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mardi 31 janvier 2017

Carte postale du 01.02.1917

Porte de Bab el Rih à Taza (porte du vent) Document Delcampe


Carte postale Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 1° Février 1917

Ma Chérie,

J’ai bien reçu ta lettre du 22 Janvier et viens de réclamer auprès de l’Officier transitaire d’Oujda (1) de faire des recherches pour mon colis ou bien de me rembourser sa valeur. Toutefois, comme le colis de fruits, d’après la Maison Magne, était parti d’Oran le 20/12, il n’est pas impossible que celui de Taza arrive encore, ce que je préfèrerais - car j’avais dans l’idée que le contenu te plairait !
Tu auras l’obligeance de me prévenir promptement le cas échéant.
Mille baisers pour toi et les enfants.


                                              Paul


Note (François Beautier)
1) - Oujda : dernière ville marocaine sur la route Taza-Oran (Algérie).

mercredi 14 septembre 2016

Carte postale du 15.09.1916

http://www.persee.fr/doc/geo_0003-4010_1918_num_27_146_4194


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Au col de Touahar 15/9 16

Ma Chérie,

Je viens de recevoir ta lettre du 7 courant avec les journaux des 4, 5 et 6 dont je te remercie. J’ose donc espérer qu’Alice est complètement rétablie maintenant. Encore aucun indice quand on rentrera à Taza. Le temps est toujours chaud, avec de temps à autre un sirocco (1) fantastique. C’est donc demain le grand anniversaire (2)... Drôle de façon de fêter cela sous une guignole (3). 
Enfin, cela n’empêchera pas que je t’envoie, ainsi qu’aux enfants et à la famille Penhoat, mes meilleurs baisers. (Pour la famille P. de bons souvenirs seulement.)

                                                   Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "sirocco" : vent chaud venant du Sahara, fréquent à l'automne et au printemps. Est aussi dénommé "Chergui" au Maroc.
2) - "anniversaire" : 8ème anniversaire du mariage de Marthe et Paul, en 1908. Paul vivait en France depuis deux ans, et Marthe l'y rejoignit.

3) - "la guignole" : la petite tente militaire (pour 2 hommes).

vendredi 8 juillet 2016

Lettre du 09.07.1916

Soumission et retour d'armes d'insoumis
Madame Paul Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 9 Juillet 1916

Ma Chérie,

Je te confirme ma carte postale d’hier et t’accuse réception de tes lettres des 26, 28, 29 & 30 Juin ainsi que des lignes de Suzette datées du 2 cour. qui m’ont fait un vif plaisir. Mais je reste vraiment ahuri de tes craintes vraiment maladives (1) que tu te fais pour moi ! Je t’ai pourtant dit et répété maintes fois que si par hasard il m’arrivait quelque chose, tu serais télégraphiquement avisée par les soins de la Compagnie qui a, naturellement, ton adresse. Sachant que j’étais en route depuis le 11 Juin (2), tu devais bien te dire que ma correspondance deviendrait irrégulière et cela d’autant plus que tu savais que nous allions loin de Taza. Enfin, tout va bien qui finit bien, mais je t’en prie, ne te fais pas tant de mauvais sang surtout pour moi. Je t’ai écrit aussi souvent que cela m’était possible, c.à.d. qu’il y avait du courrier, et tu dois bien avoir reçu de cette colonne 8 à 10 cartes plus les deux lettres ???
Au point de vue de la marche, cette colonne était assez passable, mais la chaleur était accablante, l’eau souvent rare et le pain aussi. Comme nous étions réunis avec la colonne de Fez et, par conséquent, assez nombreux, le ravitaillement n’était point chose facile dans le bled. Aussi le pain était-il très souvent moisi - et même, il manquait complètement et était alors remplacé par la farine dont nous faisions nous-même la “kesra”, du pain arabe. J’ai mangé presque tous les jours une boîte de lait concentré, mélangé d’eau, ce qui est très rafraîchissant maintenant. Tu te souviens qu’autrefois je ne pouvais même pas boire une tasse de lait frais !
Au point de vue militaire, la colonne était plutôt dure, car nous avons presque journellement combattu contre des bicots qui comptent parmi les plus aguerris du pays. Heureusement que nous avions une artillerie relativement nombreuse, car sans cela nous aurions eu des pertes considérables. Les 14, 15 & 24 Juin ainsi que les 1° & 6 Juillet (3), nous avons eu des combats très sérieux. Le 6 ma section était désignée pour prendre à l’assaut un village situé à environ 2 1/2 km à 3 km du bivouac. Il fallait parcourir cette distance au pas gymnastique, descendant des ravins presque à pic et grimpant les mamelons sous le feu des Marocains et un soleil de plomb. Mon bidon avait été troué la veille et je n’avais donc pas de l’eau sur moi. Après le 3° bond, lorsque nous nous reposions derrière un pli du terrain, je croyais réellement crever de soif : heureusement j’avais encore un peu d’alcool de menthe dans un flacon que j’ai sucé avec un brin de paille. Cet alcool, rafraîchissant par excellence lorsqu’on en jette quelques gouttes dans un verre d’eau ou sur un peu de sucre, est tellement fort qu’il me brûlait littéralement la gorge et la langue. Mais il me donnait en même temps le coup de fouet, et, arrivé au village, j’ai pu avoir de l’eau du bidon d’un camarade. Le retour était encore plus pénible, car ici au Maroc où nous ne pouvons pas penser à conserver le terrain conquis (4), il faut retourner au bivouac qui est toujours dressé à proximité d’une source ou d’un cours d’eau. Les Marocains qui, battus, se retirent devant nous dans les montagnes, nous tirent alors dans le dos et une 2° ligne de tirailleurs de chez nous protège alors avec l’artillerie notre retraite. Mais malgré cela nos pertes sont ordinairement plus fortes en battant en retraite qu’en avançant. 
Le 6 donc, les balles sifflaient désagréablement autour de nos oreilles ; quelques-unes tombaient par terre à 1 ou 2 pas de distance, à tel point que je recevais deux fois la terre dans la figure. Comme il est d’usage de revoir en de tels moments scabreux en un seul clin d’oeil toute sa vie, je m’efforçais d’avoir rapidement cette vision prescrite par le code de la politesse, mais je m’aperçus bien vite que tout ce qu’on raconte à ce sujet est de la bêtise. On se dit : “Il arrive ce qui doit arriver”, et si un sifflement a été une fois trop proche de la tête, on ricane silencieusement : “Ce n’est pas ton matricule, celle-là”. Ce qu’il y a de bizarre, c’est qu’on distingue immédiatement un coup de fusil marocain d’une balle Lebel (5); les fusils bicots font “takooo”, les nôtres “tak” tout court. Au surplus, la balle marocaine, plus grosse que la nôtre, est en plomb et siffle beaucoup plus fort aux oreilles que la nôtre qui est plus pointue, plus mince et en cuivre. Et lequel de nous ne désirerait pas ce qu’on appelle une balle heureuse, c.à.d. une dans le mollet, la cuisse, le bras ou l’épaule qui entraîne 3 ou 4 mois d’hôpital et presque autant de convalescence en Algérie ? Ces blessés-là, qui ne restent naturellement pas estropiés, sont l’objet de toutes les jalousies ... Enfin, nous étions moitié morts de fatigue en arrivant au bivouac le 6 au soir. Il y avait ce soir là 2 quarts de vin, de l’eau de vie dans le café, un bon ragoût de poulet (que nous avions rapporté du village incendié par nous) du boeuf aux cornichons, du riz au chocolat et la soupe traditionnelle, la fête quoi, et chacun avait sa petite histoire à raconter. Notre Compagnie, bien que souvent engagée, a eu de la chance cette fois-ci. D’un autre côté, nous avons eu pas mal d’officiers hors de combat, et même tués ... (6)
Et puis, comme on est content de rentrer à Taza après un mois d’absence ! De loin on se montre les minarets, la forêt des oliviers, les remparts et les portes ...
Je suis étonné de ce que la Préfecture fasse tant d’histoires au sujet du L.P. (7). Evidemment, si tu ne l’obtiens pas, tu écriras une lettre recommandée suivant le conseil de Me Lanos disant que tes 2 dernières lettres sont restées sans réponse, qu’au surplus Me By (8) ne te communique pas, malgré ta demande, les conclusions du Tribunal de Nantes, tu te vois obligée, d’accord avec moi, de renoncer à ses services et que tu annules par conséquent le mandat que je lui avais donné en Décembre 1914 pour nous représenter. Tu le pries de t’accuser réception de ta lettre et de te faire parvenir la note de ses honoraires. Tu verras bien s’il a le culot de nous compter plus que les 200 Frs versés par L. (9)
Bonne nuit Chérie, je t’écrirai de nouveau demain ou mardi.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul

P.S. N’oublie pas mon mandat, je suis un peu à la bourre (10) par suite de la colonne.




Notes (François Beautier)
1) - "craintes maladives" : Marthe est sans doute aussi très affectée par les nouvelles dramatiques données par la presse concernant l'ampleur des pertes durant le mois de juin 1916, qui restera dans l'histoire de la Grande Guerre comme le mois du paroxysme de l'enfer de Verdun, et pendant la journée du 1er juillet, réputée la plus meurtrière de tout le conflit (environ 60 000 morts toutes nationalités confondues) du fait du lancement de l'offensive britannique sur la Somme pour soulager les Français englués à Verdun. 
2) - "depuis le 11 juin" : Paul participe du 10 juin au 9 juillet 1916 à la colonne en direction de Fès destinée à repousser les Beni Ouaraïn rebelles. Il n'est sans doute pas informé que le 10 juin 1916 s'est levée la "Grande révolte arabe" contre les Turcs, menée par le Chérif de La Mecque, Hussein Ibn Ali, avec le soutien des Britanniques. Ce soulèvement incita immédiatement l'Allemagne a provoquer et à soutenir un regain d'activité des rebelles nationalistes marocains (antifrançais) au sud du Rif et sur les contreforts des Moyen et Haut Atlas.
3) - "6 juillet" : la rébellion antifrançaise de l'été 1916 partit du couloir de Taza où Paul la combattit à la fin juin et au début juillet. Cependant, c'est au sud du Haut Atlas, notamment dans le Tafilalet (Tafilalt en berbère), qu'elle replia ses forces (6 à 8 000 hommes) et souleva de nouveaux rebelles. Le lieutenant-colonel Doury l'affronta à partir du 6 juillet et la dispersa avec l'aide des troupes du Makhzen (gouvernement du sultan du Maroc sous protectorat français) à partir du 11 juillet.
4) - "le terrain conquis" : Lyautey manquait effectivement de troupes pour occuper le terrain : il avait envoyé au front en Europe l'essentiel de ses forces. Mais, officiellement, il ne s'agissait pas de "conquête française" puisque le Sultan du Maroc, avec son gouvernement (le Makhzen), était placé sous protectorat français et qu'il s'agissait pour la France de "pacifier" le pays.
5) - "Lebel" : fusil à armement automatique de calibre 8 mm, chargé au maximum de 10 balles (8 dans le chargeur, 1 dans la culasse, 1 en transfert entre chargeur et culasse), portant le nom de son inventeur, adopté par l'Armée française depuis 1887. Sa modernité tient au remplacement de la traditionnelle poudre noire par la nitrocellulose (beaucoup plus puissante et sans fumée) et des archaïques balles en plomb par des balles chemisées (recouvertes) de maillechort (Paul, en parlant de "cuivre", confond la cartouche avec la balle). Les rebelles marocains emploient essentiellement des fusils de la génération précédente, à un ou trois coups, avec balles en plomb et poudre noire, beaucoup moins puissants, précis et discrets.
6) - "et même tués" : Paul parle de "sa" compagnie en relevant qu'elle a "eu de la chance" (elle n'a officiellement perdu aucun homme). En disant "d'un autre côté", il évoque d'autres corps de troupes, par exemple la 2e batterie du 4e groupe d'artillerie de campagne d'Afrique (qui se joignit à la colonne pour l'appuyer et qui perdit un maréchal des logis), et plus généralement toutes les troupes de l'Armée française engagées au même moment du Rif jusqu'au sud du Haut Atlas (où il y eut des pertes, notamment dans le Tafilalet). 
7) - "L.P." : il s'agit sans doute du livret de police que Marthe devait faire viser chaque mois depuis le début de la guerre pour obtenir la reconduction de son permis de séjour. Cette reconduction supposant aussi que Marthe disposât de moyens suffisants d'existence, il importait que le jugement concernant la demande de levée du séquestre des biens de la famille soit officiellement prononcé et connu.
8) - "Me By" : Maître Bonamy, auquel Paul a confié la charge de le représenter pour obtenir la levée du séquestre. Il semble que Paul n'ait plus aucun respect pour cet avoué dont il résume brutalement le nom (dans sa carte postale du 28 juin précédent il l'avait même privé de l'abréviation de son titre "Me"), et que son mécontentement lui fasse perdre le fil de son discours en passant du problème du permis de séjour de Marthe à celui des honoraires de l'avoué qui ne donne plus de nouvelles depuis le printemps 1915. 
9) - L." : Leconte, associé de Paul.

10) - "à la bourre" : expression argotique de joueur de cartes signifiant "appauvri" et/ou "en retard". C'est bien le cas de Paul...

samedi 18 juin 2016

Lettre du 19.06.1916

En colonne


Madame Paul Gusdorf
pour Melle Suzanne Gusdorf
22 rue du Chalet 22  Caudéran

En campagne, le 19 Juin 1916

Ma chère petite Suzette,

J’ai reçu ce matin ta lettre du 8 courant qui m’a fait un grand plaisir. Car elle me montre non seulement que vous allez tous bien, mais aussi que tu fais des progrès dans la correspondance, notamment dans l’orthographe. Il y a naturellement encore des fautes dans ta lettre, mais comme tu es encore bien petite, tu auras le temps d’apprendre et de faire mieux.
Voilà bientôt le 1° Juillet, jour où tu auras 7 ans (1). Comme je suis actuellement loin de Taza et de toute ville, et que par conséquent ma lettre mettra beaucoup de temps pour aller jusqu’à Caudéran, je t’envoie déjà aujourd’hui mes meilleurs voeux pour ton anniversaire. J’espère surtout que ce sera enfin la dernière fois que tu passeras ce jour loin de moi et que l’année prochaine je pourrai te réveiller le 1° Juillet dans ton petit lit blanc avec un gros baiser. Lorsque je reviendrai à Taza, je t’enverrai quelque chose qui te fera bien plaisir, mais je ne dis pas encore ce que c’est. Car ici on  ne peut rien acheter, sauf quelques conserves et du tabac de toutes sortes. Tu rirais même bien en nous voyant camper dans le bled. Nous couchons par 6 hommes sous une petite tente qu’on appelle une guignole (2) parce qu’en mettant la tête dehors on a l’air de Guignol (3). Tout autour de nous, il y a de grandes montagnes, en bas un ruisseau serpente qui nous fournit l’eau pour faire la cuisine et sert d’abreuvoir aux chevaux et mulets. Il est bordé de lauriers-roses en fleur, de champs d’orge et de blé et enfin de petites forêts d’oliviers et d’orangers. De grands oiseaux planent au-dessus de nous et souvent on entend pendant la nuit une bête sauvage qui rôde autour du camp. Dans la journée c’est le canon qui tonne (4) et le fusil qui crépite. On se lève le matin de très bonne heure et on se couche le soir avec les poules sur la paille qu’on ramasse dans les champs. Au réveil nous recevons un quart de café (que nous appelons du jus) et nous y trempons un morceau de pain. Si nous marchons dans la journée - et cela est presque toujours le cas - nous mettons dans la musette une boule de pain, un morceau de viande cuite ou rôtie, une boîte de sardines ou de thon et quelquefois un peu de chocolat qu’on mange en route. Le soir en arrivant à l’étape et après avoir construit la tranchée autour du camp, on nous fait une soupe, de la viande, du riz ou des nouilles ou des haricots, un quart de vin et un quart de café.
De notre camp actuel nous voyons au fond une grande montagne au pied de laquelle se trouve la ville de Fez (5) qui est, avec Rabat (6), la capitale du Maroc. Si nous y allons, je t’enverrai une jolie carte postale.
Je te dis maintenant adieu, ma chère petite Suzanne, en te priant de donner pour moi 3 gros baisers à Maman et 2 à Georges et Alice ainsi qu’un bonjour à Hélène.
Mes meilleurs baisers.

                                                Papa

Je ne sais pas si j’ai accusé réception du livre espagnol dont je te remercie beaucoup.


                                                 Paul


Notes (François Beautier)
1) - "7 ans" : Suzanne est née le 1 juillet 1909.
2) - "guignole" : le modèle courant est mono ou biplace. Celui dont parle Paul serait plus grand avec ses 6 places. Il se peut qu'il s'agisse en fait d'un marabout (tente hexagonale à pilier central).
3) - "Guignol" : étymologie indiquée par Paul pour faire rire sa fille, que l'on trouve dans d'autres documents. Il se peut que "guignole" soit un avatar de "guitoune", qui désigne en argot militaire colonial une petite tente dont le nom en arabe maghrébin "gitun" serait l'origine.
4) - "le canon qui tonne" : malgré les revers de leur chef de guerre Abdelmalek, les derniers rebelles des tribus locales (au nord et au sud de l'oued Innaouen) des Rhiatas et des Beni Ouaraïn tentent tout autant d'empêcher le contrôle du "couloir de Taza" par les Français que d'éviter la rupture des relations nord-sud entre le Moyen Atlas et le Rif. Paul participe, du 17 au 25 juin 1916, à une série de coups contre les Beni Ouaraïn (son livret militaire en porte la mention) mais il ne dit pas à son épouse qu'il est alors en situation de combat.
5) - "Fez" : au débouché des gorges de l'oued Sebou qui dévale du Moyen Atlas vers le Maroc occidental, Fès est la capitale historique du Maroc. Elle fut le 30 mars 1912 le site de la signature du traité établissant le protectorat de la France sur le pays. En réaction immédiate, de nombreux habitants se révoltèrent, ce qui conduisit le général Lyautey à déplacer la capitale administrative à Rabat et à installer une forte garnison militaire française à Fès. Depuis lors , la ville est demeurée la capitale culturelle et religieuse du Royaume.
6) - "Rabat" : résidence de Lyautey ("résident général du protectorat du Maroc") à la suite de la rébellion de Fès en avril 1912. La ville est restée capitale administrative du Maroc après la fin du protectorat en 1956.

lundi 4 avril 2016

Lettre du 05.04.1916

Porte du Mella, Fez, vers 1920. Photographie Joseph Boushira
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 5 Avril 1916

Ma chérie,

Je viens de recevoir ta lettre du 27 qui s’est croisée avec la mienne du 2. Je t’aurais écrit hier ou aujourd’hui à midi, mais nous étions tenus en haleine tous ces jours-ci d’une façon extraordinaire : Le 3, convoi à Bab Mersouka (1) avec plusieurs traversées des oueds qui sont très profonds en ce moment et dont le courant est formidable. L’année dernière, nous étions le 3 également en convoi (à Bou Ladjeraf) (2) et il faisait tout aussi beau. Tout le pays est vert et couvert d’un tapis extraordinaire de fleurs. Le 3 au soir, je prenais la garde jusqu’au 4 au soir où le Général Henry (3) est arrivé de Fez (4). Ce matin, grands préparatifs parce que le Général devait visiter nos baraquements. Tout fut donc chambardé jusqu’au moment de la dite visite qui dura à peu près une seconde ... Cet après-midi enfin nous étions au tir et, comme dans la soirée la pluie se mettait à tomber, le nettoyage des armes etc. a pris pas mal de notre temps dit de repos ... 
Je te fais du reste mes compliments pour la confiture qui est  réellement bien meilleure que ce qu’on trouve dans le commerce. Le gâteau était également excellent et le chocolat idem. Quant au cassoulet et au poulet, je ne les ai pas encore attaqués. La lettre de Suzette m’a fait beaucoup de plaisir, et malgré l’orthographe encore un peu pittoresque, j’y constate tout de même des progrès. Ce que je ne comprends pas bien, c’est que Mme Plantain habite la Rue de l’Hermitage qui, en somme, est presque aussi éloignée de son usine du Cours de Bayonne que son domicile de Bègles ...? Et Suzanne apprend donc réellement l’allemand ?
Il est vrai que depuis près de 3 mois je n’ai plus écrit ni à Georges ni à Mr. Plantain, car d’une façon générale j’ai trop de flemme pour faire de la correspondance. Pl. (5) ne retourne donc pas au front et reste à l’arsenal de Tarbes ? Au sujet des permissions, on nous disait encore hier au rapport que seules ont des chances d’être prises promptement en considération les demandes s’appuyant sur un motif sérieux, maladie d’un parent proche etc ; encore faut-il que cette maladie soit attestée par la gendarmerie de l’endroit où le permissionnaire se rend. Il est donc à peu près certain que Savario n’obtiendra pas sa permission pour Caudéran.
Yvonne Penhoat (6) est certainement déjà une grande fille, et, étant en classe à Paris, doit être restée bien moins bébé que Suzanne. Jeanette (7), si je me rappelle bien, a l’âge de notre Georges et il doit donc être content d’avoir pour quelques jours “une petite fille”. Car je suppose que même déjà à son âge, sa soeur n’est pas la petite amie rêvée ...
Je lis sur le journal que la Banque de P. & P.B. (8) distribue 25 Frs. de dividende par action. Le bénéfice a sérieusement augmenté par rapport à l’année 1914 et les réserves sont tellement dotées qu’elles atteignent plus de 90 millions. Il est donc à présumer que ce titre remontera d’une façon régulière. Je suis curieux si le Comptoir d’Escompte (9) qui l’année dernière n’avait pas non plus distribué de dividende en paiera cette année-ci. Les petits rentiers (10) qui ne touchent qu’une partie de leurs coupons ne doivent pas être non plus dans leurs petits souliers dans ces temps de vie chère.
Je suis content d’entendre qu’Hélène est rétablie ; bien le bonjour de ma part ainsi que pour toute la famille Penhoat.
Mille baisers pour vous tous.


                                              Paul



Notes (François Beautier)
1) - "Bab Mersouka" : avant-poste officiellement dénommé Bab Merzouka (actuel Bab Marzouka), établi sur la crête du Col du Touahar, à une douzaine de km à l’ouest de Taza, pour contrôler la route de Fès. Paul en a parlé dans ses lettres du 28 février et du 23 mai 1915.
2) - "Bou Ladjeraf" : poste de protection de la voie ferrée Fès-Oujda. Paul en a parlé dans sa lettre du 4 avril 1915.
3) - "Général Henry" : en fait Henrys, chargé par Lyautey de maintenir la liaison entre les deux Maroc (oriental et occidental).
4) - "Fez" : officiellement Fès.
5) - "Pl." : Mr. Plantain
6) - "Yvonne" : fille aînée des Penhoat.
7) - "Jeannette" : fille cadette des Penhoat. 
8) - "P. & P.B." : Banque de Paris et des Pays-Bas, fondée par fusion de plusieurs banques européennes en 1872, elle est pendant la Grande Guerre la principale banque d'affaires française. Le relèvement de son cours en 1916, après la chute liée au début de la guerre, provient essentiellement du renchérissement du pétrole, dont elle contrôle par la Compagnie Française des Pétroles l'un des grands gisements exploités en Roumanie et dont elle entend contrôler bientôt les fabuleux gisements de la Shell en Mésopotamie grâce au renforcement de l'influence française sur Mossoul (actuel Irak).
9) - "Comptoir d'Escompte" : Comptoir national d’escompte de Paris. Paul en possède des titres qui sont placés sous séquestre avec ses autres biens : ce n'était pas grave en 1915 puisque le CNEP n'avait pas versé de dividendes, mais il est possible qu'il en verse en 1916... 
10) - "vie chère" : la situation des petits rentiers est effectivement préoccupante du fait du moratoire sur les loyers, de l'arrêt des versements de dividendes (il y a reprise en 1916) et des intérêts d'emprunts par beaucoup d'institutions et d'entreprises, enfin de l'augmentation importante de la plupart des prix des denrées de consommation courante. Mais la situation est encore plus grave en Allemagne du fait du blocus.

dimanche 3 janvier 2016

Lettre du 04.01.1916

Portrait de couronnement de Georges V

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 4 Janvier 1916

Ma Chérie,

Je viens de recevoir tes lettres des 25 et 26 Décembre ainsi que le colis dont je te remercie vivement. Il est seulement regrettable que tu n’aies pas cousu ce colis dans une forte toile comme tu le faisais autrefois car la caisse, beaucoup trop faible pour un transport aussi long, est arrivée en piteux état. Je suppose même qu’on a volé une partie de son contenu, du moins à en juger par le vide qu’il y avait dans la boîte et les clefs de rabiot, c.à.d. qu’il y avait en plus de celles attachées aux boîtes (1). Toutefois, comme je ne connaissais point le contenu au départ, je ne pouvais même pas essayer une réclamation. Voici dans tous les cas ce que j’ai trouvé : 1 grande boîte de maquereaux marinés ; 1 grande boîte de cassoulet ; 1 petite boîte de confiture ; 2 tablettes de chocolat suisse ; 1 tablette de chocolat Louit (2); 1 morceau de pain d’épice. Tu me feras plaisir en me disant s’il n’y a rien de volé: comme le transit au Chemin de Fer est ici au Maroc entre les mains de soldats, il ne serait point étonnant que quelques boîtes aient disparu. Cela arrive assez fréquemment aux colis non cousus. Comme j’avais juste acheté hier une boîte de confiture anglaise, je te dirai par un prochain courrier si la tienne est meilleure : comme quantité, elle est à peu près la moitié de l’autre !
Je ne me rappelle pas avoir lu le petit livre d’Emerson (3). Celui de Romain Rolland (4) t’est-il parvenu entretemps ? L’histoire de Mme Raymonde (5) ne doit pas avoir fait plaisir aux Pl. Il est vrai que surtout lui ne l’aimait pas trop, la jugeant d’être trop volage. Elle était du reste fort jeune en se mariant ; si elle avait eu déjà un gosse (6), cela l’aurait probablement changée un peu. Mr Plantain, lorsqu’il me parlait de sa permission passée à Bordeaux, ajoutait qu’il avait été tellement accaparé par les affaires que le temps lui avait manqué de voir les amis !
En lisant les journaux des 24-25-26 j’avais malgré mon scepticisme, le sentiment que la paix est peut-être plus proche que nous le pensons ou que nous osons penser. Le message du roi d’Angleterre (7) à ses troupes, les extraits des journaux allemands et l’attitude des socialistes allemands (8) laissent tout de même germer un grain d’espoir. En attendant, le massacre continue naturellement. Ici, dans la région de Taza, cela sent bien mauvais depuis quelque temps. Il ne se passe pas une nuit où l’on n’entend pas des coups de fusil ou même la mitrailleuse. Aussi est-il à peu près certain que nous ferons encore une grande colonne au cours de ce mois-ci. On parle de réunir toutes les troupes disponibles de l’Oriental et de l’Occidental (9) (c.à.d. qu’il ne resterait que les Territoriaux) et d’aller du côté de Sidi Bel Cassen (10), sous la conduite du Général Henri (11), de Fez (12). Je te fixerai dès que je connaîtrai la date exacte du départ.
Pour ce qui est du “Kinderglaube” (13) dont tu parles par rapport à Suzanne, je ne sais pas si c’est bien prudent d’inculquer aux enfants des idées mystérieuses, fût-ce seulement celle du Petit Noël (14). L’idée en elle-même est certainement charmante et j’aurais eu autant de plaisir qu’eux en voyant les enfants ranger leurs souliers devant la cheminée. Mais pourquoi pas leur dire franchement que les surprises viennent des parents ou de ceux qui les aiment, comme on le fait à leur anniversaire ? 
Malgré tout ce qui s’est passé depuis la guerre, je serais étonné que la famille Leconte ne t’envoie pas des voeux de nouvel an. Me suis-je trompé ?
Le Cérous (15) et le gâteau à l’ananas m’ont plongé dans des réflexions profondes sur les vicissitudes de l’existence humaine. J’espère néanmoins qu’une bouteille de Lauforey Peyraguey (16) aura survécu à la guerre pour fêter dignement mon retour.
Mille baisers pour toi et les enfants.


                                                   Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "clefs attachées aux boîtes" : il s'agit des clés pour ouvrir les boîtes de conserves en enroulant les couvercles.
2) - "chocolat Louit" : producteur installé à Bordeaux.
3) - "petit livre d'Emerson" : il pourrait s'agir de Ralph Waldo Emerson, philosophe moraliste américain (1803-1882), à la mode en Europe au début du XXe siècle alors qu'il souhaitait que les USA se libèrent de la vieille culture européenne. La plupart de ses textes courts étaient habituellement regroupés en petits livres par les éditeurs.
4) - "celui de Romain Rolland" : il s'agit de “Au-dessus de la mêlée”, que Paul a reçu et lu en décembre 1915 (voir sa lettre du 17/12).
5) - "Mme Raymonde" : cette personne, qui devait appartenir à l'entourage des Plantain, amis des Gusdorf, n'a pas laissé d'autre trace...
6) - "un gosse" : ce style populaire inhabituel chez Paul signale une désapprobation (envers Mme Raymonde) et peut-être le désir de parler et de réagir comme un Poilu.
7) - "du roi d'Angleterre" : il s'agit du roi-empereur Georges V d'Angleterre, prince de Saxe-Cobourg-Gotha et cousin germain de l'empereur Guillaume II d'Allemagne.
8) - "des socialistes allemands" : depuis le Congrès socialiste international qui s'est tenu en septembre 1915 à Zimmerwald, en Suisse, les socialistes allemands d'opposition adoptent - comme leurs homologues français - des positions pacifistes consistant à réclamer l'arrêt des combats et l'ouverture de négociations. Paul cherche à rassurer Marthe en pointant les vagues déclarations de bons vœux annuels évoquant l'espoir d'une paix négociée. 
9) - "l'Oriental et l'Occidental" : les deux Maroc, dont Taza contrôle la liaison routière et ferroviaire.
10)- "Sidi Bel Cassen" : officiellement "Sidi Belkassem", un poste fortifié au nord-est de Taza, à 15 kilomètres au nord de Msoun, au bas du versant sud du Rif d'où les "rebelles" anticolonialistes mènent leurs attaques surprises contre les troupes françaises. 
11) - "Général Henri" : il s'agit du Général Henrys, affecté depuis 1913 par Lyautey au contrôle des tribus "rebelles" du Moyen Atlas. Paul l'a déjà mentionné le 20 juillet 1915.
12) - "Fez" : officiellement "Fès".
13) - "Kinderglaube" : croyances enfantines.
14) - "Petit Noël" : autre nom du "Père Noël" que l'on dit "Noël de la fin décembre" ou "Petit Noël" dans les pays où la Saint-Nicolas (début décembre), plus ancienne, est demeurée la principale fête annuelle des enfants. 
15) - "le Cérous" : le vin de xérès, en écriture phonétique. 
16) - "Lauforey Peyraguey" : en fait Château Laforie-Peyraguey, vin classé premier grand cru de Sauternes depuis 1855.

lundi 23 novembre 2015

Carte postale du 24.11.1915


Document CPAPOST


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran 

Taza, le 24 Novembre 1915

Ma chérie,

Je viens de recevoir via Djebla tes lettres des 12 & 14 ainsi que les journaux jusqu’au 14 cour., merci.
Comme nous avons à escorter demain le convoi à l’Oued Amelil (1), je te répondrai plus longuement vendredi et entretemps, t’envoie mes meilleurs baisers.

                                                     Paul

Bien trouvé le papier à lettres.


Note (François Beautier)
1) - "l'oued Amelil" : petit poste établi par le Général Gouraud, à mi-chemin de Taza à Fez soit à 45 kilomètres à l'ouest de Taza, à la confluence des oueds Innaouen et Amelil qui constituent chacun un couloir stratégique. 

mercredi 21 octobre 2015

Lettre du 22.10.1915

http://etsinexonmetaitconte.fr/category/histoire/xx/premiere-guerre-mondiale/

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Djebla, le 22 Octobre 1915

Ma chère petite femme,

Voilà enfin que les relations avec l’Algérie semblent rétablies, car je reçois presque en même temps tes lettres des 9, 10 et 12 courant et le journal jusqu’au 14 ; celui du 13 ne m’est pas encore parvenu, mais je l’attends encore, car je lis le feuilleton “L’éclat d’Obus” (1). Le poème “Nos Ennemis” (2) rappelle un peu la poésie de “König Wilhelm sass ganz heiler” (3) avec ses rimes de Serbien et verderbien ... (4) Que l’ami Wooloughan (5) a fait une bonne affaire à Bassens me fait beaucoup de plaisir. Mais je présume que tu te trompes d’un zéro en parlant de 2000 m de quai ; C’est 200 m probablement qu’il a voulu dire car pour construire 2000, surtout dans ce temps-ci, il faudrait au moins 5 ans ! Les prix de charbon que tu me cites sont du reste fabuleux, plus que le double d’autrefois ! (6)
Ton idée au sujet de Taza la mystérieuse pourrait être juste si elle n’était pas erronée (7). Il arrive assez fréquemment que plusieurs villes ou villages portent le même nom : ainsi il existe deux villages du nom de Macknassa (8) à environ 10/15 km de Taza : l’un “la haute”, l’autre “la basse” (Macknassa Foukania et Titania). La saleté et la misère apparente se trouve dans toutes les villes arabes : quand on en connaît une, on les connaît toutes. Même Fez (du moins le quartier arabe) offre le même aspect. Mais en regardant de près on constatera que les Tazis par exemple n’ont jamais connu une période de prospérité comme à présent ! Il est du reste infiniment probable que nous allons remonter à Taza (9) pour le 15/20 Novembre et personnellement je n’en serai pas mécontent, car là au moins, on peut acheter quelque chose pour son argent, alors que souvent il n’y a rien, absolument rien ici au Caogie (10). Les bicots ne reviennent que rarement, trouvant probablement de meilleurs prix à Taza ou Bou Ladjeraf ! J’aurais évidemment préféré descendre à l’arrière (11) rien que pour le plaisir de mettre les pieds sous une table. Et puis on a réellement trop peu de temps à soi ici !
A propos de Georges, j’avais compris dans tes différentes lettres que si physiquement il se développe bien, ses facultés intellectuelles sont plutôt en-dessous de la moyenne, en comparaison surtout avec ses soeurs. Tu as répété en effet plus d’une fois qu’il est maladroit, poltron, pleurnichard et même une fois imbécile (12). Comme j’ai souvent entendu que les garçons se développent moins vite que les filles, je n’y ai pas autrement fait attention. Mais je constate en passant que tu as toujours la préférence pour ton fils. Est-ce juste ?
Merci pour l’envoi du mandat qui arrivera sans doute pour la fin du mois au plus tard. Ce montant me suffit parfaitement et tu peux être sûre que dans le cas contraire je te l’aurais déjà dit !
Oui, je porte déjà un caleçon de laine et la nuit le gilet que tu m’as tricoté ! Surtout en faction on sent le froid vif de la nuit, alors que les journées sont toujours très chaudes. Ce sont les souris qui ont attaqué mon gilet et y mangé par ci par là des coins. Mais enfin ce chandail me rendra encore d’excellents services cet hiver.
Les Plantain ont au moins cette veine de pouvoir se voir dans toute leur malchance. Mais je ne comprends absolument pas pourquoi Mme P. (13) a agi ainsi vis à vis de toi, car lui m’écrit toujours d’une façon presque affectionnée. Quelle est la raison que Mme P. t’a indiquée ? Je suis content que Georges m’ait reconnu sur les photos ; j’en suis même un peu étonné, car depuis les dernières 15 ans j’ai certainement beaucoup changé !
Que ma place reste chaude, je n’en doute point, ma chérie ! Mais Dieu sait quand je pourrai la reprendre ! Enfin, on ne peut que toujours revenir sur le mot d’ordre : “Patience”.
Mes meilleurs baisers pour toi et les gosses.


                                                 Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "L'éclat d'obus" : feuilleton en 47 épisodes quotidiens de Maurice Leblanc qui fait évoluer ses personnages dans le contexte du premier semestre de la Grande guerre. Le Journal le fit paraître du 21 septembre au 7 novembre 1915. Pour la seconde édition en livre, en 1923, Maurice Leblanc fit apparaître dans le récit son personnage fétiche, Arsène Lupin. 
2) - "Nos ennemis" : poème patriotique qui n'a pas laissé de trace dans l'Histoire.
3) - "König Wilhelm sass ganz heiler" : la citation complète se poursuit par "jüngst zu Ems" et signifie "le prince Guillaume se tient assis, gai, à Ems". Il s'agit du titre d'une chanson très célèbre inventée par les nationalistes prussiens pour justifier la guerre contre la France en 1870, en évoquant la dépêche d'Ems (une note de service prussienne provocatrice à l'égard des Français qui conduisit Napoléon III à déclarer la guerre). L'auteur en serait Wolrad Kreusler (1816 -1901), un médecin allemand désireux d'encourager son fils alors soldat et ses camarades.
4) - "Serbien et verderbien" : vraisemblablement "Serbien et verdorben", "Serbe et pourri (ou corrompu)".
5) - "Wooloughan" : ami américain de Paul, il vit alors du courtage de charbon sur le port bordelais de Bassens où il a fait construire 200 m. de quai à son usage. Curieusement, à l'entrée en guerre des États-Unis en 1917, c'est à Bassens que les "Sammies" feront les aménagement nécessaires à leur entrée en guerre, construisant quelque 1250 m de quai supplémentaires. 
6) - " plus que le double" : le manque d'offre justifie cette évolution. L'arrêt de l'extraction dans la zone occupée et dans la zone rouge des combats en métropole fait perdre plus de 50% des approvisionnements intérieurs, alors que la guerre sous-marine affecte les livraisons notamment depuis les îles britanniques et les USA. Le cours du charbon livré à Bordeaux n'avait guère varié qu'entre 20 et 30 francs la tonne au cours de la décennie précédant le début de la Grande guerre. Il passa le cap des 50 francs vers novembre 1915, atteignit 95 francs à la mi-décembre 1915 et 117 francs au premier trimestre 1916.
7) - "erronée" : Marthe a sans doute trouvé d'autres Taza au Maroc puisqu'il en existe plusieurs, mais seul celui du "couloir" entre les deux Maroc et l'Algérie, où est affecté Paul, mérite le nom de ville.
8) - "Macknassa" : officiellement Meknassa, poste fortifié sur la route reliant Fès à Taza par le nord de l’oued Innaouen. Meknassa-Tahtania se situe au nord-ouest de Taza, alors que Meknassa-Fontania se situe au nord-est, ces deux villages étant dans le territoire tribal des Branes.
9) - "remonter à Taza" : effectivement, Taza se situe à 500 m. d'altitude.
10)- "Caogie" : Mot inconnu. Paul écrit peut-être phonétiquement le sigle allemand KOG, éventuellement prononcé avec l'accent arabe, pouvant désigner à la Légion le magasin du foyer social du soldat au cantonnement (Kantonal Offiziers Gesellschaft).
11) - "descendre à l'arrière" : Paul espère un repos dans la région de plaine de Oujda.
12) - Marthe conservera toute sa vie ce franc-parler, vis-à-vis de ses enfants en particulier. Cette description de la personnalité de Georges suggère, d'après Nelly Dussausse, les difficultés de comportement d'un enfant que l'on qualifierait aujourd'hui de "surdoué".
13) - "Mme P." : Madame Plantain.

samedi 17 octobre 2015

Carte postale du 18.10.1915

Carte postale Paul Gusdorf
Carte postale  Mme P. Gusdorf  22 rue du Chalet  Caudéran

le 18-10-1915

Chérie,

Le pont du chemin de fer de Taourirt (1) s’étant écroulé par suite de la crue de l’Oued, il y aura probablement une petite interruption dans notre correspondance. Ne t’en inquiète pas.
Meilleures tendresses pour toi et les enfants.


Paul


Note (François Beautier)
1) - "Taourirt" ; petite ville à mi-chemin entre Taza et Oujda, par où passent donc les courriers de Paul et de Marthe via le port algérien d'Oran. Il est fort possible que l'oued, suite à une crue d'orage d'automne, ait emporté le pont. Mais il est aussi possible que sa destruction ait été facilitée, voire entièrement provoquée, par une action rebelle comme il y en eut de la part de la tribu réputée "coupeuse de route" des Béni-bou-Yahi (soutenue en sous-mains par l'Allemagne), dans le secteur de Taourirt (en direction de Taza) au plus fort du soulèvement nationaliste marocain de janvier 1915.

mardi 23 juin 2015

Lettre du 23.06.1915

Modèles de chéchia
Fez

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza le 23 Juin 1915

Ma chère petite femme,

J’ai bien reçu ta lettre du 13 courant et 2 journaux ; inclus les 2 coupures en retour : on dirait que tu fais une collection complète des numéros parus pendant la guerre ? La petite fiche de Suzette m’a fait bien plaisir : elle a déjà fait de jolis progrès dans si peu de temps, vu qu’elle écrit déjà bien !
D’autre part je t’affirme de nouveau que je suis absolument bien portant ; cependant j’ai pu me faire dispenser de faire cette colonne - qui est maintenant partie dans la région de Fez - et je l’ai fait ; un point c’est tout. En attendant, on vit ici assez agréablement : nous sommes une vingtaine restés ici de notre Compagnie, les derniers arrivés il y a seulement quelques jours. En attendant le retour de la colonne - qui ne se fera certainement pas avant le 14 Juillet au plus tôt - je travaille depuis 2 jours au Bureau avec le Sergent Major : travail pas bien abondant et qui ne me crèvera pas ! 
Comme je te disais sur ma carte d’hier, Penhoat m’a bien écrit une lettre dans laquelle il émet aussi des idées assez pessimistes sur la durée de la guerre, tout en admettant qu’un coup de théâtre pourrait bien amener une fin plus rapide qu’on ne le pense généralement. Moi, j’y compte également toujours, sur ce coup ; comme tu le dis, l’essentiel est que nous restions tous en bonne santé, et si nous nous revoyons un mois ou deux plus tard, eh bien tant pis!  
Je me suis payé ce matin le régal d’une boîte de belles asperges, contenant environ 16/18 branches, que j’ai marchandée à 40 sous. Avec 2 camarades, nous nous sommes préparé une sauce d’huile et de vinaigre : c’était délicieux ! A propos, les Territoriaux, où nous sommes de nouveau en subsistance pendant la colonne, mangent comme des paysans, bien moins bien que notre Compagnie. Notre Chef, qui est excellent pour les hommes, a réclamé de nouveau hier et je pense que d’ici peu nous allons faire notre propre cuisine avec les hommes restés de la 1° Compagnie de la Légion.
A propos de l’achat de l’asperge, il faut marchander terriblement avec les bicots ; cette boîte devait coûter 3 Frs et je l’ai eue à 2 Frs. Les Marocains appellent tout le monde “Kouja”(1), ce qui veut dire “Frère”, tout en le traitant comme un ennemi à exploiter. Deux bicots qui se rencontrent se secouent les mains, et  chacun pose ensuite ses lèvres délicatement sur sa propre main. Le mot “Sidi” = Monsieur n’est employé qu’en combinaison avec le nom du Prophète : Sidi Mohammet (2). Ceux des Marocains qui commencent un peu à parler le français se font un devoir de nous appeler “camarade” ; tous enfin ont pris l’habitude de saluer militairement les officiers. Je parle bien entendu des soumis, car les sauvages dehors ne pensent naturellement pas à des politesses. Hier soir encore quelques-uns, bien cachés sous les oliviers en face dans la montagne, s’amusaient à tirer des coups de fusil juste dans notre camp. D’une façon générale, les consignes pour nos sentinelles sont très sévères : au lieu de demander d’abord “qui vive” lorsque quelqu’un s’approche la nuit, venant de dehors des murs, nous tirons d’abord et demandons ensuite “qui vive ?”, car nos rondes et patrouilles se font naturellement connaître si elles viennent la nuit à l’improviste et puis elles viennent de l’intérieur de la ville. L’autorité militaire fait respecter scrupuleusement tous les lieux saints ou sacrés des indigènes : A tous les moskées (3) et tous les marabouts (tombeaux des notables) il y a une affiche en français et en arabe défendant absolument l’accès à tous les Européens. Je voudrais bien voir l’intérieur d’une moskée, mais ici au Maroc il n’y a aucun moyen. Enfin, les restes des repas des troupes sont donnés aux pauvres Tazis (4) (qui ne manquent pas)!
 Dans leurs petites boutiques, tu vois les Arabes étendus de toute leur longueur, un éventail ou un plumeau à la main pour chasser les mouches, pieds nus. Ils sont tellement flémards qu’ils ne se lèvent même pas à l’approche d’un acheteur. Leur chevelure est rasée, sauf à un point à peu près au milieu de la tête, où ils ont une petite natte, ou du moins un petit paquet de cheveux, qui disparaît cependant sous leur fez (5) et qu’on ne voit qu’aux enfants. Nos troupes indigènes (Tirailleurs, Spahis, Goum) sont également coiffés de la même façon. La plupart d’entre eux portent des amulettes et se croient ainsi garantis contre des blessures et la mort.

A propos, je ne sais pas si tu as lu que la Banque de Paris et des Pays-Bas ne distribue pas de dividendes cette année, consacrant tous ses bénéfices à des amortisations (6) en prévision de ses pertes dans les régions envahies. L’année dernière, c’était Frs. 70 ou 75,- par action payés en 2 coupons !
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants, un bonjour pour Hélène.


                                                 Paul

Notes (François Beautier):
1) - "Kouja" : officiellement "Khouya" en arabe dialectal marocain (dialecte dit "dajira") servant aux arabophones et aux berbérophones.
2) - "Mahomet" : ou Muḥammad ou Mohammed, prophète de l'Islam.
3) - "moskée" : Paul emploie une graphie phonétique à la fois de l'allemand "moschee" et du français "mosquée".
4) - "tazis" : habitants de Taza.
5) - "fez" : chapeau rigide en feutre (rouge le plus souvent), en forme de tronc de cône, orné d'un gland noir, nommé "fās" au Maroc. D'origine vraisemblablement grecque, il fut adopté pour remplacer le turban et diffusé par l'Empire ottoman qui en  définit strictement l'aspect au XIXème siècle. Son nom n'a aucun rapport avec celui de la ville de Fès, au Maroc (lequel viendrait de l'arabe "Fä's" signifiant "pioche"). La version souple du fez, dite chéchia, était la coiffure d'uniforme des soldats de l'Armée française d'Afrique (zouaves, spahis, tirailleurs, goumiers... ).
6) - "des amortisations" : Paul utilise ce mot anglais (amortisation ou amortization) au lieu du français "amortissement" au sens de "technique permettant d'amortir un choc".