mercredi 3 décembre 2014

Lettre du 03/12/1914






































Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran 
près Bordeaux  (Gironde)

le 3 Décembre 1914

Ma Chère Femme,

Me voilà enfin revenu à une meilleure conception de la vie en général et de celle du soldat français en particulier. L’application judicieuse du système D (1) commence à porter ses fruits et je suis sorti bon premier d’un concours pour le poste de secrétaire au bureau de la 2° Compagnie, 1° Etranger rue de la Vierge, où je me suis installé depuis hier. Mieux que cela : Mes écriteaux calligraphiques ont attiré l’attention de l’Adjudant-Chef du Colonel et si ma maudite nationalité ne s’y oppose pas, j’entrerai comme secrétaire du Colonel Rue de la Guillaudière. On commence à connaître les supérieurs qui, en majeure partie, appartiennent à l’active - la conséquence en est une discipline beaucoup plus sévère qu’à Bayonne. J’ai changé aussi de chambre et me trouve maintenant dans une petite salle avec 9 autres poilus. Nous avons touché une 2° couverture et on nous a mis des tréteaux sous les paillasses. Reste le repas à la gamelle : La viande est bonne et assez bien préparée, mais la façon de recevoir le manger et de l’absorber est décevante pour un tyran comme moi qui est gâté par sa petite femme ! On se lève à 6 hs., on descend dans la cour où, sous un préau, il y a une dizaine de lavabos. On s’y débarbouille et puis on remonte, prendre son café dit “jus” et qui est meilleur que sa réputation, tout comme Marie Stuart. On graisse ses chaussures et on nettoie la chambre : le secrétaire allume sa pipe sous prétexte que sa caste est exempte des corvées. Il s’éclipse également du rassemblement vers 7 hs. et descend vers 7.15 hs. au bureau où il bûche comme un nègre jusqu’à 10.15/10.30 hs. Puis on nettoie sa gamelle et on attend son tour pour la soupe, absorbée debout sous le dit préau ou dans la cour. Pour la viande, on monte à la chambre et s’assoie sur le lit pour se donner l’apparence d’un Jeune Turc (2). On relève l’ordinaire par une goutte de vin et une tranche de bon saucisson de Lyon (1,80 à 2,00 Fs. la livre) et puis on fume une pipe, tout en causant avec les amis. Le travail reprend à midi ou 12.30 hs. S’il fait sec, il y a marche et exercice dehors, s’il pleut, on fait la théorie sous le préau ou dans les chambres.
Il y a énormément de gradés ici et il sera difficile sinon impossible de gagner des galons. Les volontaires de Bayonne, si rapidement avancés, font assez piètre figure à côté des gradés d’ici dont la plupart ont rengagé. Le pauvre Miègeville ne sait pas bien sur quel pied danser, il est assez déprimé, ne voyant pas bien clair pour ce qui est de son avenir et de la possibilité de se faire embusquer.
A 9 hs. du soir, appel au pied du lit ; même les sous-off. doivent être là à cette heure ; on cause et lit jusqu’à 10 hs où la lumière électrique est éteinte et puis on tâche de dormir bien sur la couche assez dure, se rappelant qu’auprès de ma blonde il fait bon dormir. Je t’écris ces lignes à Caudéran, pensant que tu y arriveras samedi. Inutile de te dire que je n’ai reçu aucun signe de vie de toi et que je l’attends avec impatience.
Embrasse les enfants pour moi et reçois mes meilleurs baisers.

                                            Ton Paul

PS. Mes amitiés aux Devilliers et le bonjour à Hélène. Mr. D. est-il rétabli ?

J’ai dîné royalement en ville pour 1 Fr 50 et je suis de riche humeur. On a ici du bon vin du Beaujolais pour 25 et 30 cs le litre.


Notes (François Beautier): 
1: "système D" : expression populaire pastichant le jargon des chefs d'armées et d'industries pour désigner le recours à la débrouillardise. Paul a pu hésiter à employer l'expression plus grossière "système démerderen zizich" (sie sich = toi-même), parodiant l'allemand, alors à la mode dans les armées françaises.  
2. "l'apparence d'un Jeune Turc" : Paul actualise l'expression "se prendre pour un pacha" en se référant aux membres du parti politique alors au pouvoir en Turquie.

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