Affichage des articles dont le libellé est Sidi Belkassem. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Sidi Belkassem. Afficher tous les articles

mercredi 9 août 2017

Carte-lettre du 10.08.1917

Camp d'artillerie en montagne

Carte-lettre Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Sidi Bel Kacem (1), le 10 Août 1917

Ma Chérie, 

J’ai ta lettre du 29 et 30 Juillet et te confirme les miennes des 3 (2) et 7 courant.
Comme tu te fais tout de même du mauvais sang ! Je t’ai pourtant dit que j’aurai cette fois-ci ma permission et que je viendrai. Ce n’est qu’une question de temps, de quelques semaines de différence ! Mais il ne faut pas oublier qu’ici la question est plus longue et plus difficile à régler qu’en France, vu 1°) le manque de troupes actives, ou leur insuffisance numérique relative et 2°) la longueur des communications (3) avec Rabat. 
Mais le principe de la permission est maintenant résolu en notre faveur dans les mêmes conditions que les autres corps : 21 jours par an (4). Je ne peux pas te dire maintenant pourquoi la mienne se trouve remise jusqu’à fin Août (5), mais je puis te dire que je l’aurai ! Et je t’en supplie : Ne te rend pas complètement malade : je sais aussi bien que toi ce que j’ai à faire.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul


Notes (François Beautier)
1) - « Sidi Bel Kacem » : en fait Sidi Belkassem, site défensif dont Paul n’écrira finalement correctement le nom que dans son dernier courrier partant de ce lieu, le 23 août 1917. 
2) - « des 3 » : ce courrier manque.
3) - « communications » : pour ces raisons évidentes (insuffisance des effectifs et durée allongée des voyages des permissionnaires en métropole), Lyautey ralentit au maximum la rotation des tours de permission.
4) - « 21 jours par an » : Selon la Charte du permissionnaire discutée et votée à la Chambre le 28 septembre 1916, à compter du 1er octobre 1916, les permissions de détente sont de 7 jours par période de 4 mois (soit 3 permissions annuelles d’une semaine chacune). Ce dispositif est réaffirmé par le général Philippe Pétain pour tous les corps d’armée à compter du 1er février 1917, le temps de voyage aller et retour n’étant pas compté dans la permission mais évalué forfaitairement selon la distance. Le 1er octobre 1917 la durée annuelle de permission de détente sera portée à 30 jours et les délais de route seront établis non plus forfaitairement mais selon la durée réelle des voyages, constatée par les gendarmes ou les maires à l’arrivée en permission puis par les autorités militaires au retour à la caserne.

5) - « fin août » : les chefs de corps, notamment hors de la métropole, prirent l’habitude d’attendre le retour des premiers permissionnaires pour autoriser le départ des suivants. L’insuffisance - donc la lenteur - des systèmes de transport, accrue par les attaques des rebelles et par les torpillages des sous-marins allemands, se traduisit très vite par un retard croissant de ces cycles. Ceci permit aux chefs de corps de « justifier » le prolongement du maintien des hommes en activité alors qu’ils avaient droit à leur première permission de détente. 

dimanche 6 août 2017

Carte-lettre du 07.08.1917





Carte-lettre  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Sidi Ben Kassem (1), le 7/8 17

Ma Chérie, 

Nous sommes maintenant à l’endroit où nous devons construire un nouveau poste et où un combat très sanglant a eu lieu il y a quelques années (2). Cette fois-ci l’occupation a été moins coûteuse, bien que ... (3)
J’ai ta lettre du 27 et j’espère que tu auras reçu entretemps la mienne du 21 Juillet (4) avec modèle (5). Ma dernière lettre, adressée à Suz., date du 4 courant et de M’Conn (6).
Je compte toujours que nous rentrerons vers le 24/25 à Taza, mais naturellement on ne peut rien préciser encore. Pendant quelques jours, l’eau salée (7) de M’Conn et environs m’avait quelque peu déréglé, mais cela va de nouveau bien maintenant.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.
Paul



Notes (François-Beautier)
1) - « Sidi Ben Kassen » : en fait Sidi Belkassem, village et site d’un marabout, à 15 km environ au nord de Msoun, sur le versant sud du Rif . La Légion y établit un avant-poste, destiné à empêcher les rebelles du Rif d'atteindre la ligne reliant les deux Maroc entre Fès et Oujda via Taza.
2) - « quelques années » : il y a 3 ans, les 4 et 5 juin 1914.
3) - « … » : ces points de suspension laissent entendre que des combats eurent lieu. Effectivement, le 5e Régiment de tirailleurs africains y fut accroché par les rebelles le 5 août 1917, c’est-à-dire deux jours avant l’arrivée du détachement du 6e bataillon auquel Paul appartenait. 
4) - « du 21 » : ce courrier manque, à moins qu’il s’agisse de la carte du 20 juillet 1917.
5) - « modèle » : modèle de courrier administratif (il peut ici s’agir soit d’une déclaration concernant Marthe en tant qu’hôtesse de Paul lors de sa prochaine permission, soit en tant que partie prenante de l’une ou l’autre des affaires en cours de levée du séquestre, de versement d’une pension par la Société Leconte ou de report du paiement des loyers dus à Mme Robin).
6) - « M’Conn » : Msoun.

7) - « eau salée » : à cette période de l’année les oueds sont à sec et les nappes phréatiques n’alimentent plus suffisamment les puits, dont l’eau devient saumâtre.

dimanche 3 janvier 2016

Lettre du 04.01.1916

Portrait de couronnement de Georges V

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 4 Janvier 1916

Ma Chérie,

Je viens de recevoir tes lettres des 25 et 26 Décembre ainsi que le colis dont je te remercie vivement. Il est seulement regrettable que tu n’aies pas cousu ce colis dans une forte toile comme tu le faisais autrefois car la caisse, beaucoup trop faible pour un transport aussi long, est arrivée en piteux état. Je suppose même qu’on a volé une partie de son contenu, du moins à en juger par le vide qu’il y avait dans la boîte et les clefs de rabiot, c.à.d. qu’il y avait en plus de celles attachées aux boîtes (1). Toutefois, comme je ne connaissais point le contenu au départ, je ne pouvais même pas essayer une réclamation. Voici dans tous les cas ce que j’ai trouvé : 1 grande boîte de maquereaux marinés ; 1 grande boîte de cassoulet ; 1 petite boîte de confiture ; 2 tablettes de chocolat suisse ; 1 tablette de chocolat Louit (2); 1 morceau de pain d’épice. Tu me feras plaisir en me disant s’il n’y a rien de volé: comme le transit au Chemin de Fer est ici au Maroc entre les mains de soldats, il ne serait point étonnant que quelques boîtes aient disparu. Cela arrive assez fréquemment aux colis non cousus. Comme j’avais juste acheté hier une boîte de confiture anglaise, je te dirai par un prochain courrier si la tienne est meilleure : comme quantité, elle est à peu près la moitié de l’autre !
Je ne me rappelle pas avoir lu le petit livre d’Emerson (3). Celui de Romain Rolland (4) t’est-il parvenu entretemps ? L’histoire de Mme Raymonde (5) ne doit pas avoir fait plaisir aux Pl. Il est vrai que surtout lui ne l’aimait pas trop, la jugeant d’être trop volage. Elle était du reste fort jeune en se mariant ; si elle avait eu déjà un gosse (6), cela l’aurait probablement changée un peu. Mr Plantain, lorsqu’il me parlait de sa permission passée à Bordeaux, ajoutait qu’il avait été tellement accaparé par les affaires que le temps lui avait manqué de voir les amis !
En lisant les journaux des 24-25-26 j’avais malgré mon scepticisme, le sentiment que la paix est peut-être plus proche que nous le pensons ou que nous osons penser. Le message du roi d’Angleterre (7) à ses troupes, les extraits des journaux allemands et l’attitude des socialistes allemands (8) laissent tout de même germer un grain d’espoir. En attendant, le massacre continue naturellement. Ici, dans la région de Taza, cela sent bien mauvais depuis quelque temps. Il ne se passe pas une nuit où l’on n’entend pas des coups de fusil ou même la mitrailleuse. Aussi est-il à peu près certain que nous ferons encore une grande colonne au cours de ce mois-ci. On parle de réunir toutes les troupes disponibles de l’Oriental et de l’Occidental (9) (c.à.d. qu’il ne resterait que les Territoriaux) et d’aller du côté de Sidi Bel Cassen (10), sous la conduite du Général Henri (11), de Fez (12). Je te fixerai dès que je connaîtrai la date exacte du départ.
Pour ce qui est du “Kinderglaube” (13) dont tu parles par rapport à Suzanne, je ne sais pas si c’est bien prudent d’inculquer aux enfants des idées mystérieuses, fût-ce seulement celle du Petit Noël (14). L’idée en elle-même est certainement charmante et j’aurais eu autant de plaisir qu’eux en voyant les enfants ranger leurs souliers devant la cheminée. Mais pourquoi pas leur dire franchement que les surprises viennent des parents ou de ceux qui les aiment, comme on le fait à leur anniversaire ? 
Malgré tout ce qui s’est passé depuis la guerre, je serais étonné que la famille Leconte ne t’envoie pas des voeux de nouvel an. Me suis-je trompé ?
Le Cérous (15) et le gâteau à l’ananas m’ont plongé dans des réflexions profondes sur les vicissitudes de l’existence humaine. J’espère néanmoins qu’une bouteille de Lauforey Peyraguey (16) aura survécu à la guerre pour fêter dignement mon retour.
Mille baisers pour toi et les enfants.


                                                   Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "clefs attachées aux boîtes" : il s'agit des clés pour ouvrir les boîtes de conserves en enroulant les couvercles.
2) - "chocolat Louit" : producteur installé à Bordeaux.
3) - "petit livre d'Emerson" : il pourrait s'agir de Ralph Waldo Emerson, philosophe moraliste américain (1803-1882), à la mode en Europe au début du XXe siècle alors qu'il souhaitait que les USA se libèrent de la vieille culture européenne. La plupart de ses textes courts étaient habituellement regroupés en petits livres par les éditeurs.
4) - "celui de Romain Rolland" : il s'agit de “Au-dessus de la mêlée”, que Paul a reçu et lu en décembre 1915 (voir sa lettre du 17/12).
5) - "Mme Raymonde" : cette personne, qui devait appartenir à l'entourage des Plantain, amis des Gusdorf, n'a pas laissé d'autre trace...
6) - "un gosse" : ce style populaire inhabituel chez Paul signale une désapprobation (envers Mme Raymonde) et peut-être le désir de parler et de réagir comme un Poilu.
7) - "du roi d'Angleterre" : il s'agit du roi-empereur Georges V d'Angleterre, prince de Saxe-Cobourg-Gotha et cousin germain de l'empereur Guillaume II d'Allemagne.
8) - "des socialistes allemands" : depuis le Congrès socialiste international qui s'est tenu en septembre 1915 à Zimmerwald, en Suisse, les socialistes allemands d'opposition adoptent - comme leurs homologues français - des positions pacifistes consistant à réclamer l'arrêt des combats et l'ouverture de négociations. Paul cherche à rassurer Marthe en pointant les vagues déclarations de bons vœux annuels évoquant l'espoir d'une paix négociée. 
9) - "l'Oriental et l'Occidental" : les deux Maroc, dont Taza contrôle la liaison routière et ferroviaire.
10)- "Sidi Bel Cassen" : officiellement "Sidi Belkassem", un poste fortifié au nord-est de Taza, à 15 kilomètres au nord de Msoun, au bas du versant sud du Rif d'où les "rebelles" anticolonialistes mènent leurs attaques surprises contre les troupes françaises. 
11) - "Général Henri" : il s'agit du Général Henrys, affecté depuis 1913 par Lyautey au contrôle des tribus "rebelles" du Moyen Atlas. Paul l'a déjà mentionné le 20 juillet 1915.
12) - "Fez" : officiellement "Fès".
13) - "Kinderglaube" : croyances enfantines.
14) - "Petit Noël" : autre nom du "Père Noël" que l'on dit "Noël de la fin décembre" ou "Petit Noël" dans les pays où la Saint-Nicolas (début décembre), plus ancienne, est demeurée la principale fête annuelle des enfants. 
15) - "le Cérous" : le vin de xérès, en écriture phonétique. 
16) - "Lauforey Peyraguey" : en fait Château Laforie-Peyraguey, vin classé premier grand cru de Sauternes depuis 1855.