vendres (7). De toutes façons la Compagnie ou plutôt le Chemin de Fer est responsable, mais j’aurais bien voulu qu’au moins mon colis de Taza te parvienne en parfait état.
Depuis 2 à 3 jours, nous avons de nouveau un temps de printemps ici, mais le ciel est aujourd’hui encore couvert, de sorte que nous aurons probablement la pluie ce soir. Les montagnes au fond sont toutes couvertes de neige, ce qui donne au paysage un drôle d’aspect. A 10 m du bureau dont la porte est ouverte, une dizaine d’enfants marocains chantent les chiffres français de 1 à 10, en dansant et jouant. Dire que nos gosses en font peut-être autant à cette heure-ci !
Quant au livre sur la vie de Jésus (8) dont tu me parles, je n’aurai pas le temps de le lire. Voici 15 jours que je suis sur un beau bouquin de Daudet, Alphonse, “Jack” (9), sans parvenir à terminer les 500 ou 600 pages pourtant bien intéressantes . Mes études espagnoles ne marchent pas non plus - on est toujours enclin à la flemme dans ce milieu, d’autant plus que les grandes chambres de 30 m de long sont glaciales et n’invitent pas précisément à l’étude. Que doivent dire les soldats au front dans leurs tranchées à cette saison-ci ? Comme je te disais déjà l’autre jour, le Groupe Mobile de Taza n’est pas sorti depuis notre retour de Touahar. Il s’agissait probablement du groupe de Tadla (10)!
Quant au rôle des missionnaires, je suis absolument de ton avis, estimant que leur rôle est au moins autant politique que religieux. Il y a certainement parmi eux de bons bougres, mais cela ne change rien au but prévu pour eux. Nous avons du reste ici aussi 2 aumôniers, un protestant et un catholique. J’ai eu quelquefois l’occasion de m’entretenir avec ce dernier, un capucin (11) qui est très intelligent. L’été dernier, pendant la grande chaleur, nous avions à traverser une chaîne de montagnes très haute. Le capucin, à cheval, marchait juste devant moi, et comme j’étais bien fatigué (c’était vers la fin de l’étape) j’attrapais la queue de son cheval pour me faire tirer - un moyen très usagé dans ce pays où les mulets ont une véritable spécialité de ces remorquages. Comme il faisait terriblement chaud, le cheval du Père Lorent suait à grosses gouttes ; le capucin s’aperçut alors de la double charge, descendait à terre et marchait à côté de moi, me parlant de tout excepté de la Religion. Il a eu depuis la Croix de la Légion d’Honneur, mais je ne pense pas que c’est pour la prouesse de son cheval au mois de Juin dernier. Ces histoires avec la tombe du prêtre à Bordeaux (12) sont tout simplement incroyables !
Sur le certificat d’hébergement, tu étais de presque 1 an en avant sur le calendrier, car tu l’as signé en date du 6 Décembre 1917. Et sur le certificat de bonne vie et moeurs le Commissaire de police a attribué notre bon village de Bisperode (13) à l’Hanovre alors que c’est le Duché de Brunswick (14)! Il faut donc croire que l’idée déjà de ma permission a mis tout Caudéran en émoi. Mr. Lagache (15) m’écrit aujourd’hui quelques lignes qui prouvent qu’il n’a pas beaucoup changé. Il a la spécialité des railleries mais il semble être convaincu aussi que la guerre tire à sa fin. A en croire les journaux, on serait tenté de croire le contraire, mais je ne crois même pas qu’il y aura encore une grande offensive au printemps (16).
Reçois, ainsi que les enfants, mes plus tendres baisers.


Paul


Notes (François Beautier)
1) - "Touahar" : poste de la Légion contrôlant le col du même nom. En janvier 1917, le 6e bataillon auquel appartient Paul (qui reste au camp de Taza) y établit son siège de commandement pour empêcher les rebelles d'Abdelmalek, repliés sur le haut du versant sud du Rif, d'acheminer des renforts vers le sud-ouest du Moyen Atlas où leurs alliés Zayanes s'apprêtent à affronter les troupes françaises alors en route pour les combattre selon la phase 4 du plan de Lyautey (voir note "Bou Denib et Tadla" de la lettre du 3 janvier 1917).
2) - "Gouraud" : Henri Gouraud remplace Lyautey (Ministre de la Guerre) au titre de Commandant en chef de l'Armée française au Maroc et à la fonction de Résident général de France au Maroc.
3) - "ta fête" : l'anniversaire de Marthe, le 30 janvier.
4) - "Maison Magne" : courtier maritime oranais auquel Paul a confié son colis de cadeaux de fin d'année à sa famille.
5) - "torpillage" : effectivement, le seul torpillage connu en Méditerranée en janvier 1917 toucha non pas un paquebot mais un cargo mixte ("l'Amiral Magon") appartenant à la Compagnie des Chargeurs réunis, réquisitionné et transformé en navire hôpital transporteur de troupes. L'événement eut lieu le 25 janvier 1917, donc à une date postérieure à cette lettre et à la reprise effective - le 9 janvier - de la guerre sous-marine à outrance (c'est-à-dire ciblant aussi les navires civils y compris des pays neutres).
6) - "Cie Gale Transatlantique" : Compagnie générale transatlantique, principale compagnie maritime française, elle desservait aussi depuis le début du siècle des lignes trans-méditerranéennes.
7) - "Port-Vendres" : ce port des Pyrénées orientales, le plus proche de l'Algérie à vol d'oiseau, est depuis la conquête de cette colonie (1830) spécialisé dans les relations maritimes civiles et militaires avec Alger et Oran. Cependant sa situation à l'extrême sud de la France et l'absence de grande voie naturelle de communication dans son arrière pays entravent son développement et le réduisent pendant la Première Guerre mondiale à un rôle d'appoint par rapport à Marseille.
8) - "Vie de Jésus" : il s'agit vraisemblablement de l'ouvrage d'Ernest Renan, qui fait toujours référence en matière de démystification du christianisme depuis sa publication en 1863.
9) - "Jack" : roman publié en 1873 par Alphonse Daudet (Paul précise le prénom pour qu'il n'y ait pas confusion avec le fils Léon, l'un des chantres du nationalisme français). Le personnage principal, Jack, est un enfant dont le roman décrit la vie malheureuse.
10) - "de Tadla" : Paul détrompe ainsi Marthe qui, ayant vraisemblablement lu dans la presse que le Groupe mobile avait regagné ses casernements, en déduit une diminution du risque de Paul d'être affecté à un nouvelle colonne d'intervention au moment même où il devrait partir en permission. Paul lui rappelle que le Groupe mobile de Taza auquel il participe habituellement n'est pas sorti depuis son retour de Touahar (c'est-à-dire depuis le 20 novembre 1916, donc depuis près de deux mois, ce qui implique une augmentation de la probabilité qu'il se reforme et sorte très prochainement). Paul ajoute ainsi une raison de ne pas espérer une prochaine permission. Mais il le suggère très indirectement, en évoquant une date que Marthe peut retrouver dans son courrier et en lui faisant observer que le Groupe mobile dont elle parle est "probablement" celui de Tadla (Kasbah Tadla).
11) - "capucin" : religieux catholique membre de la congrégation des Frères mineurs de l'ordre de Saint François d'Assise. Les Capucins font vœu de pauvreté et portent une robe de bure à capuche. 
12) - "tombe du prêtre à Bordeaux" : allusion à un fait divers qui n'a pas laissé de trace identifiable dans l'Histoire. Cependant il existe au cimetière de la Chartreuse à Bordeaux une tombe qui put en 1917 rassembler en nombre les adorateurs de la Vierge Marie : celle du père Guillaume Chaminade (1761-1850, béatifié en 2000),qui avait entrepris de rechristianiser Bordeaux au début du 19e siècle et pour ce faire fondé la Société de Marie (ordre ou congrégation des "marianistes"), laquelle connut un formidable regain d'adhésions dès le début de la Grande Guerre du fait de la croyance en une protection particulière de la France par la Vierge, et particulièrement pendant toute l'année 1917 qui marquait le centenaire de la fondation de cette société missionnaire.
13) - "Bisperode" : lieu de naissance de Paul, au sud de Hanovre, et peut-être lieu de sa rencontre avec Marthe, ce qui expliquerait qu'il écrive "notre village".
14) - "Brunswick" : dans sa lettre d'engagement dans la Légion, le 10 août 1914, Paul avait bien pris soin de situer son lieu de naissance dans le Duché de Brunswick que l'histoire rendait relativement indépendant de l'Allemagne (au point qu'il fut reconnu libre de 1918 à 1946). Il avait déjà insisté sur cette particularité du Brunswick par rapport au Hanovre et au reste du Reich dans sa lettre du 31 mai 1915.
15) - "Mr. Lagache" : déjà nommé par Paul dans une courte liste des "amis qui ne le renient pas" dressée à l'intention de Marthe dans la lettre du 26 décembre 1914. Puisque son ami Wooloughan figure parmi eux il est possible qu'il s'agisse d'une relation d'affaires.
16) - "printemps" : effectivement, la presse colporte avec plus d'enthousiasme (et de réalisme) la rumeur d'une vaste offensive finale des Alliés au printemps 1917 plutôt que celle d'une prochaine paix blanche (à laquelle Paul semble pourtant vouloir croire, sans doute pour rassurer Marthe).