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dimanche 13 mars 2016

Lettre du 14.03.1916

Portrait présumé de l'émir Abdelmalek
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 14 Mars 1916

Ma chérie,

Pendant 4 jours nous étions coupés de l’Algérie et même du Maroc Oriental par suite d’un accident de la voie ferrée, provoqué par les bicots (1) qui avaient enlevé plusieurs rails (2). Ce n’est donc qu’aujourd’hui que ta lettre du 4 et celle de Suzette me sont parvenues et le livre, envoyé en recommandé, m’a été remis ce soir. J’y reviendrai dans une prochaine lettre et te retournerai le bouquin dans quelque temps. 
Tu auras appris entretemps par les journaux que la bataille de Verdun continue toujours et n’aura probablement aucun résultat tangible, si ce n’est que les Allemands, au prix de sacrifices fantastiques, ont pris quelques kilomètres carrés de terrain (3). L’acharnement inouï laisse reconnaître qu’on voudrait en finir coûte que coûte et si, comme on peut prévoir, l’attaque allemande reste infructueuse (4), il est tout de même probable qu’elle se reproduira sous peu sur d’autres points du front (5). De toutes façons, je suis persuadé qu’il n’y aura plus une 3° campagne d’hiver.
Je ne me rappelle plus si j’ai reçu tes lettres des 27/8 Février, et comme je suis dans l’impossibilité de conserver toute ma correspondance - comme déjà expliqué - je ne peux pas non plus rechercher. Toutefois, comme j’ai toujours tes lettres sous les yeux en écrivant, il est à présumer que les deux lettres en question ne sont pas arrivées à destination du moment où je n’y ai pas répondu. Y avait-il quelque chose de particulier dedans ? (6)
Je t’ai déjà dit que la question des permissions est toujours en suspens et que même les Français qui n’ont pas de raisons sérieuses n’en obtiennent pas. Jusqu’ici, aucun légionnaire présent au Maroc n’est encore parti et mon camarade Savario, malgré ses 15 ans de service, n’y compte guère. Ce “motif sérieux” exigé ici au Maroc n’est point indispensable en France où les hommes ont des permissions à tour de rôle. Je présume que c’est par rapport aux faibles effectifs de l’armée active au Maroc qu’on prend ces mesures ici ! (7)
Il m’est impossible en ce moment - et tu le comprendras facilement - de m’expliquer sur les différentes questions que tu me poses. On aura plus tard le temps de parler des effets et des causes de vive voix. Il va sans dire que la guerre et tous les changements qu’elle entraîne, toutes les fautes et erreurs qu’elle découvre et toutes les défectuosités qu’elle laisse voir, finit par changer bien des sentiments et opinions aussi.
La lettre de Suzanne m’a fait beaucoup de plaisir, je préfère de beaucoup ces produits personnels, car à la lire il me semble entendre la petite voix de ma fille qui, étant l’aînée, m’est plus proche que les 2 autres. Dis-lui aussi que je la remercie de ses bons voeux qui viennent vraiment un peu tôt (8)... Je n’avais pas mis cela sur la carte que je lui ai adressée à midi.
Il est fortement question que si le temps se maintient nous partions en reconnaissance du côté de Djebla (9) le 19 ou le 20 courant pour construire un nouveau Blockhaus. J’aurai l’occasion de te prévenir, si réellement nous partons, ce qui me paraît invraisemblable dans cette saison-ci (10).
Les bilans et procès-verbaux de nos assemblées de ces dernières années doivent se trouver dans la nappe (11) “Documents” à la maison ; prière de revoir cela. Mais évite d’aller au bureau pour ne pas faire croire des choses qui ne sont pas. As-tu pu parler à W. de l’affaire de l’Amazone que je t’ai signalée l’autre jour et s’est-il renseigné ? L’affaire m’intéresse naturellement beaucoup ! 
L’histoire de la Turquie a donc encore été un canard ; par contre, l’Allemagne se fâche avec le Portugal (12) qui lui enlève de cette façon irrévocablement 80 paquebots et navires réfugiés dans ses ports. La Hapag (13) et le Lloyd (14) ne doivent pas rire !
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

                                                 Paul

PS J’ai maintenant des enveloppes comme celle qui t’apporte cette lettre, donc inutile de m’en expédier avec le papier.

Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "bicots" : sans doute Paul emploie-t-il ce terme péjoratif désignant les Arabes (de surcroît écrit sans majuscule) pour ne pas se distinguer de ses collègues...
2) - "plusieurs rails" : la prise du camp d'Abdelmalek, le 27 janvier 1916 (à laquelle Paul a participé) n'a pas mis fin à la rébellion, maintenant sans gestion centrale, des tribus nationalistes, ni aux soutiens qu'elles reçoivent de l'Allemagne : il en résulte des opérations désordonnées et des actes de sabotage tout à fait caractéristiques d'une guérilla anticoloniale.
3) - "de terrain" : allusion vraisemblable à la prise du fort de Douaumont le 25 février 1916. 
4) - "reste infructueuse" : effectivement, l'offensive allemande est bloquée à partir du 9 mars par la résistance du Fort de Vaux (finalement pris le 7 juin 1916) et du point défensif du Mort-Homme (qui tiendra jusqu'au 16 mars).
5) - "autres points du front" : l'offensive allemande sur Verdun avait pris de court celle que Joffre avait préparée sur la Somme pour la fin 1915. Il devenait hautement prévisible que Joffre la relancerait pour desserrer l'étau allemand sur Verdun, et qu'il en ferait porter l'effort essentiel sur les troupes britanniques. Cette revanche sera lancée sur la Somme en juin 1916. 
6) - Cette "lettre perdue" fera l'objet de nombreux échanges...
7) - "ces mesures ici !" : Lyautey donne effectivement cette explication, mais il faut y intégrer la nécessité d'allonger chaque permission d'une dizaine de jours de voyage aller-retour du fait de l'éloignement de la métropole.
8) - "un peu tôt" : Paul est né un 3 avril (1882)
9) - "Djebla" : blockhaus de protection de l'avant-dernière station de la ligne ferroviaire d'Oujda à Taza, qui vient d'être sabotée par les rebelles nationalistes. Paul y est allé à plusieurs reprises en 1915 pour construire le premier blockhaus.
10) - "cette saison-ci" : le début du printemps est marqué par des orages violents dans la région de Taza.
11) - "mappe" : mot ancien désignant un dossier, une liasse, une "chemise"...
12) - "Portugal" : le coup d’état du 14 mai 1915 a porté au pouvoir au Portugal un gouvernement ouvert aux Alliés auquel les Britanniques demandent de saisir les navires allemands stationnant dans les ports portugais. L’Allemagne réagit à la confiscation, le 23 février 1916, de près d’une centaine de navires, en déclarant la guerre au Portugal le 9 mars 1916.
13) - "la Hapag" : principale compagnie maritime allemande, elle a déjà perdu beaucoup de navires du fait de la guerre.
14) - "le Lloyd" : - cette abréviation désigne la puissante compagnie maritime allemande "Norddeutscher Lloyd" (NDL) fondée à Brême en 1857, concurrente de la Hapag et comme elle touchée par la saisie par le Portugal des navires allemands.




dimanche 5 juillet 2015

Lettre du 06.07.1915




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza le 6 Juillet 1915

Chérie, 

J’ai ta carte du 25 et ta lettre du 26 Juin et je te retourne sous ce pli quelques-unes des coupures ; la grande te parviendra avec la prochaine lettre pour que tu n’aies pas à payer la surtaxe sur la présente.
Je suis content que tu touches Frs 155,- d’intérêt, car comme la Banque de Paris, comme probablement aussi le CNEP, ne paient pas de dividende, j’avais peur que cela ne soit bien maigre cette fois-ci. Je comprends donc que les Argentins aussi bien que l’Amazone 1906 et les Japonais (Tokio) (1) ont payé leur coupon. Où en sont les Mexicains ? Comme il y a toujours la révolution là-bas, il est probable que le règlement est encore ajourné, mais comme il s’agit d’un emprunt international cela ne sera pas perdu. Si le Bon Dieu voulait seulement se donner la peine de réfléchir un peu, il ferait sortir une de nos obligations du Crédit Foncier (2), avec 1000 Frs ou au-dessus (à son choix). Mais enfin, comme les obligations 1912 sont maintenant entièrement libérées, tu n’as plus de souci de ce côté-là et tu auras au contraire les intérêts de ces titres, soit une quarantaine de Francs par an. Quant aux contributions (3), il n’est que juste qu’on les paie, même ceux qui sont sous les Drapeaux, car où l’Etat prendrait-il l’argent pour faire face à ces dépenses extraordinaires ? Tu as lu qu’en France seule la guerre coûte à peu près 2 milliards par mois ; qu’est-ce que cela doit donc être en Allemagne ? A propos, veux-tu me dire dans ta prochaine lettre si tu as bien en main le récépissé de dépôt des valeurs séquestrées au CNEP, soit de la rente espagnole et des Pacifics (4), puisque la banque n’a pas délivré ces titres ? Tu encaisseras les coupons bien entendu au nom de Mr. W. ou plutôt tu les feras encaisser par lui ?
Que ce grand gaillard de Georges suce toujours son pouce est incroyable. Ne se déforme-t-il pas le dit pouce comme cela ?
Il aura toujours avec Alice (5) ce qu’il réclama toujours à Bayonne à grands cris : une petite fille ! Il m’est agréable d’apprendre que Suzanne s’est réjouie avec son sac. Il faudrait cependant que les mots viennent aussi d’elle quand elle écrit une lettre, c.à.d. que toi ou Hélène ne la lui dictiez pas. Georges doit naturellement mettre son ambition à apprendre aussi quelque chose, voyant que sa soeur fait de tels progrès. J’aurai beaucoup de plaisir de suivre leur travail de près et de me rendre compte en même temps du système de l’école française que je ne connais pour ainsi dire pas du tout.
A propos des crêpes de pomme de terre, il est vrai que nous avions également mis de la farine pour donner de la cohésion à la pâte et une fois même 2 oeufs. Bien entendu, cela ne valait pas ta cuisine, mais on perd ici le peu (??) de goût qu’on avait.
Actuellement c’est la saison des concombres et j’en fais souvent de la salade en y additionnant du vinaigre, de l’huile, du poivre et du sel. Tu me diras si tu mets encore autre chose, ce que je ne crois point. Dans tous les cas cette salade est excellente et pas bien chère, parce qu’un grand cornichon vaut 5 sous ici et suffit bien pour 3 ou 4 bonnes portions de salade. La confiture de fraises que tu m’as envoyée récemment est du reste bien meilleure que celle que nous recevons de la Compagnie ou qu’on peut acheter en boîtes. Cette dernière est trop sucrée et on n’a pas le goût du fruit aussi bien que dans la tienne.
Il y a également une différence énorme entre le saucisson (6) qu’on peut acheter quelquefois ici et celui contenu dans ton colis. Le tien est bien moins sec et a, en conséquence, plus de goût.
Depuis 2 mois au moins nous n’avons plus eu une goutte de pluie ici ; dimanche soir il y avait bien un orage dans l’air, mais il n’a pas éclaté. Il y avait concert au jardin du cercle des Officiers de 20 hs 30 à 21 hs 30 et tout le monde était sous les arbres de la forêt des oliviers qui se trouvent fort heureusement à côté de notre camp, ce qui nous permet d’y faire la sieste à midi. Il est vrai que souvent on s’y réveille après une heure de sommeil, ayant attrapé un coup de soleil, car le soleil tourne et l’ombre des arbres se déplace en conséquence assez vite. 
Tous ces jours-ci, nous avons des feux d’artifice, quelquefois grandioses. Les bicots allument des feux immenses dans les montagnes autour de la ville en allumant l’herbe qui, après cette opération, repousse assez vite et nourrit les troupeaux. Car le soleil est si ardent que l’herbe est grillée dès le mois de Mai/Juin ! Hier soir les sommets derrière notre camp étaient tellement embrasés qu’on pouvait voir tous les alentours en flamme. Et ce sont des montagnes d’environ 1000 m qui semblent brûler ou cracher le feu à 40 ou 50 endroits différents.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants, un bonjour pour Hélène.


                                             Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Tokio" : Paul, passant en revue les emprunts dont il possède des titres, mentionne l'emprunt à 5% en or lancé en 1906 par  l'Amazone (aujourd'hui Amazonie, l'un des États de la fédération du Brésil), puis l'emprunt à 5% de 1912 la Ville de Tokio (aujourd'hui Tokyo). L'allusion à l'instabilité mexicaine du fait de la Révolution de 1910 (qui retarde notamment le règlement des emprunts à 5% de 1906 et 1904) permet de rassurer Marthe en lui rappelant que la précédente répudiation des emprunts mexicains avait conduit la France de Napoléon III à rembourser les détenteurs français d'obligations mexicaines.
2) - Outre le dividende, ces obligations faisaient l'objet d'un tirage au sort doté de prix.
3) - "contributions" : jusqu'au premier recouvrement, en 1916, de l’impôt sur le revenu des personnes physiques institué par la loi du 15 juillet 1914, le financement de la Première Guerre mondiale par la fiscalité repose pour l'essentiel sur les "quatre vieilles" contributions directes établies par la Révolution française : les contributions foncière (révisée par la loi du 29 mars 1914) et mobilière, la patente et l'impôt sur les portes et fenêtres. Par le décret du 13 septembre 1914, l'État complète massivement cette ressource fiscale par l'émission permanente de bons du Trésor de la défense nationale à 4% d'intérêt et, à partir du 15 septembre 1916, par l'émission d'emprunts de la défense nationale à 5% exemptés d'impôt.
4) - "les Pacifics" : Paul avait sans doute acheté avant 1913 des obligations de l'Union Pacific Corporation, compagnie américaine travaillant en quasi monopole dans le secteur du transport ferroviaire. Pour rétablir la libre concurrence, la Cour Suprême avait obligé l'Union Pacific, en 1913, à revendre l'une de ses six entreprises, la Southern Pacific Railroad, dont les obligations avaient donc été découplées des précédentes, ce qui justifie le "s" écrit par Paul puisqu'il se retrouvait propriétaire de titres des deux entreprises. 
5) - "Alice" : petite sœur de Suzanne et Georges, née en novembre 1914.
6) - "saucisson" : on ne peut se fonder uniquement sur la consommation de ce produit pour déterminer si Paul respecte ou non les interdits alimentaires juifs. En effet, il existait - il existe toujours - du saucisson casher (de même que du halal). Les soldats respectueux des interdits alimentaires (juifs ou musulmans) ne retenaient de leurs rations que les aliments certainement purs (café, pain de guerre azyme) et se faisaient expédier des aliments certifiés purs, notamment du chocolat, des confitures, du lait concentré, des pâtés en boîte, du saucisson... Paul en reçoit lui aussi par colis et il en réclame par lettre, sans jamais préciser leur statut - casher ou non - ce qui signifie qu'il ignore aussi totalement les interdits alimentaires juifs que les fêtes juives. Le fait est confirmé par la tradition familiale.