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vendredi 31 août 2018

Lettre du 01.09.1918



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Assaka (1), le 1° Septembre 1918

Ma Chérie,

Tu excuseras mon silence depuis le 28 Août : Nous avons fait depuis ce jour deux sales étapes pour arriver sur les bords de la haute Moulouya au pied du Grand Atlas où le Génie construit un pont pour établir ainsi la communication avec le Sud Marocain (Territoire de Bou Denib, qui de son côté communique avec le Sud Algérien). Nous sommes dans un bivouac qui, pendant l’été, est presque toujours occupé par quelques Compagnies, mais qui n’est en somme qu’un carré bordé d’un mur en pierres, qui constitue l’abri contre les balles. La plaine de la Moulouya dans laquelle nous sommes descendus le 30, à Tamayust (2), en venant du Moyen-Atlas, s’étend sur une largeur d’au moins 50 km jusqu’au Grand Atlas. Ce dernier, bien visible, on dirait presque à la portée du fusil, se présente comme une chaîne énorme d’une hauteur de 3500 à 4000 m ; mais les pics les plus hauts, allant jusqu’à 4500 m (3), se trouvent plus au Sud. La Moulouya, pas plus large que l’Oker (4) à Brunswick, coule dans un vaste couloir bordé de rochers énormes et a beaucoup de courant. Mais le pays n’est presque pas cultivé, et, à part des roseaux et lauriers-roses à proximité de l’eau, il ne s’y trouve guère que de l’alfa, une plante qui se trouve beaucoup au Maroc et surtout dans le Sud Algérien. C’est comme du “Schilf” (5) mais beaucoup plus fin, on dirait des cheveux de femme ; cela sert à la fabrication du papier fin, mais l’alfa de l’Algérie est surtout exporté en Angleterre d’où vient ensuite le papier à cigarettes “Alfa” indiquant clairement que la plante, transportée de l’Algérie en Angleterre, a donné ce papier extra-fin. Ici les chevaux, mulets, boeufs et moutons n’ont pour ainsi dire que l’alfa comme fourrage vert, nous autres nous couchons dessus, l’alfa encore entretient le feu de la cuisine et du four où nous fabriquons nous-même notre pain. Bien sûr, il vient journellement quelques douzaines de camions automobiles ici, porter les vivres, les matériaux de construction pour le pont, etc. Ces camions traversent, à 25 km d’ici, de vastes forêts, mais ce serait trop simple de mettre sur chaque camion 2 bûches de bois !
Nous sommes venus ici pour faire la route ou pour la mettre en état, aider à la construction du pont et à l’installation d’une ligne télégraphique jusqu’à Itzer (6) qui est sur notre droite (7). Sans qu’on sache quelque chose de précis, je présume que nous resterons ici jusqu’au 15 Octobre au moins et que nous ne serons pas de retour à Aïn Leuh avant le 20/25 Octobre de sorte que je ne pourrai partir en permission qu’en Novembre. Ma lettre du 28/9 (8) contenait un modèle de lettre au Général Commandant la subdivision de Meknès (9) que tu as sans doute écrite aussitôt. Cela donnera peut-être un peu le réveil à notre Commandant (10) qui lui est resté à El Hammam. 
Penhoat vient de m’écrire disant qu’il fait des pieds et des mains pour obtenir un sursis d’appel. “Les affaires nous dépassent” dit-il, et ça rapporte bien mieux que la surveillance (11). Leur Société s’appelle “Comptoir Général Maritime” et semble donc bien marcher, sans cependant que Penhoat me donne de plus amples détails. Leconte semble en avoir vent, car P. (12) écrit qu’il a fait des réserves (13). Il m’adresse en outre 2 circulaires de Leconte, l’une annonçant la dissolution de l’ancienne maison et la deuxième la fondation de la Maison L. L. et Cie, Société en commandite par actions au capital de 500 000 Frs. (combien souscrits ?) avec Lucien Leconte comme Directeur Général de Séance, siège social 8 rue de Launay (14) à Nantes. Toutes les vieilles phrases creuses s’y trouvent et un en-tête : Consignation, Transit, Commission, Affaires Maritimes, Surveillance, Échantillonnage, Analyse dans tous les ports d’Europe ... Enfin, pourvu qu’il soit capable de me rembourser ma créance (15), c’est tout ce que je lui demande !
Comment vas-tu Chérie ? Es-tu enfin complètement rétablie ? Ou bien Melle Campana (16) vient-elle encore te voir ? Alice est-elle hors du lit, et comment va la toute petite (17)?
Les communiqués de la Guerre qui arrivent ici avec un fort retard continuent à annoncer le progrès des Alliés : tout le terrain perdu lors des 3 dernières offensives allemandes est à peu près repris (18). Dans une interview accordée au Sénateur américain Lewis, Membre de la Commission de l’Armée, Clémenceau prétend que la victoire définitive des Alliés sera décidée en 1918 même et que la guerre est terminée avant un an (19). Bien qu’il ne faille pas voir l’évangile dans les mots d’un journaliste (20), fût-il momentanément Président du Conseil et Ministre de la Guerre, il faut quand même qu’il y ait quelque espoir sérieux pour autoriser un pareil langage. Peut-être que l’arrivée en masse des Américains - on parle de 300 000 (21) par mois - a changé ou change quand même radicalement le tableau des forces en présence, bien que les Anglais semblent toujours tenir la moitié ou tout au moins un tiers (22) de leur armée en Angleterre, de crainte d’une invasion ...
Les évènements en Russie (23), politiques et militaires, sont transmis d’une façon trop imprécise pour pouvoir s’en former une idée. Dans tous les cas, la situation doit être loin d’être rose (24) pour l’Allemagne et il serait seulement à souhaiter qu’un mouvement populaire balaie le gouvernement et la caste gouvernante : ce serait le seul moyen d’arriver à une conciliation internationale à peu près satisfaisante. 
J’attends avec impatience tes bonnes nouvelles et t’embrasse, ainsi que les enfants, bien tendrement.

Paul



Notes (François Beautier)
1) - « Assaka » : d’après ce qu’en dit Paul, il s’agit vraisemblablement - parmi beaucoup d’autres sites dénommés Assaka dans cette région - de Assaka n’Tebahir, à mi-chemin entre Tamayoust et Midelt (dans la haute plaine de la haute Moulouya), à une quinzaine de km exactement au sud de Tamayoust. La Légion construit alors, dans ce secteur du territoire tribal des Beni M’guild, un pont sur l’oued Moulouya afin de mieux relier au profit du Protectorat (et non des rebelles) les places fortes de Meknès et Boudnib, c’est-à-dire les deux Maroc que le Résident général Hubert Lyautey veut réunir sous son seul contrôle. 
2) - « Tamayust » : Tamayoust. 
3) - « 4500 m » : le point culminant du Maroc, le djebel Toubkal, atteint 4167 m et se situe à 350 km à vol d’oiseau à l’ouest-sud-ouest de Tamayoust. Paul a vraisemblablement aperçu le djebel Ayachi, culminant à 3737 m à 60 km au sud de Tamayoust. 
4) - « l’Oker » : la comparaison entre cette rivière contournant le cœur historique de Brunswick dans deux lits canalisés, et l’oued Moulouya, est inattendue, tant le second est ici montagnard, sauvage, torrentiel, imprévisible par l’ampleur de ses crues et surtout totalement naturel puisque même les ponts y sont alors très rares. Le seul point qui pourrait justifier cette comparaison est qu’en août le débit et la largeur du fleuve Moulouya sont considérablement réduits par l’étiage et peuvent alors évoquer une modeste rivière canalisée en Europe. 
5) - « schilf » : mot allemand désignant le roseau, le papyrus. 
6) - « Itzer » : poste en montagne et en forêt, à une quinzaine de km à vol d’oiseau à l’ouest d’Assaka n’Tebahir, de l’autre côté de la route (alors stratégique) de Meknès à Boudnib.
7) - « droite » : en fait l’ouest car Paul regarde vers le sud, en direction de Midelt.
8) - « lettre du 28/9 » : il s’agit sans doute d’une lettre du 28 août 1918, qui n’aurait pas été conservée. 
9) - « commandant la subdivision de Meknès » : précisément le général André Aubert. Paul a dit dans sa lettre du 4 décembre 1917 qu’il l’avait approché alors qu’il commandait le groupe mobile de Taza avec le grade de colonel.
10) - « notre commandant » : il s’agit vraisemblablement du Commandant Desjours, alors chef du bataillon mixte de la subdivision de Meknès, qui s’est illustré lors des combats de la mi-mai 1918 dans le secteur de Lias et qui a fortifié dès cette époque le poste d’El Hammam (Paul y a participé, voir ses courriers des 15 et 19 mai 1918), où il s’est provisoirement établi depuis lors (son siège permanent est à Aïn Leuh).
11) - « la surveillance » : Penhoat, qui semble avoir été démobilisé de l’armée active et versé dans la réserve territoriale (où il ne gagnera qu’une très modeste solde de soldat auxiliaire), a vraisemblablement demandé un improbable (mais raisonnable) sursis d’incorporation en arguant de son implication dans la création et le développement du « Comptoir général maritime », entreprise de courtage de combustibles, à la tête de laquelle il sera de toute évidence socialement plus utile que dans une fonction de garde territorial.
12) - « P. » : Penhoat.
13) - « des réserves » : l’une des conditions imposées par Leconte à la liquidation de la société qu’il possédait avec Penhoat et Paul était l’interdiction faite à ces deux derniers de créer des entreprises concurrentes de la sienne.
14) - « rue de Launay » : en fait boulevard de Launay.
15) - « ma créance » : solde du capital apporté par Paul à la précédente société Leconte.
16) - « Mlle Campana » : médecin ou infirmière de Marthe.
17) - « la toute petite » : Charlotte, née le 12 juillet précédent.
18) - « à peu près repris » : effectivement, les avancées allemandes obtenues grâce aux offensives du printemps et de la première moitié de l’été (offensives Michael, Georgette puis Blücker-Yorck), sont progressivement récupérées à partir du début de la contre-offensive alliée victorieuse du 18 juillet sur la Marne et surtout du 8 août en Picardie ("Jour de deuil" de l’armée allemande, qui perd en cette seule journée 27 000 tués et blessés et 16 000 prisonniers). Ce recul se confirme avec l’abandon par les Allemands de la poche de Montdidier dans la nuit du 9 au 10 août. C’est à ces retraites locales que Paul fait allusion avec un certain retard, alors que 2 jours après ce courrier commence le lent repli en bon ordre de toutes les troupes allemandes sur la Ligne Siegfried (il s’achèvera à la fin-septembre), c’est-à-dire l’évacuation de toutes les positions qu’elles avaient conquises en France depuis le début de la Grande Guerre.
19) - « avant un an » : allusion au numéro du New York Times du 21 août 1918 qui titrait « Clemenceau Predicts Victory Within a Year » (« Clemenceau prédit la Victoire avant moins d’un an ») un article largement repris par la presse française car rapportant l’interview du président du Conseil des ministres français et ministre de la Guerre par le sénateur démocrate américain James Hamilton Lewis (1863-1939). 
20) - « un journaliste » : George Clemenceau avait été l'un des principaux rédacteurs du célèbre journal républicain socialiste libéral L'Aurore (qui parut de 1897 à 1914). En 1913 il fonda le journal L'Homme libre (retitré L'Homme enchaîné après septembre 1914) dont il quitta la direction lorsqu'il fut nommé président du Conseil en novembre 1917. 
21) - « 300 000 » : ce fut effectivement le cas lors de l’apogée de mai 1918. En moyenne, entre la fin-juin 1917 et novembre 1918, le nombre d’arrivées mensuelles dépassait 100 000. Au total, les U.S.A. ont envoyé 1,8 million de soldats en France, c’est-à-dire 7 fois plus que l’armée américaine n'en comptait en 1914 et presque la moitié de son effectif total en 1918.
22) - « un tiers » : il s’agit sans doute des seuls effectifs anglais de l’armée britannique. 
23) - « en Russie » : il résulta de l’instauration du « communisme de guerre » en cours et de la guerre civile qu’elle entraînait, ainsi que des engagements de nombreux États belligérants (dont l’Allemagne, la France, les USA, le Japon, la Chine, le Canada…) dans le soutien direct aux armées « blanches » contre révolutionnaires russes, une forte diminution des informations venant de Russie, tant en quantité qu’en qualité. Par ailleurs, un « cordon sanitaire » antirévolutionnaire mis en place par les pays occidentaux pour éviter une contagion du léninisme isola de plus en plus la Russie. 

24) - « loin d’être rose » : le 8 août 1918 (échec absolu de l’offensive allemande supposée décisive en Picardie) marque le début de la perte totale de confiance du peuple allemand envers ses chefs. Une révolution politique apparaît à la très grande majorité des Allemands comme nécessaire et inéluctable (au contraire d’une révolution sociale, qu’ils souhaitent majoritairement éviter voire empêcher). 

lundi 20 mars 2017

Lettre du 21.03.1917





Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Mecknassia Fokania, le 21 Mars 1917

Ma Chérie,

Nous voilà déjà 2 jours dehors : nous sommes campés à environ 15 km au NE (1) de Taza, à côté du village de Mecknassa Fokania (2), soumis depuis assez longtemps et dont les habitants font un commerce assez important avec nous, aussi bien ici qu’à Taza. Il y a ici de grands troupeaux, des quantités énormes de poules et d’oeufs, de l’orge et des oranges. L’eau aussi est à une centaine de mètres du camp qui reçoit presque journellement un convoi de Taza.
A part l’engagement très sérieux du 14 avec les troupes régulières d’Abd el Malek (3), il n’y a pas eu grand chose ces jours-ci et on dit que nous attendons l’arrivée du Groupe Mobile de Fez pour attaquer les camps d’Abd el Malek situés à une vingtaine de km au Nord (4). Mais comme la frontière du Rif espagnol est assez proche, le bandit, une fois battu, nous échappera probablement comme l’année dernière (5)
Le temps est beau, mais il fait un vent assez violent et les nuits sont glaciales, bien que ce soit aujourd’hui le commencement du printemps, je crois. Je sers cette fois-ci d’agent de liaison entre la Compagnie et le Bataillon, emploi qui me procure l’avantage de ne pas prendre la garde de nuit en route. Dès que nous arrivons à l’étape et pendant le temps qu’on y reste, je communique les ordres et détails du Bataillon à la Compagnie et je couche aussi à côté du Bureau du Bataillon dans une tente réservée aux agents de liaison. 
Tes lettres des 8 et 11 courant me sont bien parvenues hier ainsi que les journaux, le N° du Journal du Peuple (6) et celui du Canard Enchaîné (7) dont je te remercie. Je trouve ce dernier journal très spirituel ; c’est une des rares publications qui s’élève ouvertement contre les excès du chauvinisme. La petite histoire de Robinson est bien tournée !
Pour la bonne règle, je te fais remarquer que je t’ai accusé au moins 3 fois réception de ton mandat de Janvier et que celui de Février m’est également bien parvenu. Est-ce que Mme Robin t’a remboursé les avances que tu as faites à la Cie pour la location de l’installation électrique ? Les additions et soustractions de Suzette sont justes, mais dans la multiplication il y a une erreur et parmi les divisions il y en a 3. Je te retourne sa page pour qu’elle puisse s’en rendre compte. J’ajoute qu’à son âge on doit bien s’attendre à quelques fautes. La méthode française pour faire des divisions est du reste - surtout pour les débutants - plus difficile que celle enseignée en Allemagne.
Je t’ai déjà envoyé un peu avant mon départ de Taza une vue de la vieille tour de Bab Djema (8). Les fortifications en question ne servaient pas d’habitation, mais exclusivement de défense. Mais elles ont facilement un millier d’années et c’est cet âge qui explique la déconfiture. Les canons français n’ont pas tiré un seul coup sur la ville, qui a été prise sans combat (9). Des rencontres ont eu lieu sur les hauteurs voisines qui portent maintenant de petits forts et à Bou Ladjeraf (10), à 7/8 km en arrière.
Ton exposé sur notre progéniture montre de nouveau que tu n’as pas perdu ton courage, ce que je trouve étonnant après toutes les épreuves et souffrances. Les derniers succès sur le front anglo-français (11) dont les télégrammes sans fil sont pleins me laissent espérer que nous nous reverrons quand même encore cette année - que ce soit au moins vrai ! J’espère que je serai à temps de retour à Taza pour envoyer un petit souvenir pour la fête de Georges pour que lui aussi ait quelque chose du Maroc !
Ce sacré sirocco recommence à souffler et nous envoie des nuages de poussière dans la tente. Ma place est toute couverte de journaux, car j’en ai reçu hier quelques-uns de Penhoat ainsi que de Cardiff. (12)
Mes meilleurs baisers pour toi et les gosses.


Paul



Notes (François Beautier)
1) - "15 km. au NE de Taza" : la distance à vol d'oiseau est de 12 km., l'orientation est au nord-ouest de Taza. Le site permet de contrôler les rebelles qui pourraient dévaler du Rif en suivant la piste de l'oued El Hadar.
2) - "Mecknassa Fokania" : actuel Meknassa-Fontania, village perché au-dessus de celui de Meknassa-Tahtania, chef-lieu de la tribu des Meknassa.
3) - "Abd El Malek" : Paul n'a pas décrit ces combats du 14 mars (et n'a pas signalé ceux des 15 et 16 mars), ou alors en désignant les rebelles d'Abdelmalek par l'expression "contingent de partisans", lequel groupe aurait tué ou mis hors combat les Légionnaires déserteurs (voir la lettre du 17 mars 1917).
4) - "au nord" : au nord de la route Taza-Fès que les troupes rebelles cherchent à franchir pour appuyer les rébellions en cours à l'ouest du Moyen Atlas et à l'est du Haut Atlas.
5) - "l'année dernière" : le 27 janvier 1916, Abdelmalek parvint à s'échapper vers le nord pendant que son camp de Souk el Had des Gheznaïa était pris et détruit par la Légion.
6) - "Journal du Peuple" : ce quotidien socialiste fondé en 1916 par Henri Fabre s'intéressa particulièrement à la Révolution russe et en donna des nouvelles dès ses débuts (en mars 1917).
7) - "Le Canard enchaîné" : hebdomadaire satirique fondé en 1915 par Maurice et Jeanne Maréchal, réputé pour la précision de ses informations.
8) - "Bab Djema" : la carte postale du 7 mars 1917 représentait la tour de la porte fortifiée de Bab Djemah.
9) - "prise sans combat" : les combats se déroulèrent autour de la ville, qui fut investie pacifiquement le 10 mai 1914.
10) - "Bou Ladjeraf" : la création de ce poste par la Légion entraîna des combats rapprochés en janvier 1915. Paul y était en colonne mobile lorsque le site fut attaqué le 15 août 1915. Tout ce paragraphe où Paul "oublie" les combats du passé, a pour but de rassurer Marthe qui sait par la presse que la route Taza-Fès est soumise à la pression des rebelles d'Abdelmalek.
11) - "front anglo-français" : allusion aux reprises de Bapaume et Péronne par les Anglais, et de Roye, Noyon, Ham, Chauny... par les Français entre les 17 et 21 mars (jour d'envoi de cette lettre). Cependant le recul des troupes allemandes qui évacuent en bon ordre le saillant de Bapaume a pour but de les réinstaller plus solidement, à partir du 21 mars, sur la Ligne Hindenburg (ou "Siegfried" selon les Anglais).
12) - "de Cardiff" : Paul reçoit assez fréquemment, de son ami et collègue Sanders, le quotidien du sud du Pays de Galles (le South Wales Daily News) édité à Cardiff. Chacun sait en France, à cette époque, que le Premier ministre britannique Lloyd Georges est le premier des Gallois puisqu'il est le premier d'entre-eux qui ait accédé à un tel pouvoir dans le Royaume-Uni. On imagine que cette attention portée par Paul au premier quotidien gallois devait interpeller ses supérieurs et ses collègues.


mardi 7 mars 2017

Lettre du 08.03.1918

Monument Shakespeare à Weimar

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, the 8th March 1917

My Darling,

Referring to my p.c. of yesterday, I beg to acknowledge receipt of your favour of the 25th ult. - the first English letter after an interruption of nearly 3 months.
I am surprised you did not receive my acknowledgement of your postal order of January ; it seems that several of my letters have been lost during these last weeks ! At all events, I received the money towards the end of January or the first days of February and that is the most important. I advised you already that in the present moment I do not need any money and that I can even open an account at the saving-bank, having still the whole amount of February and a part of that of January. So, if you have forwarded the postal order you refer to in your letter of the 25th of February, please do not send any money this month.
I state further good progress in your last letter and I am really astonished that you succeeded to read and to understand “Little Dorrit” ! I remember that during the first hundred pages I was obliged to make more than one energical effort to prevent me to shut the book ..
Did you ever see, or read in Germany, any peace of Shakespeare, say Hamlet, Cesar, Romeo and Julia, The Merchant of Venice, Macbeth, King Lear, Richard 3rd, the Dream of a Summer Night, etc ? You did not like at all the English litterature formerly, not more as the English language, and this is so much the more astonishing as the above named dramas or comedies are (or were) currently represented in every important theater in Germany and even in Alsace, with the same or even with more success as those of Goethe, Schiller, and any other national poet. They were always included in the various popular representations arranged for the pupils of the public schools and I perfectly remember that the first peace I saw in Brunswick - when I was student at Wolfenbüttel - was “Julius Cesar”, the second “Othello”, both of Shakespeare. The novels and stories of Walter Scott, Burns, Dickens, Longfellow etc, such as Ivanhoe, Waverley Stories, Rob Roy, Tales of a Grandfather, The Children of the New Forest, Sylvester Bells, Peter Simple, Pickwicks, Captain Grant etc. have been published in Germany on a very big scale. I do not speak of number of modern British authors like Bernard Shaw - you did certainly not forget the profession of Mrs Warren and the 35 per cent of interest with Miss Hartwig - Arthur Tennyson or Wells, nor the Shakespeare Monument at Weimar (the poet represented with a rose in his hands) - but I want to point out that when Mr. Antoine represented on his Paris Scene “Jules Cesar” (about 5 years ago) he was considered as having been “discovered” William Shakespeare. Some of his principal peaces like Romeo and Hamlet are often represented in France but as operas and not a quarter of the people having heard those operas know the name of the original author ...
We have since this morning a very nice weather here in Taza which, as we have full moon to-night, will probably continue for some time, so that our “Groupe Mobile” may leave here in several days, but without our Company. There is a rumor that the 24th will go up to Touahar some day in this month, but I have not had official confirmation.
Did I report already that Leconte, at the end of last month was still ill - his influenza was passed, but he suffered so awfully in this cold winter that he was unable to establish the balance promised since December last. He repeats in his letter which Penhoat communicated to me that the financial position is about the same as at the end of 1913 - but he is making such a lot of restrictions concerning the advances made to some clerks and covered or guaranteed by shares, concerning some unpaid accounts dated before the war and falling under the moratorium, that I am really anxious to get the balance and to have an idea of the position. Meantime I am glad to hear from you that the Office of the Pavé des Chartrons, which, in spite of these events I still always consider as mine, seems to be in good order. It would nevertheless be a damned thing to leave the spot where I obtained the biggest success of my life, not only financially, but also morally. For if I compare my position in 1906/7/8 with that in 1911/12/13 I can really be satisfied and hope that the future will not be so dark as you are painting it from time to time.
War-news are limited to the English success on the Ancre, the biggest gain of ground the Allies realised on the Western Front since the Marne battle, if the retreat of the Germans continues still some days only as the appearance permits to hope. The English took also some more 40 km of the Front occupied hitherto by the French troops and are holding now the whole Somme front. This fact shows that the English generally realise what they announce - an exceptional fact during this war.
Enclosed please find a little poem, “Taza”, the author of which is a legionnaire of the Compagnie Montée, the same who published last year “Le Légionnaire” in the Écho d’Oran.
Yours sincerely,

Paul

Traduction (Anne-Lise Volmer)


Ma chérie, 

      Concernant ma carte postale d'hier, j'accuse réception de ton honoré du 25 du mois dernier - la première lettre en anglais après une interruption de plus de trois mois.
     Je suis surpris que tu n'aies pas reçu mon accusé de réception de ton mandat de janvier - il semble que plusieurs de mes lettres se soient perdues au cours de ces dernières semaines! Quoi qu'il en soit, j'ai reçu l'argent à la fin du mois de janvier ou au début du mois de février, et c'est ce qui compte. Je t'ai déjà dit qu'en ce moment je n'ai pas besoin d'argent et que je peux même ouvrir un compte  d'épargne, comme j'ai encore tout le montant du mois de février, et une partie de celui de janvier.  Donc, si tu m'as envoyé le mandat dont tu parles dans ta lettre du 25 février, ne m'envoie pas d'argent ce mois-ci.
     Je constate encore de beaux progrès dans ta dernière lettre et je suis stupéfait que tu aies réussi à lire et à comprendre "La petite Dorrit" (1)! Je me souviens que durant les cent premières pages j'au dû faire plus d'un effort énergique pour m'empêcher de fermer le livre...
     As-tu jamais vu, ou lu, en Allemagne, des pièces de Shakespeare (2), par exemple Jules César, Roméo et Julia, Hamlet, Macbeth, le Marchand de Venise, Richard III, le Rêve d'une nuit d'été, etc? Tu n'aimais pas du tout la littérature anglaise autrefois, pas plus que la langue anglaise, et c'est d'autant plus étonnant que les drames ou comédies que je viens de citer sont (ou ont été) représentés régulièrement dans tous les grands théâtres d'Allemagne (ou d'Alsace) avec autant de succès, voire davantage,  que ceux de Goethe, de Schiller (3), ou de nos autres poètes nationaux. On les incluait toujours dans les représentations populaires organisées pour les élèves des écoles publiques, et je me souviens très bien que la première pièce que j'ai vue à Brunswick - quand j'étais élève à Wolfenbüttel (4) - a été Jules César, et la seconde Othello, tous deux de Shakespeare. Les romans et nouvelles de Walter Scott, Burns, Dickens, Longfellow, etc, comme Ivanhoer, les romans de Waverley, Rob Roy, Contes d'un grand-père, les Enfants de la Forêt-Neuve,  Sylvester Bells, Peter Simple, Pickwicks, le Capitaine Grant (5), etc, ont été publiés en Allemagne avec de gros tirages. Je ne parle pas de quantités d'auteurs modernes comme Bernard Shaw (6) - tu n'as sûrement pas oublié la profession de Mme Warren (7) et les 35% d'intérêt avec Miss Hartwig - Arthur Tennyson (8) ou Wells (9), ni du monument Shakespeare à Weimar (10) - le poète est représenté avec une rose dans la main - mais je voulais signaler que quand M. Antoine (11) a représenté sur sa scène parisienne "Jules César" (il y a environ cinq ans) (12) on a considéré qu'il avait "découvert" William Shakespeare. Certaines de ses principales pièces, comme Hamlet ou Roméo (13), sont souvent représentées en France, mais sous forme d'opéras (14), et il n'y a pas le quart de ceux qui ont entendu ces opéras qui connaissent le nom de l'auteur d'origine...
     Nous avons depuis ce matin un temps très agréable à Taza, qui, comme la lune sera plein ce soir, continuera sans doute pendant quelque temps, ce qui fait que notre "Groupe Mobile" pourra partir dans quelques jours, mais sans notre Compagnie. Le bruit court que la 24ème (15) montera à Touahar (16) dans le mois qui vient, mais je n'en ai pas eu la confirmation officielle.
    Est-ce que je t'a déjà dit que Leconte, à la fin du mois dernier, était toujours malade - il a guéri de sa grippe, mais a si terriblement souffert du froid qu'il a été incapable d'établir les comptes promis depuis le mois de décembre dernier. Il répète dans sa lettre, que Penhoat m'a communiquée, que la situation financière est à peu près la même qu'à la fin de l'année 1913, mais il fait tant de restrictions au sujet d'avances consenties à certains employés, et couvertes ou garanties par des parts dans la société, et d'impayés datant d'avant la guerre et tombant sous le coup du moratorium, que je suis vraiment impatient de recevoir les comptes  et d'avoir une idée de la situation. Entretemps je suis content de lire dans ta lettre que le Bureau du Pavé des Chartrons (17), que je persiste à considérer comme mien malgré ces évènements, semble en bon ordre. Ce serait néanmoins très difficile  de quitter le bureau où j'ai obtenu le plus grand succès de ma vie, non seulement financièrement, mais aussi moralement. Car si je compare ma situation en 1906/7/8 (18) à celle de 1911/12/13, je peux être réellement satisfait, et espérer que l'avenir ne sera pas aussi sombre qu'il t'arrive de le peindre.
     Les nouvelles de la guerre se limitent aux succès anglais sur l'Ancre (19), le plus grand gain réalisé par les Alliés sur le front occidental depuis la bataille de la Marne, si la retraite des Allemands continue encore, ne fût-ce que quelques jours, comme les apparences permettent de  l'espérer. Les Anglais ont repris en plus quelque 40 km du front occupé jusque là par les troupes françaises, et tiennent maintenant tout le front de la Somme. Ce fait montre que les Anglais font généralement ce qu'ils annoncent, ce qui est exceptionnel pendant cette guerre.
     Ci-joint un petit poème, "Taza", dont l'auteur est un Légionnaire de la Compagnie Montée (20), le même qui a publié l'année dernière "Le Légionnaire" dans l'Écho d'Oran (21).
     Bien à toi

                                                                                                                             Paul
     
     



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Little Dorrit" : "La petite Dorrit", très important roman "politique et social" de Charles Dickens, publié en feuilleton entre 1855 et 1857, qui traite de la situation des débiteurs emprisonnés, un sujet particulièrement cher à Dickens. Paul avoue un peu plus loin qu'il n'a guère trouvé d'intérêt aux cent premières pages, effectivement très ardues.
2) - "Shakespeare" : le plus universellement connu des auteurs de théâtre en langue anglaise (1564-1616).
3) - "Goethe et Schiller" : les plus connus des écrivains classiques en langue allemande, (Goethe : 1749-1832 ; Schiller : 1759-1805).
4) -  "Wolfenbüttel" : Paul a fait ses études dans cette ville du Brunswick, à la Samson Schule, célèbre école juive.
5) - "Captain Grant" : Marthe est ainsi implicitement chargée de relier elle-même chaque titre à son auteur. La liste correcte sera : Walter Scott : Ivanhoe, Waverley, Rob Roy, Tales of a Grandfather ; Dickens : The posthumous papers of the Pickwick Club. Il faudra donner le titre d'un texte du poète écossais Robert Burns (par exemple "Tam O'Shanter") ; désigner un poème de l'Américain Henry Longfellow (par exemple "The Song of Hiawatha") ; remettre en ordre le nom d'auteur et le titre correspondant : Francis Sylvester Mahony écrivit "The Shandon Bells" ; nommer Frederick Marryat, auteur de "The Children of the New Forest" et de "Peter Simple" ; nommer Jules Verne, auteur de "Les enfants du capitaine Grant". Ce "show" d'érudition est sans doute destiné à stimuler Marthe dans son étude... ou à la remettre à sa place... 
6) - "Bernard Shaw" : célèbre écrivain irlandais (1856-1950).
7) - "La profession de Mme Warren" : drame de Bernard Shaw dont les deux protagonistes principaux sont Miss Kitty Warren, une femme d'affaires ancienne prostituée, et sa fille Vivie Warren. La Miss Hartwig désignée par Paul n'est pas un personnage de Shaw.
8) - "Arthur Tennyson" : il s'agit vraisemblablement du baron Alfred Tennyson (1809-1892), grand poète britannique qui écrivit beaucoup en hommage à son ami et beau-frère disparu Arthur Hallam.
9) - "Wells" : probable allusion au très célèbre auteur anglais de science-fiction Herbert George Wells (1866-1946).
10) - "Le monument Shakespeare à Weimar" : il s'agit d'une statue représentant William Shakespeare, sculptée par l'Allemand Otto Lessing (1846-1912) et installée en 1904 à Weimar (l'une des capitales culturelles de l'Allemagne, en Thuringe, riche des souvenirs de Bach, Goethe, Schiller, Liszt, Wagner, Nietzsche... ).
11) - "Mr. Antoine" : André Antoine (1858-1943), comédien et metteur en scène, fondateur à Paris en 1887 du "Théâtre-Libre", initiateur du théâtre moderne de style réaliste en France, directeur du Théâtre de l'Odéon de 1906 à 1914.
12) - "il y a environ 5 ans" : Le "Jules César" de Shakespeare fut joué au Théâtre de l'Odéon sous la direction d'André Antoine à partir de décembre 1906 (il y a alors un peu plus de 10 ans). Paul fait sans doute allusion à "Coriolan" (de W. Shakespeare) inscrit par Antoine au répertoire de l'Odéon à partir d'avril 1910 (il y a alors près de 7 ans).
13) - " Romeo et Hamlet" : "Roméo et Juliette", et "Hamlet", deux pièces de W. Shakespeare.
14) - "comme opéras" : "Roméo et Juliette" fut mis en musique par Charles Gounod ; "Hamlet" par Ambroise Thomas. Les deux livrets étaient signés par Michel Carré et Jules Barbier. Petite démonstration, rare,  de chauvinisme germanique de la part de Paul, qui vante la culture anglo-saxonne de ses compatriotes.
15) - "24th" : la 24e Compagnie, à laquelle Paul appartient.
16) - "Touahar" : site fortifié protégeant le col du même nom à l'ouest de Taza.
17) - "Pavé des Chartrons" : ancien cours (boulevard) du quartier des Chartrons, où les grands commerçants et courtiers du port de Bordeaux avaient leurs bureaux, chais et magasins. Ce cours est devenu l'actuel "Cours Xavier Arnozan" et le quartier a gardé son nom des "Chartrons" dérivé de celui des Chartreux qui avaient autrefois là un couvent.
18) - "1906/7/8" : premières années de vie adulte de Paul, pendant lesquelles il quitta sa famille, entra sur le marché du travail en Alsace, fonda son ménage avec Marthe et s'installa en France.
19) - "l'Ancre" : nom d'une rivière du bassin de la Somme qui fut deux fois site de batailles majeures menées par les troupes anglo-françaises respectivement conduites par les généraux Douglas Haig et Joseph Joffre. La première, dite "Bataille de la crête de l'Ancre" ou "bataille des hauteurs de l'Ancre" se déroula du 1er octobre au 11 novembre 1916 et vit les forces allemandes enfoncer le front de la Somme en formant le "saillant de Bapaume". La seconde bataille de l'Ancre se déroula du 10 janvier au 5 avril 1917, au sud d'Arras, et eut pour effet de faire reculer les forces allemandes vers l'est d'une quarantaine de km. jusqu'à leur ligne de front à la fin 1914, dite "Ligne Hindenburg" par les Français et "Ligne Siegfried" par les Allemands et les Anglais. Au moment où Paul écrivit cette lettre, l'armée allemande avait déjà reculé de plus d'une vingtaine de km. et abandonnait le saillant de Bapaume, en bon ordre, pas à pas, en pratiquant méthodiquement une politique de terre brûlée, pour donner le temps à ses arrières de consolider la Ligne Hindenburg sur laquelle elle se fixa solidement au début d'avril 1917. Au cours de ce mouvement d'ampleur, les troupes françaises, se dirigeant vers l'Aisne et la Marne, laissèrent finalement tout le front du nord-ouest aux forces britanniques depuis la Flandre belge jusqu'à l'Oise.
20) - "Compagnie montée" : à la Légion il ne s'agit pas d'une troupe de cavalerie mais d'une compagnie dotée d'un mulet pour deux hommes, l'animal étant destiné à porter les paquetages, armes et munitions, blessés, vivres...

21) - "l'Écho d'Oran" : grand quotidien français d'Algérie, favorable à la colonisation.