Affichage des articles dont le libellé est Abdelmalek. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Abdelmalek. Afficher tous les articles

samedi 7 avril 2018

Lettre du 08.04.1918

Maison de santé de Bagatelle à Bordeaux

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran


Aïn Leuh, le 8 Avril 1918

Ma Chérie,

Rentrés depuis hier à Aïn Leuh, je viens de recevoir ta lettre du 20 courant, ton mandat et les journaux jusqu’à la même date. Merci tout d’abord de tes bons voeux et de ceux des enfants, la carte de Suzette (1) est très originale ! C’est sur la route de Lias (2) que j’ai pensé le 3 que c’était mon anniversaire (3)  et que l’année dernière, le même jour, nous étions à Souk el Had (4) sur les sentiers de la guerre contre Abd el Malek... 
Je crains, moi aussi, que le manque d’air au 2° (5) soit très nuisible à ta santé et à celle des enfants et apprendrai avec un véritable soulagement que tu as réintégré le rez-de-chaussée ou tout au moins le 1° étage. Tu ne parles plus des renseignements que tu voulais prendre à la Maternité au sujet de ton entrée éventuelle ? Y es-tu allée déjà ? Je ne sais pas de quoi tu déduis que ton accouchement se fera déjà vers la fin du mois de Juin ; en me rappelant que la dernière visite  (6) avait eu lieu fin Septembre ou commencement Octobre, j’avais conclu sur le milieu du mois de Juillet et même un peu plus tard ... De toutes façons tes “implorations” (7) ne doivent pas avoir été bien insistantes, car dans ce cas j’y aurais sans doute donné suite, vu qu’il m’était très difficile de te refuser quoi que ce soit ... Comment va Suzanne maintenant ? Et ta névralgie est-elle complètement passée ? Ci-joint l’attestation que tu pourras faire légaliser par le Commissaire de Police en y inscrivant simplement la date : je pense que le meilleur moment serait vers fin Mai ou les premiers jours de Juin. Seulement pour que je puisse obtenir un tour de faveur c.à.d. de partir avant fin Août, il faudrait en outre un certificat médical légalisé également par le Maire ou le Commissaire de Police et attestant que ton accouchement est attendu vers la fin du mois de Juin (8). 
Est-ce que Me Lanos (9) t’a enfin payée entretemps ? Et as-tu eu des nouvelles de Me Palvadeau? Si tu avais répondu directement, l’affaire serait probablement déjà réglée ! Tu pourrais exposer aussi le cas de notre loyer au “Journal du Peuple” (10) en expliquant que nous avons un loyer de 1400 Frs. dans une commune de 13 000 habitants ; que je suis sous les drapeaux depuis le mois d’Août 1914 et que tu ne touches pas l’allocation. Si donc tu dois payer ou non et si, le cas échéant, nous avons à la fin de la guerre une diminution de loyer à attendre. Bien entendu tu mettras l’adresse indiquée dans la rubrique spéciale du Journal qui te répondra dans cette rubrique même soit sous tes initiales, soit sous ton nom suivant que tu l’indiques. Si tu touches l’arriéré de Nantes (10 mois = 3000 Frs.) tu pourrais payer 1000 Frs. à Mme Robin et garder le reste par devers toi au coffre-fort. Car je crains qu’en achetant des bons de la Défense Nationale (11)  il n’y ait encore des difficultés pour toucher l’argent à l’échéance. A moins qu’Hélène (12) ne s’en charge - on n’y inscrit point le nom - dans quel cas tu pourrais prendre pour 1000 Frs. à 6 mois ce qui te ferait toujours 25 Frs. d’intérêts de gagnés ... Enfin, tu feras comme tu voudras. Il va sans dire que tu devras de suite remonter ta garde-robe en achetant ce qu’il te faut, ainsi qu’aux enfants.
Le changement d’attitude de la famille Irigoin (13) est réellement ridicule, vu qu’ils veulent déménager de leur propre gré. Mais peut-être te laisseront-ils pendant l’absence du mari la chambre des enfants où tu pourrais t’installer avec les 2 enfants, laissant Suzanne avec Hélène dans la grande pièce d’en haut. Le prix des oranges (50 cs la pièce) est tout simplement fabuleux ! Sans parler du lait, du beurre etc., articles indispensables en grande quantité à la masse. Le sucre se paye ici au détail chez les commerçants 4 F et même 5 F le kilo ! Et tu ne trouves plus du tout de pâtes (14)?
Tu as lu sans doute que l’offensive allemande se poursuit dans un bain de sang sans précédent, sans que cependant les Allemands aient réussi à “percer” (15). S’il n’y avait pas ces prétentions fabuleuses de l’Allemagne en Russie (16), la situation pourrait s’arranger rapidement ; il est permis cependant d’escompter que les milliers, les centaines de milliers de victimes de ces dernières semaines feront réfléchir de part et d’autre sinon les dirigeants, du moins les peuples ...
La lettre de Lord Lansdown (17) égale quelque peu aux déclarations et publications des minoritaires socialistes en France et en Allemagne avec cette différence fondamentale toutefois qu’elle émane d’un conservateur des plus influents ... 
Nos camarades du 24° Etranger (18) vont déjà repartir demain en colonne ; nous restons - par quel miracle ? - la seule Compagnie de Légion actuellement à Aïn Leuh.
Je vais expédier ma lettre pour qu’elle parte avec ce courrier.
Reçois, ainsi que les enfants, mes meilleurs baisers.
Paul

Le bonjour pour Hélène. 



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - « Suzette » : Suzanne, fille aînée de Marthe et Paul.
2) - « Lias » : poste avancé en bordure du territoire zayane, à une vingtaine de km au sud-sud-ouest d’Aïn Leuh.
3) - « mon anniversaire » : Paul est né le 3 avril 1882.
4) - « Souk el Had » : Souk el Had des Gueznaïa, site du camp des rebelles d’Abdelmalek établi sur le versant sud du Rif et détruit par la Légion le 6 avril 1917 (voir les courriers de Paul des 9 et 12 avril 1917). 
5) - « au 2e » : au second étage de la maison occupée à Caudéran par Marthe et les enfants et dont Marthe sous-loue les autres étages.
6) - « visite » : terme codé, allusion aux dernières règles de Marthe, avant ou durant la permission de Paul. On note que  Marthe envisage d'accoucher à la maternité, et non à la maison comme pour les trois premiers enfants. 
7) - « implorations » : allusion à un probable reproche de Marthe à Paul quant à cette nouvelle grossesse.
8) - « vers la fin du mois de juin » : en règle générale, les soldats obtiennent une permission exceptionnelle de trois jours maximum (délais de route non compris) pour la naissance d’un enfant légitime. Il peuvent partir dès l’annonce officielle de cette naissance s’ils ont pris soin de déposer et d’obtenir préalablement - au cours du trimestre précédent - leur demande de permission en l’accompagnant d’un certificat de présomption de naissance indiquant sa date prévue. Du fait du très long « délai de route » impliqué par un aller-retour d’Aïn Leuh à Bordeaux, Paul sait qu’il n’obtiendra pas en fait sa « permission de naissance » et c’est pourquoi il envisage de négocier auprès de son Colonel un « tour de faveur » (ou « avancement de tour ») consistant à transformer son droit à une « permission de naissance » en une anticipation de la date de début de sa future « permission annuelle de détente » (laquelle devrait commencer fin-août 1918 puisque son précédent départ en permission remontait au 27 août 1917).
9) - « Me Lanos » : avocat de Paul à Bordeaux, chargé de verser à Marthe - qui ne veut plus le voir depuis janvier - la pension mensuelle de 300 F que lui devait la société Leconte depuis 10 mois, selon l’accord avec Maître Palvadeau, avoué à Nantes. 
10) - « Journal du Peuple » : ce journal socialiste contestataire (communiste) tenait des rubriques permanentes traitant des problèmes de la vie quotidienne des familles de soldats et répondant aux questions de ses lecteurs concernant notamment les droits, les allocations, le rationnement, le montant des loyers, les prix et salaires. Or, depuis un mois, la loi du 9 mars 1918 bloque les loyers dont les baux étaient antérieurs au 1er août 1914 (le début de la Grande Guerre). Paul souhaite donc que Marthe pose la question du niveau élevé et croissant du loyer demandé par Mme Robin alors que Caudéran est une commune de l'agglomération bordelaise (les grandes villes subventionnent alors les propriétaires pour qu’ils consentent aux familles des mobilisés des loyers réduits et stables, ceci dans le but de préserver la paix sociale).
11) - « bons de la Défense nationale » : il s’agit ici non pas des titres de l'un des quatre emprunts nationaux mais des bons anonymes des emprunts à court terme (3 et 6 mois) servant 5% d’intérêt payable d’avance.
12) - « Hélène » : employée de maison et amie des Gusdorf.
13) - « famille Irigoin » : le contexte indique que cette famille est sous-locataire de Marthe (à la suite du départ des Lemaître) mais n’explique pas l’absence temporaire de son chef.
14) - « de pâtes » : les pénuries sont telles que les prix alimentaires flambent au printemps 1918. Cependant, pour éviter les troubles, les préfets assurent en priorité (donc mieux) l’approvisionnement des villes que des banlieues et campagnes. Ainsi, le prix du sucre indiqué ici chez les petits commerçants à Caudéran (5 F le kilo) est presque le triple que chez les grossistes à Bordeaux. 
15) - « percer » : Paul fait allusion à la grande offensive allemande du printemps, globalement dite Bataille du Kaiser (ou Opération Michael, par allusion à l’archange Saint-Michel) commencée le 21 mars 1918 en Picardie dans le but de percer le front britannique entre Cambrai et Saint-Quentin et de relier la Somme à la Manche. Le front fut effectivement percé, 160 000 Britanniques furent mis hors de combat, mais l’offensive échoua une semaine plus tard près de Montdidier face aux renforts anglais et français dépêchés en urgence sous le commandement unique du général Foch très récemment nommé Commandant en chef des armées alliées du front occidental. Une nouvelle offensive allemande commencera sur la Lys le lendemain de l’envoi de cette lettre.
16) - « en Russie » : les traités de paix imposés par l’Allemagne à l’Ukraine le 9 février 1918, à la Russie le 3 mars 1918 (traité de Brest-Litovsk), et à la Finlande le 7 mars concrétisent la volonté des empires centraux de faire largement reculer vers l’est la frontière occidentale de la Russie. 
17) - « Lord Lansdown » : s’étant fait connaître en publiant dans le Daily Telegraph du 29 novembre 1917 un appel à la paix avec l’Allemagne par un compromis consistant en un retour à la situation d’avant-guerre, le marquis de Lansdowne (1845-1927, alors parlementaire conservateur et ancien ministre sans portefeuille du gouvernement Asquith) avait essuyé le refus de l’état-major britannique et (on le sut après-guerre) du gouvernement allemand de Bethmann-Hollweg alors l’un et l’autre déterminés dans leur volonté d’imposer la paix par la victoire. Plus ou moins encouragé aux U.S.A. par Wilson (mais critiqué par son prédécesseur Theodor Roosevelt) et par la masse innombrable des pacifistes et des fatigués de la guerre du monde entier, Lord Lansdowne ne se découragea pas et fonda en février 1918, au sein même de la Chambre des Lords, un «Lansdowne Committee » destiné à diffuser ses propositions d’arrêter le carnage par une paix sans vainqueur, qui assurerait à l’Allemagne sa place parmi les grandes nations. 

18) - « 24e Etranger » : Paul évoque un régiment inexistant en confondant le 2e Étranger, effectivement impliqué, avec la 24e Compagnie du 1er Régiment étranger, à laquelle il appartient.

mercredi 12 avril 2017

Lettre du 12.04.1917

Les Sables d'Olonne en 1913


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Souk el Had (1), le 12 Avril 1917

Ma Chérie,

Voici enfin un jour de courrier qui m’a apporté tes lettres des 28 et 28 Mars ainsi que du 1er Avril, les journaux du 24 au 30 Mars, 2 U anglais (2), quelques-uns de Penhoat, la carte de Suzette et une émanant d’un camarade en permission.
Nous sommes au repos aujourd’hui après quelques rudes journées: celle du 10 (anniversaire de Georges) était particulièrement sanglante pour nous (3)! Heureusement que le temps se maintient et que du moins nous ne soyons pas couchés dans l’humidité. Je t’ai écrit le 4 ou le 7 (4) en te donnant des instructions pour la marche à suivre contre Leconte; j’espère que Penhoat s’entendra avec toi pour que vous fassiez de concert les démarches nécessaires pour obtenir que Leconte continue à verser la pension mensuelle et j’attends tes bonnes nouvelles à ce sujet.
D’un autre côté je suis incapable de rassembler ici mes idées pour répondre comme il convient à tes différentes lettres.
Où je ne te comprends pas bien, c’est dans ton jugement sur Lloyd George (5), sur quoi te bases-tu donc en le peignant comme un César moderne, un dictateur dans le genre de Napoléon? Il me semble au contraire qu’au point de vue de la politique de guerre pour stimuler les énergies L. G. (6) est l’homme nécessaire à l’Angleterre en ce moment et qui fait en quelque sorte contrepoids à Guillaume II, mais dans un sens autrement moderne et démocratique. Tu auras vu ou lu aussi qu’il est décidé à accorder aux femmes le droit de vote... (7) proposition de Mr Asquith (8) qui, lui, fut autrefois l’adversaire détesté des suffragettes. C’est encore un signe du temps, ces concessions sur le terrain de la politique intérieure. Je t’ai déjà donné mon avis sur la révolution russe, qui n’a subi aucun changement depuis. Il est à espérer que la République soit définitivement adoptée en Russie (9); je reste néanmoins sceptique quant à un changement radical des méthodes et habitudes russes. L’entrée de l’Amérique à côté des Alliés nous a été apprise avant-hier, et j’attends avec curiosité le texte in extenso du message du Président Wilson (10). S’il se décide à participer à la guerre, c’est sans doute pour avoir une voix dans le Congrès de la Paix (11) où son intervention ne pourra que faire du bien. Car le peuple américain n’est pas capable de passions de haine comme ceux qui sont actuellement et de si près mêlés à la lutte. Peut-être Wilson compte-t-il aussi que l’intervention des U.S. ferait une grande impression sur l’opinion publique en Allemagne qui, jointe aux lueurs de la révolution russe, pourrait amener un changement total de la mentalité allemande. Le poème d’il y a 104 ans, «Wach Auf mein Volk, die Flemmenzeichen rauchen - Hell aus dem Norden bricht der Freiheit licht» (12) est actuellement aussi vrai, ou même davantage, qu’en 1813. Mais il ne semble se trouver personne en Allemagne qui serait capable d’ouvrir les yeux des habitués à l’obscurité...
Je regarde toujours de nouveau les trois petites mèches de cheveux fins avec leurs rubans bleu-ciel. Georges et Alice ont donc les mêmes cheveux, presque à s’y méprendre. Que la petite devient gauchère est tout à fait bizarre, car ni dans ta famille ni dans la mienne il existe un tel cas à ce que je sache. Et la théorie de Hélène sur les impressions aux Sables (13) ne parvient point à me convaincre, je ne me rappelle même plus du tout que Mme Leconte était gauchère... Cependant ce qui m’inquiète beaucoup c’est cette anxiété manifestée par les enfants lorsqu’on sonne à la porte. Ce n’était point comme cela autrefois, au contraire, Suzanne et Georges jubilaient et sautaient lorsqu’ils entendaient la sonnette. Est-ce par suite de l’absence de la joie dans la maison qu’ils ont changé à ce point?
Aussitôt rentré à Taza (14), je compte faire quelque chose de décisif pour mettre ma propre situation au clair. Cela me rapportera peut-être une grosse punition, peut-être autre chose. Je viens d’apprendre en effet qu’un homme, allemand comme moi, a obtenu une permission pour la France. Si cela se confirme, je vais faire une demande ou de m’accorder une permission ou de résilier mon engagement du 21-8-14 (15).
Quelle est donc l’adresse de Mme Baboureau (16)? j’ai connu en effet son père assez bien, au temps qu’il était encore magasinier chez Moulinié. 
Ici les opérations ne sont point terminées, et il se peut que nous restions encore 10-12 jours (17) dehors, car nous construisons ici un réduit, et il n’est pas question de retour à Taza tant que Abd el Malek (18) et sa smala (19) ne sont pas complètement dispersés. Et Lyautey (20) va revenir sous peu!
Mes meilleurs baisers.


Paul



Notes (François Beautier)
1) - "Souk el Had" : officiellement "Souk el Had des Gueznaïa", site du revers sud du Rif où le camp d’Abdelmalek fut pris le 6 avril 1917.
2) - "2 U anglais" : il s’agit vraisemblablement de deux journaux anglais, mais cette désignation paraît obscure.
3) - "sanglante pour nous" : les deux groupes mobiles de Fès et de Taza furent attaqués par les rebelles le 10 avril 1917. Le livret de Paul porte mention de ces combats, finalement remportés par les "Français", en les situant entre Souk es Sebt et Souk el Had.
4) - "le 4 ou le 7" : ces courriers n’ont pas été conservés.
5) - "Lloyd George" : premier ministre britannique. Il était réputé pacifiste avant la déclaration de guerre à l’Allemagne par son prédécesseur Herbert Henry Asquith. Il se montra très déterminé à la gagner dès sa désignation comme chef du gouvernement le 7 décembre 1916 et conduisit finalement le Royaume Uni à la victoire.
6) - "L.G." : Loyd George.
7) - "droit de vote" : sous son gouvernement libéral, le Parlement vota effectivement la loi du 6 février 1918 qui accorda le droit de vote aux femmes âgées de 30 ans et plus.
8) - "Mr Asquith" : prédécesseur de Lloyd George, ce libéral avait été physiquement agressé à Dublin, le 18 juillet 1912, par des suffragettes britanniques. Il démissionna en décembre 1916 à la suite des "Pâques sanglantes d’Irlande" d’avril 1916 et de l’échec de l’offensive de la Somme (de juillet à novembre 1916) où son fils avait été tué.
9) - "en Russie" : Paul se montre radicalement républicain alors que le gouvernement provisoire de Russie, dirigé par le prince Gueorgui Lvov et appuyé par les membres du parti constitutionnel-démocrate (les K.D. ou "cadets"), est manifestement favorable à une monarchie constitutionnelle.
10) - "Président Wilson" : Le 2 avril 1917, le président des États-Unis a demandé au Congrès d’approuver l’entrée en guerre de son pays, ce qui fut officialisé par la déclaration de guerre du 6 avril 1917. Les premières troupes américaines débarquèrent à Boulogne sur Mer le 13 juin 1917. 
11) - "Congrès de la Paix" : le Président Wilson, s’appuyant sur l’American Peace Society (qui avait organisé plusieurs précédents Congrès de la Paix, notamment à Londres en 1843 et à Genève en 1867), souhaitait réunir au plus vite une conférence mondiale de la paix, que divers autres pacifistes (par exemple Aristide Briand, Marcel Cachin, le pape Benoît XV, Charles 1er Empereur d’Autriche…) appelaient aussi de leurs vœux. Cette espérance fut anéantie par les nombreux bellicistes des deux camps, par exemple les maréchaux Hindenburg et Ludendorff, et les premiers ministres Alexandre Ribot et Lloyd George. 
12) - "Freiheit licht" : Paul cite ici les premiers vers d’un poème écrit en 1813 par le poète lyrique, patriote et militaire prussien Carl Theodor Körner (1791-1813), dont une partie de l’œuvre fut mise en musique par Franz Schubert. Ce texte fut traduit (très librement) sous le titre "Appel" par Gérard de Nerval : "En avant, mon peuple ! La fumée annonce la flamme, la lumière de la liberté s’élance du nord vive et brûlante…". Le nord désigne ici la Prusse, qui rejoignit effectivement la 6ème coalition contre Napoléon. Theodor Körner, qui s’était engagé dans les corps-francs contre Napoléon, mourut au combat cette même année 1813. Il semble qu’en 1917, Paul tenait au contraire la Prusse pour l’éteignoir des lumières allemandes.
13) - "aux Sables" : dans sa lettre du 15 août 1916, Paul rappelait qu’il avait passé le mois d’août 1913 aux Sables d’Olonne en vacances avec sa famille, Hélène et Mme Leconte. Marthe était alors enceinte de la future Alice, qui naquit le 30 octobre 1913. 
14) - "à Taza" : Paul y sera de retour le 19 avril. 
15) - "du 21-8-14" : Paul s’est effectivement engagé le 21 août 1914 dans la Légion, à Bayonne, le premier jour d’ouverture de ces engagements. Bien que cet engagement ait été signé "pour la durée de la guerre", Paul envisage de passer outre en demandant à bénéficier du nouveau régime des permissions institué par le Ministère de la Guerre dans ses Instructions du 28 janvier 1917 qui accorde à tout soldat à compter du 1er février 1917 une permission de détente de 7 jours tous les 4 mois.
16) - "Mme Baboureau" : Paul employait à Bordeaux l’époux de cette dame dont il avait aussi connu le père. Il semble que Mr Baboureau était lui-même mobilisé au front. 
17) - "10-12 jours" : en fait 6 jours seulement (la lettre suivante, datée du 19 avril, est postée de Taza).
18) - "Abd el Malek" : Abdelmalek, chef des rebelles berbères du Maroc. 
19) - "la smala" : ce mot arabe désigne le campement provisoire des proches et de la cour du chef. Le campement d’Abdelmalek fut détruit à Souk el Had des Gueznaïa le 6 avril 1917 mais celui-ci s’enfuit avec sa suite. Il fut tué au combat par les Français dans le sud marocain en août 1924. 
20) - "Lyautey" : précédemment Ministre de la Guerre, poussé à la démission par Clemenceau le 14 mars 1917, Louis Hubert Lyautey reprit bien vite toutes ses fonctions de pacificateur, d’organisateur et de protecteur du Maroc. Abdelmalek, en tant que rebelle inspirateur d’autres mouvements anticoloniaux contre la France, notamment en Algérie, était considéré par le gouvernement français et par Lyautey comme un redoutable danger pour l’avenir de l’empire colonial français.


dimanche 2 avril 2017

Lettre du 03.04.1917

Souk el Had


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Aïn Drô (1), le 3 Avril 1917

Ma Chérie,

Nous voici depuis 2 jours de nouveau sur le sentier de la guerre : Opération contre Abd el Malek (2). Le 1° au soir nous avons campé à Aïn Bou Khelal et hier nous sommes arrivés ici sur des rochers énormes ; cette contrée était déjà l’année dernière le champ d’opérations d’Abd el Malek et nous allons marcher demain sur Souk el Har (3) où nous avons pris le 27 Janvier 1916 le camp d’A. e. M. Une deuxième colonne commandée par le Général Cherrier (4) qui tente une manoeuvre enveloppante va nous rejoindre demain ou après-demain, mais j’incline à croire que - tout comme l’année dernière - Abd el Malek va s’échapper dans le Rif espagnol ... et ce sera à recommencer en été ou bien à la fin de l’année !
Heureusement qu’il fait déjà plus chaud la nuit et que de cette façon on peut se reposer la nuit à peu près. Hier, la journée était fatigante : sous un soleil de plomb, on grimpait, sac au dos, ces montagnes : une montée de 4 à 5 km sans chemin ni sentier. Arrivés vers 13 h après combat, nous avons fait encore une sortie à 15 h pour rentrer vers 18 h au camp.
Aujourd’hui, en l’honneur de mon anniversaire (5), je vais tâcher de me laver et de me faire raser. Je m’offrirai même un camembert et un camarade m’a prêté un stylo ce qui me permet de t’écrire à l’encre. Le temps, ce matin, est très couvert et il se peut que nous ne fassions pas de sortie. Jusqu’ici, il y a eu peu de choses sérieuses et en conséquence, peu de pertes.
Comment vas-tu ? Et les enfants ? Notre Georges va avoir 5 ans aujourd’hui en 8 (6); j’espère que ma lettre et mon portefeuille arriveront à temps pour qu’il ne puisse plus dire qu’il est le seul qui n’a encore rien eu de moi depuis que je suis au Maroc.
Le courrier ici est fort irrégulier, Dieu sait quand tu recevras cette lettre et quand j’aurai de tes nouvelles. Pour ce qui est des oeufs de Pâques, on les cherchera également dans le bled. Naturellement nous sommes aussi privés de journaux, et comme la T.S.F. est avec l’autre groupe nous ne recevons même pas les communiqués. Mais au moment où nous quittions Taza l’avance des Alliés semblait à peu près arrêtée et rien ne disait que la Révolution Russe avait produit un gros effet en Allemagne (7) ... enfin, de la patience, il n’y a que cela qu’on peut se répéter.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants, un bonjour pour Hélène.


Paul


Notes (François Beautier)
1) - "Aïn Drô" : lieu-dit situé à une vingtaine de km. à vol d'oiseau au nord-nord-est de Taza, sur la crête du Gouribis (qui sépare les oueds Larbaa et Msoun), dans un secteur où le Groupe mobile de Taza (auquel Paul ne participait pas) venait d'affronter les rebelles d'Abdelmalek les 15 et 16 mars 1917. 
2) - "Abd el Malek" : Abdelmalek, chef des rebelles berbères marocains du Maroc septentrional. Il tente de forcer un passage vers le sud à travers l'axe Taza-Fès pour contrecarrer le plan de Lyautey d'unification pacifiée des Maroc occidental et oriental.
3) - "Souk el Har" : en fait Souk el Had des Gheznaïa. Paul a participé aux combats qui permirent de prendre le camp d'Abdelmalek à cet endroit à la fin janvier 1916.
4) - "Général Cherrier" : Marie-Joseph Cherrier (1859-1945), alors général de brigade, commanda la subdivision de Fès de juin 1916 à mai 1919. 
5) - "mon anniversaire" : Paul, né le 3 avril 1882, fête donc ses 35 ans. La loi du 5 août 1914 permet son maintien dans les troupes actives alors que, précédemment, il aurait été à cet âge versé dans les réserves territoriales.
6) - "aujourd'hui en 8" : Georges est né le 10 avril 1912.
7) - "en Allemagne" : Paul souhaite que la révolution russe (dite de février) contamine l'Allemagne et y entraîne une chute du régime impérial. Il ne peut pas savoir (ni d'ailleurs en avoir l'intuition puisqu'il ne reçoit plus d'informations depuis la fin mars) que la révolution russe pousse les révolutionnaires allemands, déjà exclus du parti social-démocrate depuis janvier 1917, à fonder le 6 avril 1917 le Parti social-démocrate indépendant (USPD). Cependant son analyse est juste : l'effet global est pratiquement nul puisque le gouvernement provisoire russe, qui continue la guerre contre l'Allemagne, est alors loin de constituer un modèle pour les Allemands (il est encore politiquement moins libéral que le Reich et socialement moins progressiste). D'ailleurs, le seul parti qui s'intéresse à la révolution russe (l'USPD) n'y voit pour le moment que la phase bourgeoise de la révolution prolétarienne internationale marxiste pour laquelle il milite. L'événement qui paraît à cette époque le plus capable de modifier de gré ou de force l'attitude de l'Allemagne est l'entrée en guerre des USA, dont la presse parle depuis mars 1917, que le Congrès américain ratifie le 2 avril 1917 et qui devient effective le 6 avril 1917.

dimanche 13 mars 2016

Lettre du 14.03.1916

Portrait présumé de l'émir Abdelmalek
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 14 Mars 1916

Ma chérie,

Pendant 4 jours nous étions coupés de l’Algérie et même du Maroc Oriental par suite d’un accident de la voie ferrée, provoqué par les bicots (1) qui avaient enlevé plusieurs rails (2). Ce n’est donc qu’aujourd’hui que ta lettre du 4 et celle de Suzette me sont parvenues et le livre, envoyé en recommandé, m’a été remis ce soir. J’y reviendrai dans une prochaine lettre et te retournerai le bouquin dans quelque temps. 
Tu auras appris entretemps par les journaux que la bataille de Verdun continue toujours et n’aura probablement aucun résultat tangible, si ce n’est que les Allemands, au prix de sacrifices fantastiques, ont pris quelques kilomètres carrés de terrain (3). L’acharnement inouï laisse reconnaître qu’on voudrait en finir coûte que coûte et si, comme on peut prévoir, l’attaque allemande reste infructueuse (4), il est tout de même probable qu’elle se reproduira sous peu sur d’autres points du front (5). De toutes façons, je suis persuadé qu’il n’y aura plus une 3° campagne d’hiver.
Je ne me rappelle plus si j’ai reçu tes lettres des 27/8 Février, et comme je suis dans l’impossibilité de conserver toute ma correspondance - comme déjà expliqué - je ne peux pas non plus rechercher. Toutefois, comme j’ai toujours tes lettres sous les yeux en écrivant, il est à présumer que les deux lettres en question ne sont pas arrivées à destination du moment où je n’y ai pas répondu. Y avait-il quelque chose de particulier dedans ? (6)
Je t’ai déjà dit que la question des permissions est toujours en suspens et que même les Français qui n’ont pas de raisons sérieuses n’en obtiennent pas. Jusqu’ici, aucun légionnaire présent au Maroc n’est encore parti et mon camarade Savario, malgré ses 15 ans de service, n’y compte guère. Ce “motif sérieux” exigé ici au Maroc n’est point indispensable en France où les hommes ont des permissions à tour de rôle. Je présume que c’est par rapport aux faibles effectifs de l’armée active au Maroc qu’on prend ces mesures ici ! (7)
Il m’est impossible en ce moment - et tu le comprendras facilement - de m’expliquer sur les différentes questions que tu me poses. On aura plus tard le temps de parler des effets et des causes de vive voix. Il va sans dire que la guerre et tous les changements qu’elle entraîne, toutes les fautes et erreurs qu’elle découvre et toutes les défectuosités qu’elle laisse voir, finit par changer bien des sentiments et opinions aussi.
La lettre de Suzanne m’a fait beaucoup de plaisir, je préfère de beaucoup ces produits personnels, car à la lire il me semble entendre la petite voix de ma fille qui, étant l’aînée, m’est plus proche que les 2 autres. Dis-lui aussi que je la remercie de ses bons voeux qui viennent vraiment un peu tôt (8)... Je n’avais pas mis cela sur la carte que je lui ai adressée à midi.
Il est fortement question que si le temps se maintient nous partions en reconnaissance du côté de Djebla (9) le 19 ou le 20 courant pour construire un nouveau Blockhaus. J’aurai l’occasion de te prévenir, si réellement nous partons, ce qui me paraît invraisemblable dans cette saison-ci (10).
Les bilans et procès-verbaux de nos assemblées de ces dernières années doivent se trouver dans la nappe (11) “Documents” à la maison ; prière de revoir cela. Mais évite d’aller au bureau pour ne pas faire croire des choses qui ne sont pas. As-tu pu parler à W. de l’affaire de l’Amazone que je t’ai signalée l’autre jour et s’est-il renseigné ? L’affaire m’intéresse naturellement beaucoup ! 
L’histoire de la Turquie a donc encore été un canard ; par contre, l’Allemagne se fâche avec le Portugal (12) qui lui enlève de cette façon irrévocablement 80 paquebots et navires réfugiés dans ses ports. La Hapag (13) et le Lloyd (14) ne doivent pas rire !
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

                                                 Paul

PS J’ai maintenant des enveloppes comme celle qui t’apporte cette lettre, donc inutile de m’en expédier avec le papier.

Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "bicots" : sans doute Paul emploie-t-il ce terme péjoratif désignant les Arabes (de surcroît écrit sans majuscule) pour ne pas se distinguer de ses collègues...
2) - "plusieurs rails" : la prise du camp d'Abdelmalek, le 27 janvier 1916 (à laquelle Paul a participé) n'a pas mis fin à la rébellion, maintenant sans gestion centrale, des tribus nationalistes, ni aux soutiens qu'elles reçoivent de l'Allemagne : il en résulte des opérations désordonnées et des actes de sabotage tout à fait caractéristiques d'une guérilla anticoloniale.
3) - "de terrain" : allusion vraisemblable à la prise du fort de Douaumont le 25 février 1916. 
4) - "reste infructueuse" : effectivement, l'offensive allemande est bloquée à partir du 9 mars par la résistance du Fort de Vaux (finalement pris le 7 juin 1916) et du point défensif du Mort-Homme (qui tiendra jusqu'au 16 mars).
5) - "autres points du front" : l'offensive allemande sur Verdun avait pris de court celle que Joffre avait préparée sur la Somme pour la fin 1915. Il devenait hautement prévisible que Joffre la relancerait pour desserrer l'étau allemand sur Verdun, et qu'il en ferait porter l'effort essentiel sur les troupes britanniques. Cette revanche sera lancée sur la Somme en juin 1916. 
6) - Cette "lettre perdue" fera l'objet de nombreux échanges...
7) - "ces mesures ici !" : Lyautey donne effectivement cette explication, mais il faut y intégrer la nécessité d'allonger chaque permission d'une dizaine de jours de voyage aller-retour du fait de l'éloignement de la métropole.
8) - "un peu tôt" : Paul est né un 3 avril (1882)
9) - "Djebla" : blockhaus de protection de l'avant-dernière station de la ligne ferroviaire d'Oujda à Taza, qui vient d'être sabotée par les rebelles nationalistes. Paul y est allé à plusieurs reprises en 1915 pour construire le premier blockhaus.
10) - "cette saison-ci" : le début du printemps est marqué par des orages violents dans la région de Taza.
11) - "mappe" : mot ancien désignant un dossier, une liasse, une "chemise"...
12) - "Portugal" : le coup d’état du 14 mai 1915 a porté au pouvoir au Portugal un gouvernement ouvert aux Alliés auquel les Britanniques demandent de saisir les navires allemands stationnant dans les ports portugais. L’Allemagne réagit à la confiscation, le 23 février 1916, de près d’une centaine de navires, en déclarant la guerre au Portugal le 9 mars 1916.
13) - "la Hapag" : principale compagnie maritime allemande, elle a déjà perdu beaucoup de navires du fait de la guerre.
14) - "le Lloyd" : - cette abréviation désigne la puissante compagnie maritime allemande "Norddeutscher Lloyd" (NDL) fondée à Brême en 1857, concurrente de la Hapag et comme elle touchée par la saisie par le Portugal des navires allemands.




samedi 22 août 2015

Lettre du 23.08.1915

Revue de spahis (http://www.gros-delettrez.com/)

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Bou Ladjeraf, le 23-8-1915

Ma chérie,

Je t’ai annoncé par carte postale ma bonne arrivée ici, mais pour pouvoir t’écrire une lettre je suis encore forcé de m’étendre dans les palminas (1), étant encore à un petit poste aujourd’hui comme hier. Car ici à Bou Ladjeraf on est complètement dans le bled : C’est un camp militaire situé sur un plateau où se trouvent la 24° de la Légion, une Compagnie de Territoriaux et un peloton de Cavalerie (Spahis). Pendant la dernière année tout était tranquille ici et on considérait ce poste un peu comme “de repos”. Cependant le 15 Août les Marocains (2) ont fait une embuscade où le Capitaine de la 23° Légion, 1 sergent et 1 légionnaire ont été tués et 9 blessés. Le lendemain, 16 Août, la moitié de notre 24° est venue ici et le 21 le reste, remplaçant la 23° qui est remontée à Taza (3). On prend maintenant des précautions extraordinaires : Défense absolue de sortir du camp, même le jour. Installation de petits postes tout autour du camp. Pour monter ces postes, nous sortons le matin à 5 hs avec de la cavalerie et nous restons jusqu’à 6 hs du soir dehors sur les mamelons dans une tranchée, montant la garde à tour de rôle. Il n’y a pas de travaux de route ou autre, de sorte que l’on est plus soldat qu’à Taza. Seulement la vie y est encore plus monotone que là, si possible. Il existe un café maure dans le camp, et c’est là qu’on peut acheter du tabac, des conserves, etc. Il existe enfin - ce qui n’était pas à Taza - une salle garnie de tables et bancs ainsi que de cartes géographiques où les soldats peuvent faire leur correspondance. Mais l’encre, le papier etc. font défaut complètement à Bou Ladjeraf. A 500 m du camp, le Génie construit une jolie petite gare ; la ligne Oujda-Taza, qui doit se prolonger jusqu’à Fez, passe là-bas. Il paraît que nous allons rester 3 mois ici ; tant que la belle saison dure, le séjour ici n’est pas désagréable (4), mais lorsque les grandes pluies recommenceront ...
Ta lettre du 8 m’est parvenue juste le jour du départ ; je te retourne ci-joint la coupure de l’Humanité sur le livre “J’accuse”. Ce doit donc être un Socialiste qui a écrit le bouquin, puisque le rédacteur de l’Humanité (5) le connaît ! La chanson sur le coulage du Lusitania (6) n’était point jointe à la lettre. Tu lis donc régulièrement l’Humanité maintenant ? Ce journal, évidemment, doit s’attendre à un relèvement de la socialdémocratie allemande s’il ne veut pas complètement abandonner ses idées de camaraderie universelle. Mais tant que je ne vois rien, je reste plutôt sceptique. Dans mon fort intérieur, je garde cependant toujours cet espoir secret, mais en craignant qu’il ne se réalise pas ...
Les différentes prévisions sur la durée de la guerre ne sont pas à prendre bien au sérieux. Un jour, c’est un Colonel américain, puis un Général canadien qui se prononce ... que veux-tu qu’ils en sachent ? Les seuls hommes qui peuvent apprécier l’état des choses, ne disent évidemment rien, de sorte que des deux côté on ne fait que garder l’espoir de la victoire. Mais ce sera tout d’un coup que la vraie situation apparaîtra, et puis ce sera tout proche de la fin.
J’ai fait ce dernier temps quelques projets d’avenir qui te feraient peut-être sourire. En vérité, on ne peut rien faire sans avoir vu l’état des choses après la guerre.
J’ai gardé le petit billet de Suzette ; ce qui m’étonne un peu, ce sont les additions des chiffres à 4 points qu’elle a fait sur le verso sans se tromper une seule fois.
Mes meilleurs baisers pour toi et les gosses.


                                                   Paul


Notes (François Beautier)
1) - "les palminas" : comme à son habitude, Paul écrit phonétiquement les mots qu'ils ne comprend pas. Il s'agit ici des "palmiers nains"
2) - "les Marocains" : Paul ne les désigne pas comme "rebelles" et leur octroie une majuscule. Voudrait-il souligner leur bon droit, celui des peuples à disposer d'eux-mêmes, qu'il ne s'y prendrait pas autrement !
3) - "à Taza" : la stratégie générale des opérations des tribus nationalistes (il s'agit de Berbères : au sud et au centre du Maroc oriental les Zayane, les Rhiatas et les Beni-Ouaraïn ; au nord les Krakra, les Tsoul, les Branes, les Metabza,  éventuellement les Tazis mal pacifiés, etc.) fut définie en 1912 par l'émir Abdelmalek (ancien colonel de l'armée turque, ancien chef de la police de Tanger, chef nationaliste soutenu par l'Allemagne, la Turquie et l'Espagne, organisateur de la "rebellion" jusqu'en 1924, bientôt surnommé "la Bête noire des Français") consistait à attaquer les avant-postes français, pour converger ensuite vers Taza et prendre cette clé stratégique reliant les deux Maroc (l'Oriental et l'Occidental). 
4) - "le séjour ici n'est pas désagréable" : Paul se veut rassurant, mais Marthe pourrait apprendre par la presse que le secteur est dangereux.
5) - "le rédacteur de l'Humanité" : le rédacteur en chef de l'Humanité pendant la Seconde guerre mondiale fut Pierre Renaudel, député socialiste réformateur du Var, ami de Jean Jaurès et témoin de son assassinat.
6) - "coulage du Lusitania" : le paquebot britannique  "Lusitania", fut torpillé le 7 mai 1915 par un sous-marin allemand alors qu'il transportait dans ses soutes des explosifs américains livrés au Royaume-Uni, ce qui provoqua son naufrage immédiat et la disparition de 1198 passagers dont 128 ressortissants américains. Faisant silence sur la cargaison d'explosifs, la presse alliée et américaine, donna immédiatement beaucoup d'importance à la tragédie humaine mais l'oublia du fait de l'officiel isolationnisme américain et ne la "ressortit" que deux ans plus tard pour justifier l'entrée en guerre des USA le 6 avril 1917.