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mercredi 20 avril 2016

Lettre du 21.04.1916



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 21 Avril 1916

Chérie, 

Rentrant à Taza, je viens de trouver ta lettre du 11 courant et le journal du 1° ; ceux des 9, 10 & 11 Avril me manquent encore, mais suivront demain, j’espère. En ce qui concerne le contenu principal de tes lignes, je ne vois vraiment pas en quoi je t’ai empêché de faire ce que bon te semble pour te rendre compte de notre situation exacte. Je t’ai exposé mon propre point de vue en te répétant plusieurs fois de façon très détaillée ce que j’en pense. Tu m’as répondu il y a à peine un mois que tu étais bien d’accord avec moi sur l’attitude à prendre : alors pourquoi maintenant ces véhéments reproches ? (1) Il me semble que je n’aurais même pas pu te laisser plus de liberté qu’en te disant de faire toutes les démarches que tu jugeais utiles. Donc explique notre cas à Me Lanos (2) puisqu’il le connaît déjà à peu près et parle-lui aussi de l’attitude étrange de Me Bonamy  dans cette affaire. Montre-lui en outre les 2 certificats que je t’ai envoyés d’ici et la coupure ci-jointe de l’Echo d’Oran du 18 Mars 1915 qui parle d’un cas analogue. D’après ce que je sais, les présidents des Tribunaux ont la liberté de juger les cas en toute indépendance et il se peut que celui de Nantes juge autrement que celui de Paris. Pour ta gouverne, Saïda est dans l’Algérie et garnison du 2° Régt. Etranger comme Bel Abbès garnison du 1°. Merzger (3) n’est donc même pas au Maroc comme moi depuis 15 mois.
Ton opinion sur ce que j’aurais pu ou dû faire pour forcer L. (4) à m’envoyer les comptes est absolument contraire au bon sens. T’ayant exposé ma façon de penser à différentes reprises, je n’insiste pas. Penhoat de même a refusé de remettre à L. ses fonds et s’il tenait ses livres à sa disposition, c’était à la condition expresse qu’ils ne quittaient pas le 108 Bd de Clichy. Si nous trouvons des preuves que L. fait des affaires pour son propre compte, sa situation sera assez mauvaise vis à vis de nous après la guerre. En attendant, ce fait ne nous porte aucun préjudice, toujours d’après mon avis à moi. Maintenant, agis comme tu veux sous tous les rapports et si tu as besoin de vendre pour verser une provision à l’avocat (B. (5) à Nantes avait demandé 200 Frs. que L. lui a avancés pour moi) vends tranquillement ; inutile de me consulter encore là-dessus. Mais si Me L. (6) veut s’occuper de cette affaire, il serait peut-être bon de prévenir Me B. qu’il n’a plus besoin de s’en occuper.
Il m’a été assez intéressant d’apprendre par la bouche de Mr. Asquith (7) ce que les Anglais entendent par l’écrasement du militarisme prussien et comment ils envisagent en général les conditions de paix. C’est déjà un petit pas en avant pour moi ...
En route, nous avons passé quelques journées aussi agréables qu’utiles : On se levait à 4 1/2 hs de façon à pouvoir admirer le lever du soleil. A 5 hs on allait travailler pour réparer la route pour que l’automobile du Général (8) puisse commodément retourner à Fez. Le 2° jour il faisait quelque 40° de chaleur ; les 3° et 4° de la pluie ; donc beaucoup de changement et, en conséquence, de la distraction. Il n’est cependant pas impossible que nous restions encore le dimanche de Pâques à Taza et qu’on ne reparte que le lundi ou mardi suivant.
Le Poulet à la gelée ainsi que le Cassoulet ont trépassé pendant ces journées en route : ils étaient excellents.
Mes meilleures tendresses pour toi et les enfants.


Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - Il semble que Marthe, angoissée par sa situation matérielle, reproche ici à Paul de n'avoir pas réussi à débloquer ses avoirs, mis sous séquestre.
2) - "Me Lanos" : Maître Lanos, avocat, apparemment embauché par Marthe pour remplacer le précédent, Maître Bonamy, qui ne répond plus.
3) - "Merzger" : apparemment un soldat connu des Gusdorf et qui, à la différence de Paul, bénéficierait d'un régime plus avantageux que le séquestre qui fige les avoirs de Paul dans la société Leconte. 
4) - "L." : Leconte.
5) - "B." : Maître Bonamy, à Nantes.
6) - "Me L." : maître Lanos.
7) - "Asquith" : Herbert Henry Asquith, chef libéral de droite du gouvernement britannique de 1908 à 1916. Paul fait allusion au discours qu'Asquith prononça à Londres le 10 avril 1916 à l'intention des députés et sénateurs français invités par le Comité franco-britannique : ce discours était titré "Pourquoi la Grande Bretagne combat" et fut immédiatement publié en français par l'éditeur anglais Darling and Son. Paul se réjouit de la fermeté des Anglais et y voit le présage d'une issue prochaine de la guerre, par la défaite de l'Allemagne. 
8) - "le général" : il s'agit du général Henrys, dont le quartier général est à Fès. C'est la première fois que, dans ses lettres, Paul manie le sarcasme en parlant  de ses occupations militaires.  

lundi 4 avril 2016

Lettre du 05.04.1916

Porte du Mella, Fez, vers 1920. Photographie Joseph Boushira
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 5 Avril 1916

Ma chérie,

Je viens de recevoir ta lettre du 27 qui s’est croisée avec la mienne du 2. Je t’aurais écrit hier ou aujourd’hui à midi, mais nous étions tenus en haleine tous ces jours-ci d’une façon extraordinaire : Le 3, convoi à Bab Mersouka (1) avec plusieurs traversées des oueds qui sont très profonds en ce moment et dont le courant est formidable. L’année dernière, nous étions le 3 également en convoi (à Bou Ladjeraf) (2) et il faisait tout aussi beau. Tout le pays est vert et couvert d’un tapis extraordinaire de fleurs. Le 3 au soir, je prenais la garde jusqu’au 4 au soir où le Général Henry (3) est arrivé de Fez (4). Ce matin, grands préparatifs parce que le Général devait visiter nos baraquements. Tout fut donc chambardé jusqu’au moment de la dite visite qui dura à peu près une seconde ... Cet après-midi enfin nous étions au tir et, comme dans la soirée la pluie se mettait à tomber, le nettoyage des armes etc. a pris pas mal de notre temps dit de repos ... 
Je te fais du reste mes compliments pour la confiture qui est  réellement bien meilleure que ce qu’on trouve dans le commerce. Le gâteau était également excellent et le chocolat idem. Quant au cassoulet et au poulet, je ne les ai pas encore attaqués. La lettre de Suzette m’a fait beaucoup de plaisir, et malgré l’orthographe encore un peu pittoresque, j’y constate tout de même des progrès. Ce que je ne comprends pas bien, c’est que Mme Plantain habite la Rue de l’Hermitage qui, en somme, est presque aussi éloignée de son usine du Cours de Bayonne que son domicile de Bègles ...? Et Suzanne apprend donc réellement l’allemand ?
Il est vrai que depuis près de 3 mois je n’ai plus écrit ni à Georges ni à Mr. Plantain, car d’une façon générale j’ai trop de flemme pour faire de la correspondance. Pl. (5) ne retourne donc pas au front et reste à l’arsenal de Tarbes ? Au sujet des permissions, on nous disait encore hier au rapport que seules ont des chances d’être prises promptement en considération les demandes s’appuyant sur un motif sérieux, maladie d’un parent proche etc ; encore faut-il que cette maladie soit attestée par la gendarmerie de l’endroit où le permissionnaire se rend. Il est donc à peu près certain que Savario n’obtiendra pas sa permission pour Caudéran.
Yvonne Penhoat (6) est certainement déjà une grande fille, et, étant en classe à Paris, doit être restée bien moins bébé que Suzanne. Jeanette (7), si je me rappelle bien, a l’âge de notre Georges et il doit donc être content d’avoir pour quelques jours “une petite fille”. Car je suppose que même déjà à son âge, sa soeur n’est pas la petite amie rêvée ...
Je lis sur le journal que la Banque de P. & P.B. (8) distribue 25 Frs. de dividende par action. Le bénéfice a sérieusement augmenté par rapport à l’année 1914 et les réserves sont tellement dotées qu’elles atteignent plus de 90 millions. Il est donc à présumer que ce titre remontera d’une façon régulière. Je suis curieux si le Comptoir d’Escompte (9) qui l’année dernière n’avait pas non plus distribué de dividende en paiera cette année-ci. Les petits rentiers (10) qui ne touchent qu’une partie de leurs coupons ne doivent pas être non plus dans leurs petits souliers dans ces temps de vie chère.
Je suis content d’entendre qu’Hélène est rétablie ; bien le bonjour de ma part ainsi que pour toute la famille Penhoat.
Mille baisers pour vous tous.


                                              Paul



Notes (François Beautier)
1) - "Bab Mersouka" : avant-poste officiellement dénommé Bab Merzouka (actuel Bab Marzouka), établi sur la crête du Col du Touahar, à une douzaine de km à l’ouest de Taza, pour contrôler la route de Fès. Paul en a parlé dans ses lettres du 28 février et du 23 mai 1915.
2) - "Bou Ladjeraf" : poste de protection de la voie ferrée Fès-Oujda. Paul en a parlé dans sa lettre du 4 avril 1915.
3) - "Général Henry" : en fait Henrys, chargé par Lyautey de maintenir la liaison entre les deux Maroc (oriental et occidental).
4) - "Fez" : officiellement Fès.
5) - "Pl." : Mr. Plantain
6) - "Yvonne" : fille aînée des Penhoat.
7) - "Jeannette" : fille cadette des Penhoat. 
8) - "P. & P.B." : Banque de Paris et des Pays-Bas, fondée par fusion de plusieurs banques européennes en 1872, elle est pendant la Grande Guerre la principale banque d'affaires française. Le relèvement de son cours en 1916, après la chute liée au début de la guerre, provient essentiellement du renchérissement du pétrole, dont elle contrôle par la Compagnie Française des Pétroles l'un des grands gisements exploités en Roumanie et dont elle entend contrôler bientôt les fabuleux gisements de la Shell en Mésopotamie grâce au renforcement de l'influence française sur Mossoul (actuel Irak).
9) - "Comptoir d'Escompte" : Comptoir national d’escompte de Paris. Paul en possède des titres qui sont placés sous séquestre avec ses autres biens : ce n'était pas grave en 1915 puisque le CNEP n'avait pas versé de dividendes, mais il est possible qu'il en verse en 1916... 
10) - "vie chère" : la situation des petits rentiers est effectivement préoccupante du fait du moratoire sur les loyers, de l'arrêt des versements de dividendes (il y a reprise en 1916) et des intérêts d'emprunts par beaucoup d'institutions et d'entreprises, enfin de l'augmentation importante de la plupart des prix des denrées de consommation courante. Mais la situation est encore plus grave en Allemagne du fait du blocus.

dimanche 3 janvier 2016

Lettre du 04.01.1916

Portrait de couronnement de Georges V

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 4 Janvier 1916

Ma Chérie,

Je viens de recevoir tes lettres des 25 et 26 Décembre ainsi que le colis dont je te remercie vivement. Il est seulement regrettable que tu n’aies pas cousu ce colis dans une forte toile comme tu le faisais autrefois car la caisse, beaucoup trop faible pour un transport aussi long, est arrivée en piteux état. Je suppose même qu’on a volé une partie de son contenu, du moins à en juger par le vide qu’il y avait dans la boîte et les clefs de rabiot, c.à.d. qu’il y avait en plus de celles attachées aux boîtes (1). Toutefois, comme je ne connaissais point le contenu au départ, je ne pouvais même pas essayer une réclamation. Voici dans tous les cas ce que j’ai trouvé : 1 grande boîte de maquereaux marinés ; 1 grande boîte de cassoulet ; 1 petite boîte de confiture ; 2 tablettes de chocolat suisse ; 1 tablette de chocolat Louit (2); 1 morceau de pain d’épice. Tu me feras plaisir en me disant s’il n’y a rien de volé: comme le transit au Chemin de Fer est ici au Maroc entre les mains de soldats, il ne serait point étonnant que quelques boîtes aient disparu. Cela arrive assez fréquemment aux colis non cousus. Comme j’avais juste acheté hier une boîte de confiture anglaise, je te dirai par un prochain courrier si la tienne est meilleure : comme quantité, elle est à peu près la moitié de l’autre !
Je ne me rappelle pas avoir lu le petit livre d’Emerson (3). Celui de Romain Rolland (4) t’est-il parvenu entretemps ? L’histoire de Mme Raymonde (5) ne doit pas avoir fait plaisir aux Pl. Il est vrai que surtout lui ne l’aimait pas trop, la jugeant d’être trop volage. Elle était du reste fort jeune en se mariant ; si elle avait eu déjà un gosse (6), cela l’aurait probablement changée un peu. Mr Plantain, lorsqu’il me parlait de sa permission passée à Bordeaux, ajoutait qu’il avait été tellement accaparé par les affaires que le temps lui avait manqué de voir les amis !
En lisant les journaux des 24-25-26 j’avais malgré mon scepticisme, le sentiment que la paix est peut-être plus proche que nous le pensons ou que nous osons penser. Le message du roi d’Angleterre (7) à ses troupes, les extraits des journaux allemands et l’attitude des socialistes allemands (8) laissent tout de même germer un grain d’espoir. En attendant, le massacre continue naturellement. Ici, dans la région de Taza, cela sent bien mauvais depuis quelque temps. Il ne se passe pas une nuit où l’on n’entend pas des coups de fusil ou même la mitrailleuse. Aussi est-il à peu près certain que nous ferons encore une grande colonne au cours de ce mois-ci. On parle de réunir toutes les troupes disponibles de l’Oriental et de l’Occidental (9) (c.à.d. qu’il ne resterait que les Territoriaux) et d’aller du côté de Sidi Bel Cassen (10), sous la conduite du Général Henri (11), de Fez (12). Je te fixerai dès que je connaîtrai la date exacte du départ.
Pour ce qui est du “Kinderglaube” (13) dont tu parles par rapport à Suzanne, je ne sais pas si c’est bien prudent d’inculquer aux enfants des idées mystérieuses, fût-ce seulement celle du Petit Noël (14). L’idée en elle-même est certainement charmante et j’aurais eu autant de plaisir qu’eux en voyant les enfants ranger leurs souliers devant la cheminée. Mais pourquoi pas leur dire franchement que les surprises viennent des parents ou de ceux qui les aiment, comme on le fait à leur anniversaire ? 
Malgré tout ce qui s’est passé depuis la guerre, je serais étonné que la famille Leconte ne t’envoie pas des voeux de nouvel an. Me suis-je trompé ?
Le Cérous (15) et le gâteau à l’ananas m’ont plongé dans des réflexions profondes sur les vicissitudes de l’existence humaine. J’espère néanmoins qu’une bouteille de Lauforey Peyraguey (16) aura survécu à la guerre pour fêter dignement mon retour.
Mille baisers pour toi et les enfants.


                                                   Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "clefs attachées aux boîtes" : il s'agit des clés pour ouvrir les boîtes de conserves en enroulant les couvercles.
2) - "chocolat Louit" : producteur installé à Bordeaux.
3) - "petit livre d'Emerson" : il pourrait s'agir de Ralph Waldo Emerson, philosophe moraliste américain (1803-1882), à la mode en Europe au début du XXe siècle alors qu'il souhaitait que les USA se libèrent de la vieille culture européenne. La plupart de ses textes courts étaient habituellement regroupés en petits livres par les éditeurs.
4) - "celui de Romain Rolland" : il s'agit de “Au-dessus de la mêlée”, que Paul a reçu et lu en décembre 1915 (voir sa lettre du 17/12).
5) - "Mme Raymonde" : cette personne, qui devait appartenir à l'entourage des Plantain, amis des Gusdorf, n'a pas laissé d'autre trace...
6) - "un gosse" : ce style populaire inhabituel chez Paul signale une désapprobation (envers Mme Raymonde) et peut-être le désir de parler et de réagir comme un Poilu.
7) - "du roi d'Angleterre" : il s'agit du roi-empereur Georges V d'Angleterre, prince de Saxe-Cobourg-Gotha et cousin germain de l'empereur Guillaume II d'Allemagne.
8) - "des socialistes allemands" : depuis le Congrès socialiste international qui s'est tenu en septembre 1915 à Zimmerwald, en Suisse, les socialistes allemands d'opposition adoptent - comme leurs homologues français - des positions pacifistes consistant à réclamer l'arrêt des combats et l'ouverture de négociations. Paul cherche à rassurer Marthe en pointant les vagues déclarations de bons vœux annuels évoquant l'espoir d'une paix négociée. 
9) - "l'Oriental et l'Occidental" : les deux Maroc, dont Taza contrôle la liaison routière et ferroviaire.
10)- "Sidi Bel Cassen" : officiellement "Sidi Belkassem", un poste fortifié au nord-est de Taza, à 15 kilomètres au nord de Msoun, au bas du versant sud du Rif d'où les "rebelles" anticolonialistes mènent leurs attaques surprises contre les troupes françaises. 
11) - "Général Henri" : il s'agit du Général Henrys, affecté depuis 1913 par Lyautey au contrôle des tribus "rebelles" du Moyen Atlas. Paul l'a déjà mentionné le 20 juillet 1915.
12) - "Fez" : officiellement "Fès".
13) - "Kinderglaube" : croyances enfantines.
14) - "Petit Noël" : autre nom du "Père Noël" que l'on dit "Noël de la fin décembre" ou "Petit Noël" dans les pays où la Saint-Nicolas (début décembre), plus ancienne, est demeurée la principale fête annuelle des enfants. 
15) - "le Cérous" : le vin de xérès, en écriture phonétique. 
16) - "Lauforey Peyraguey" : en fait Château Laforie-Peyraguey, vin classé premier grand cru de Sauternes depuis 1855.

dimanche 19 juillet 2015

Lettre du 20.07.1915

Soldats du 2ème régiment du Génie travaillant à la voie de chemin de fer. http://dafina.net/
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 20 Juillet 1915

Chérie,

Je réponds aujourd’hui seulement à tes lettres des 9 et 11 courant, car comme je te le disais sur ma carte d’hier j’étais excessivement occupé ces derniers temps. Samedi : convoi sur M’Conn (1), dans la nuit garde, et lundi notre section a formé l’escorte du Général Henry (2) que nous avons accompagné sur la route de Fez. Ce n’était donc point le Général Lyautey qui est venu, mais le Gal Henry, un homme relativement jeune et qui n’est resté que 24 hs ici.
Comme je te le disais déjà, notre Compagnie était de jour le 14 Juillet et j’étais de garde de mardi soir à mercredi soir 6 heures. Comme en France, il n’y a eu aucune fête le 14 (3): on a un peu mieux mangé et reçu des cigares ou des cigarettes - c’était tout. On a cependant eu la bonne idée de nous donner le repos le lendemain jeudi dernier, après le bain.
Un évènement historique s’est produit le 14 au matin. Lorsque nous étions sur la terrasse du Poste de Police, on entendait un faible coup de sifflet, venant de loin. Et un peu plus tard nous vîmes une petite locomotive avec deux petits wagons (4) arriver en bas au camp mobile où l’on construit la nouvelle gare. Samedi au convoi, en longeant la voie ferrée, nous avons pu nous rendre compte pourquoi ce petit convoi avait l’allure d’un convoi funèbre : le Génie qui construit le chemin de fer avait promis que le premier train arriverait à Taza le 14 Juillet. Comme la ligne n’était point terminée, le Génie avait posé les rails provisoirement, fixant légèrement les traverses de sorte que les petits wagonnets pouvaient avancer seulement avec beaucoup de précautions. Comme cependant c’est une ligne stratégique, les voyageurs pourront y voyager seulement avec l’autorisation de l’autorité militaire, et, jusqu’à nouvel ordre, sur des trains à marchandise, ce qui n’est guère plus commode qu’à dos de chameau. 
J’ai lu l’histoire de la Hapag (5) et me rappelle fort bien sa maison de Hambourg ainsi que les velléités que j’avais, il y a quelques années, d’acheter des actions de cette société !
La médaille au ruban vert-blanc que tu as vue sur la poitrine de certains Marocains laisserait supposer que leurs porteurs étaient de simples soldats car la médaille commémorative du Maroc (dite médaille à Sisi) (6) est la moins appréciée, ayant été conférée à toutes les troupes présentes au Maroc pendant la campagne 1913-1914.
Penhoat m’a écrit aujourd’hui, il est toujours en bonne santé et t’envoie le bonjour. Pourquoi veux-tu que les troupes ne boivent pas de champagne ? D’une part, l’exportation n’est pas facile en ce moment car tous les pays souffrent de la guerre. Et d’autre part on a réellement besoin de temps à autre de se relever le moral en buvant un verre de vin ou même plusieurs, et le vin nous manque rudement ici, à nous autres à Taza !
La date de départ de notre colonne (Colonel Simon) (7) n’est toujours pas fixée et il est à espérer que les opérations seront remises jusqu’après les fortes chaleurs. Dans tous les cas, nous ne partirons pas demain puisque nous devons aller à Bou Ladjeraf en convoi !
J’ai bien trouvé dans la boîte à cigarettes les aiguilles, le fil et les cigares et t’en remercie. J’espère que l’autre paquet avec les 2 bouquins arrivera également en bon état. Quant à la guerre, ce sera certainement une question d’argent et j’ai perdu l’espoir de fêter avec toi le 16 Septembre (Guerre de 7 ans) (8). Je compte fermement être de retour le mois de Novembre/Décembre au plus tard, c.à.d. pour la Noël.
Il paraît donc que la Banque de France encaisse maintenant de l’or en abondance (9)!
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

                                                 Paul

Le bonjour à Hélène.


Notes (François Beautier)
1) - "M'Conn" : officiellement Msoun.
2) - "Général Henry" : il s'agit du Général Henrys, ancien colonel du 2e Régiment de chasseurs d'Afrique, nommé général en 1913 et affecté par Lyautey au contrôle des tribus marocaines du Moyen-Atlas. Ce général s'illustra notamment à la mi-novembre 1914 en empêchant de justesse une victoire des rebelles Zayanes dans la région de Khénifra, à 100 kilomètres au sud de Meknès.
3) - "aucune fête le 14" : il était officiellement prévu que le 14 juillet 1915 ne serait pas fêté. Cependant ce jour fut choisi pour le transfert des cendres de Rouget de Lisle (auteur de La Marseillaise) aux Invalides, cérémonie qui suscita un énorme rassemblement populaire à Paris, de la Place de l'Étoile aux Invalides, et inspira un discours très émouvant du Président Raymond Poincaré présentant la France comme une victime innocente de la guerre.
4) - "petits wagons" : il s'agit d'un train de chemin de fer à voie étroite (60 centimètres).
5) - "la Hapag": Hamburg-Amerikanische Packetfarhrt Aktien-Gesellschaft (HAPAG), compagnie maritime allemande basée à Hambourg et exploitant plusieurs lignes transatlantiques à destination de l'Amérique. Cette société dirigée depuis 1886 par le pacifiste anglophile Albert Ballin fut dès août 1914 soudainement privée de clientèle. Puis elle fut pillée par le Reich qui réquisitionna pratiquement tous ses paquebots pour s'en servir de cargos, dont beaucoup furent coulés ou saisis par les Alliés. De ce fait, les actions de cette compagnie chutèrent rapidement très bas et l'entreprise, pourtant recapitalisée après le 9 novembre 1918 (chute du Reich et suicide de Ballin), disparut en 1921. Paul fait peut-être ici allusion à la saisie par l'Italie, en mai 1915, du paquebot Moltke qui était retenu depuis août 1914 dans un port italien.
6) - "médaille à Sisi" : médaille récompensant les soldats et civils ayant pris une quelconque part aux opérations militaires françaises sur tout le territoire marocain en 1913 et 1914. Les opérations de 1915 furent récompensées par la médaille coloniale avec agrafe "Maroc 1915". Trop largement distribuées, ces médailles avaient une faible valeur symbolique, ce qui leur devait le surnom de "médaille à six sous" (la valeur d'une médaille en chocolat), une expression que Paul entend de la bouche d'un autochtone ou d'un soldat imitant l'accent des Marocains et qu'il transcrit phonétiquement sous la forme de "médaille à Sisi", qu'il ne cherche ni à comprendre ni à expliquer, peut-être pour ne pas paraître "peu intégré" à un éventuel lecteur militaire.
7) - "Colonel Simon" : Henri Simon (1866-1956), d'origine alsacienne, s'était illustré à la tête de ses goumiers en 1912 en délivrant Marrakech dont les populations européennes avaient été prises en otages par les rebelles du sultan auto-proclamé Ahmed al-Hiba. Depuis 1913 il était affecté aux côtés de Mangin au service de renseignement du quartier général de Lyautey, notamment pour le contrôle des tribus "indigènes" du Maroc oriental. C'est à ce titre qu'il conduit la colonne mobile (dite "colonne Simon") dont Paul rapporte le départ annoncé en juillet 1915. Plus tard dans l'année, promu général, le colonel Simon devînt membre du Comité des Affaires berbères tout juste institué à Rabat. A partir d'avril 1917 il fut affecté au front en métropole. Il s'illustra encore une fois en juillet 1923 comme chef de la tête de pont des troupes d'occupation française de Düsseldorf (Rhénanie allemande).
8) - "Guerre de 7 ans" : allusion au septième anniversaire du mariage de Marthe et Paul, le 16 septembre 1908, et à la Guerre de Sept ans (1756-1763), un conflit qui sera dès 1916 souvent comparé à la guerre mondiale en cours parce qu’il s'est déroulé sur une longue durée et sur de nombreux théâtres d’opérations (Europe, Amérique du Nord, Inde…) et s'est traduit par un rééquilibrage majeur des puissances européennes. Paul reviendra sur sa perception de sa propre vie maritale et de la Guerre de 7 ans en septembre 1915.

9) - "de l'or en abondance" : effectivement, la campagne nationale d'achat (contre des billets et un certificat) par la Banque de France des métaux précieux détenus par les particuliers, lancée par voie de presse et d'affiches le 2 juillet 1915 obtînt immédiatement un énorme succès, d'autant plus surprenant que le cours forcé officiel de l'or était très inférieur à celui du marché. Cette expérience conduisit le gouvernement à lancer en novembre 1915 le premier emprunt de la Défense nationale sous le slogan célèbre et les affiches "Pour la France, versez votre or !". Trois autres emprunts suivront jusqu'en 1918. Cet or était destiné à garantir la valeur du franc, donc à permettre des emprunts à l'étranger et à rassurer les fournisseurs français et étrangers sur la capacité de paiement de l'État.