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vendredi 31 août 2018

Lettre du 01.09.1918



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Assaka (1), le 1° Septembre 1918

Ma Chérie,

Tu excuseras mon silence depuis le 28 Août : Nous avons fait depuis ce jour deux sales étapes pour arriver sur les bords de la haute Moulouya au pied du Grand Atlas où le Génie construit un pont pour établir ainsi la communication avec le Sud Marocain (Territoire de Bou Denib, qui de son côté communique avec le Sud Algérien). Nous sommes dans un bivouac qui, pendant l’été, est presque toujours occupé par quelques Compagnies, mais qui n’est en somme qu’un carré bordé d’un mur en pierres, qui constitue l’abri contre les balles. La plaine de la Moulouya dans laquelle nous sommes descendus le 30, à Tamayust (2), en venant du Moyen-Atlas, s’étend sur une largeur d’au moins 50 km jusqu’au Grand Atlas. Ce dernier, bien visible, on dirait presque à la portée du fusil, se présente comme une chaîne énorme d’une hauteur de 3500 à 4000 m ; mais les pics les plus hauts, allant jusqu’à 4500 m (3), se trouvent plus au Sud. La Moulouya, pas plus large que l’Oker (4) à Brunswick, coule dans un vaste couloir bordé de rochers énormes et a beaucoup de courant. Mais le pays n’est presque pas cultivé, et, à part des roseaux et lauriers-roses à proximité de l’eau, il ne s’y trouve guère que de l’alfa, une plante qui se trouve beaucoup au Maroc et surtout dans le Sud Algérien. C’est comme du “Schilf” (5) mais beaucoup plus fin, on dirait des cheveux de femme ; cela sert à la fabrication du papier fin, mais l’alfa de l’Algérie est surtout exporté en Angleterre d’où vient ensuite le papier à cigarettes “Alfa” indiquant clairement que la plante, transportée de l’Algérie en Angleterre, a donné ce papier extra-fin. Ici les chevaux, mulets, boeufs et moutons n’ont pour ainsi dire que l’alfa comme fourrage vert, nous autres nous couchons dessus, l’alfa encore entretient le feu de la cuisine et du four où nous fabriquons nous-même notre pain. Bien sûr, il vient journellement quelques douzaines de camions automobiles ici, porter les vivres, les matériaux de construction pour le pont, etc. Ces camions traversent, à 25 km d’ici, de vastes forêts, mais ce serait trop simple de mettre sur chaque camion 2 bûches de bois !
Nous sommes venus ici pour faire la route ou pour la mettre en état, aider à la construction du pont et à l’installation d’une ligne télégraphique jusqu’à Itzer (6) qui est sur notre droite (7). Sans qu’on sache quelque chose de précis, je présume que nous resterons ici jusqu’au 15 Octobre au moins et que nous ne serons pas de retour à Aïn Leuh avant le 20/25 Octobre de sorte que je ne pourrai partir en permission qu’en Novembre. Ma lettre du 28/9 (8) contenait un modèle de lettre au Général Commandant la subdivision de Meknès (9) que tu as sans doute écrite aussitôt. Cela donnera peut-être un peu le réveil à notre Commandant (10) qui lui est resté à El Hammam. 
Penhoat vient de m’écrire disant qu’il fait des pieds et des mains pour obtenir un sursis d’appel. “Les affaires nous dépassent” dit-il, et ça rapporte bien mieux que la surveillance (11). Leur Société s’appelle “Comptoir Général Maritime” et semble donc bien marcher, sans cependant que Penhoat me donne de plus amples détails. Leconte semble en avoir vent, car P. (12) écrit qu’il a fait des réserves (13). Il m’adresse en outre 2 circulaires de Leconte, l’une annonçant la dissolution de l’ancienne maison et la deuxième la fondation de la Maison L. L. et Cie, Société en commandite par actions au capital de 500 000 Frs. (combien souscrits ?) avec Lucien Leconte comme Directeur Général de Séance, siège social 8 rue de Launay (14) à Nantes. Toutes les vieilles phrases creuses s’y trouvent et un en-tête : Consignation, Transit, Commission, Affaires Maritimes, Surveillance, Échantillonnage, Analyse dans tous les ports d’Europe ... Enfin, pourvu qu’il soit capable de me rembourser ma créance (15), c’est tout ce que je lui demande !
Comment vas-tu Chérie ? Es-tu enfin complètement rétablie ? Ou bien Melle Campana (16) vient-elle encore te voir ? Alice est-elle hors du lit, et comment va la toute petite (17)?
Les communiqués de la Guerre qui arrivent ici avec un fort retard continuent à annoncer le progrès des Alliés : tout le terrain perdu lors des 3 dernières offensives allemandes est à peu près repris (18). Dans une interview accordée au Sénateur américain Lewis, Membre de la Commission de l’Armée, Clémenceau prétend que la victoire définitive des Alliés sera décidée en 1918 même et que la guerre est terminée avant un an (19). Bien qu’il ne faille pas voir l’évangile dans les mots d’un journaliste (20), fût-il momentanément Président du Conseil et Ministre de la Guerre, il faut quand même qu’il y ait quelque espoir sérieux pour autoriser un pareil langage. Peut-être que l’arrivée en masse des Américains - on parle de 300 000 (21) par mois - a changé ou change quand même radicalement le tableau des forces en présence, bien que les Anglais semblent toujours tenir la moitié ou tout au moins un tiers (22) de leur armée en Angleterre, de crainte d’une invasion ...
Les évènements en Russie (23), politiques et militaires, sont transmis d’une façon trop imprécise pour pouvoir s’en former une idée. Dans tous les cas, la situation doit être loin d’être rose (24) pour l’Allemagne et il serait seulement à souhaiter qu’un mouvement populaire balaie le gouvernement et la caste gouvernante : ce serait le seul moyen d’arriver à une conciliation internationale à peu près satisfaisante. 
J’attends avec impatience tes bonnes nouvelles et t’embrasse, ainsi que les enfants, bien tendrement.

Paul



Notes (François Beautier)
1) - « Assaka » : d’après ce qu’en dit Paul, il s’agit vraisemblablement - parmi beaucoup d’autres sites dénommés Assaka dans cette région - de Assaka n’Tebahir, à mi-chemin entre Tamayoust et Midelt (dans la haute plaine de la haute Moulouya), à une quinzaine de km exactement au sud de Tamayoust. La Légion construit alors, dans ce secteur du territoire tribal des Beni M’guild, un pont sur l’oued Moulouya afin de mieux relier au profit du Protectorat (et non des rebelles) les places fortes de Meknès et Boudnib, c’est-à-dire les deux Maroc que le Résident général Hubert Lyautey veut réunir sous son seul contrôle. 
2) - « Tamayust » : Tamayoust. 
3) - « 4500 m » : le point culminant du Maroc, le djebel Toubkal, atteint 4167 m et se situe à 350 km à vol d’oiseau à l’ouest-sud-ouest de Tamayoust. Paul a vraisemblablement aperçu le djebel Ayachi, culminant à 3737 m à 60 km au sud de Tamayoust. 
4) - « l’Oker » : la comparaison entre cette rivière contournant le cœur historique de Brunswick dans deux lits canalisés, et l’oued Moulouya, est inattendue, tant le second est ici montagnard, sauvage, torrentiel, imprévisible par l’ampleur de ses crues et surtout totalement naturel puisque même les ponts y sont alors très rares. Le seul point qui pourrait justifier cette comparaison est qu’en août le débit et la largeur du fleuve Moulouya sont considérablement réduits par l’étiage et peuvent alors évoquer une modeste rivière canalisée en Europe. 
5) - « schilf » : mot allemand désignant le roseau, le papyrus. 
6) - « Itzer » : poste en montagne et en forêt, à une quinzaine de km à vol d’oiseau à l’ouest d’Assaka n’Tebahir, de l’autre côté de la route (alors stratégique) de Meknès à Boudnib.
7) - « droite » : en fait l’ouest car Paul regarde vers le sud, en direction de Midelt.
8) - « lettre du 28/9 » : il s’agit sans doute d’une lettre du 28 août 1918, qui n’aurait pas été conservée. 
9) - « commandant la subdivision de Meknès » : précisément le général André Aubert. Paul a dit dans sa lettre du 4 décembre 1917 qu’il l’avait approché alors qu’il commandait le groupe mobile de Taza avec le grade de colonel.
10) - « notre commandant » : il s’agit vraisemblablement du Commandant Desjours, alors chef du bataillon mixte de la subdivision de Meknès, qui s’est illustré lors des combats de la mi-mai 1918 dans le secteur de Lias et qui a fortifié dès cette époque le poste d’El Hammam (Paul y a participé, voir ses courriers des 15 et 19 mai 1918), où il s’est provisoirement établi depuis lors (son siège permanent est à Aïn Leuh).
11) - « la surveillance » : Penhoat, qui semble avoir été démobilisé de l’armée active et versé dans la réserve territoriale (où il ne gagnera qu’une très modeste solde de soldat auxiliaire), a vraisemblablement demandé un improbable (mais raisonnable) sursis d’incorporation en arguant de son implication dans la création et le développement du « Comptoir général maritime », entreprise de courtage de combustibles, à la tête de laquelle il sera de toute évidence socialement plus utile que dans une fonction de garde territorial.
12) - « P. » : Penhoat.
13) - « des réserves » : l’une des conditions imposées par Leconte à la liquidation de la société qu’il possédait avec Penhoat et Paul était l’interdiction faite à ces deux derniers de créer des entreprises concurrentes de la sienne.
14) - « rue de Launay » : en fait boulevard de Launay.
15) - « ma créance » : solde du capital apporté par Paul à la précédente société Leconte.
16) - « Mlle Campana » : médecin ou infirmière de Marthe.
17) - « la toute petite » : Charlotte, née le 12 juillet précédent.
18) - « à peu près repris » : effectivement, les avancées allemandes obtenues grâce aux offensives du printemps et de la première moitié de l’été (offensives Michael, Georgette puis Blücker-Yorck), sont progressivement récupérées à partir du début de la contre-offensive alliée victorieuse du 18 juillet sur la Marne et surtout du 8 août en Picardie ("Jour de deuil" de l’armée allemande, qui perd en cette seule journée 27 000 tués et blessés et 16 000 prisonniers). Ce recul se confirme avec l’abandon par les Allemands de la poche de Montdidier dans la nuit du 9 au 10 août. C’est à ces retraites locales que Paul fait allusion avec un certain retard, alors que 2 jours après ce courrier commence le lent repli en bon ordre de toutes les troupes allemandes sur la Ligne Siegfried (il s’achèvera à la fin-septembre), c’est-à-dire l’évacuation de toutes les positions qu’elles avaient conquises en France depuis le début de la Grande Guerre.
19) - « avant un an » : allusion au numéro du New York Times du 21 août 1918 qui titrait « Clemenceau Predicts Victory Within a Year » (« Clemenceau prédit la Victoire avant moins d’un an ») un article largement repris par la presse française car rapportant l’interview du président du Conseil des ministres français et ministre de la Guerre par le sénateur démocrate américain James Hamilton Lewis (1863-1939). 
20) - « un journaliste » : George Clemenceau avait été l'un des principaux rédacteurs du célèbre journal républicain socialiste libéral L'Aurore (qui parut de 1897 à 1914). En 1913 il fonda le journal L'Homme libre (retitré L'Homme enchaîné après septembre 1914) dont il quitta la direction lorsqu'il fut nommé président du Conseil en novembre 1917. 
21) - « 300 000 » : ce fut effectivement le cas lors de l’apogée de mai 1918. En moyenne, entre la fin-juin 1917 et novembre 1918, le nombre d’arrivées mensuelles dépassait 100 000. Au total, les U.S.A. ont envoyé 1,8 million de soldats en France, c’est-à-dire 7 fois plus que l’armée américaine n'en comptait en 1914 et presque la moitié de son effectif total en 1918.
22) - « un tiers » : il s’agit sans doute des seuls effectifs anglais de l’armée britannique. 
23) - « en Russie » : il résulta de l’instauration du « communisme de guerre » en cours et de la guerre civile qu’elle entraînait, ainsi que des engagements de nombreux États belligérants (dont l’Allemagne, la France, les USA, le Japon, la Chine, le Canada…) dans le soutien direct aux armées « blanches » contre révolutionnaires russes, une forte diminution des informations venant de Russie, tant en quantité qu’en qualité. Par ailleurs, un « cordon sanitaire » antirévolutionnaire mis en place par les pays occidentaux pour éviter une contagion du léninisme isola de plus en plus la Russie. 

24) - « loin d’être rose » : le 8 août 1918 (échec absolu de l’offensive allemande supposée décisive en Picardie) marque le début de la perte totale de confiance du peuple allemand envers ses chefs. Une révolution politique apparaît à la très grande majorité des Allemands comme nécessaire et inéluctable (au contraire d’une révolution sociale, qu’ils souhaitent majoritairement éviter voire empêcher). 

vendredi 2 juin 2017

Lettre du 03.06.1917

Wolfenbüttel en 1917


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet  Caudéran

Touahar, le 3 Juin 1917

Ma Chérie, 

Je te confirme ma lettre du 1° courant (1); depuis la tienne du 21 Mai je suis sans tes nouvelles.
C’est Dimanche aujourd’hui, mais dans ces petits postes on ne s’en aperçoit pas du tout. Le Commandant d’Heures (2) avait même l’habitude de faire travailler les hommes le dimanche, et ce n’est  que grâce à l’énergie de notre Lieutenant que cela a cessé et qu’il n’y a plus ce jour que corvée de lavage. Moi naturellement je travaille au bureau la matinée et y reste aussi après la soupe pour lire ou écrire. Il y a même sur notre table deux gros bouquets dans une douille d’obus que notre rouquin (3) s’efforce en vain de renverser. Nous avons planté en outre des fleurs dans des boîtes de conserve pour les placer sur les fenêtres. Mon Sergent, qui est grand horticulteur devant l’éternel, sème tous les légumes au jardin du poste situé entre les fils de fer et le mur d’enceinte. En sortant les graines hier nous avons trouvé aussi un petit sachet imprimé “Choux de Brunswick” (4) - j’ignorais complètement qu’il y avait là-bas des choux spéciaux - peut-être le sergent a-t-il raison en disant que c’est plutôt de la choucroute !
Le temps est beau, mais le vent continuel et violent empêche les grandes chaleurs. Je suis allé faire un tour dehors : des Tsouls (5) viennent vendre de grands paniers d’oeufs (1 Fr. la douzaine) qu’ils chargent sur des ânes comme on charge dans le Midi les couffins d’oranges, des artichauts sauvages, des oignons, de la volaille (30 sous un poulet) et des boeufs et moutons. Le bétail est aussi relativement bon marché ici : environ 17 à 18 Frs. un beau mouton qui pèse 20 kg., 270 à 290 Frs. un boeuf ou une vache de 300 kg. vivants. J’ai regardé ensuite à la jumelle le pays situé de l’autre côté de l’Inaouen (6) et que les Rhiatas travaillent pendant la nuit (7). Il y a là aussi un peu partout des bois d’oliviers, et j’ai pensé avec mélancolie que depuis fort longtemps je n’ai plus vu une forêt, alors que ma jeunesse était toute remplie de chênes, de frênes et de hêtres. Oh, ces belles forêts autour de Stadtodendorf ... Ces jolies excursions au Harz du temps de Wolfenbüttel et nos promenades ensoleillées à Rubeland, en Thuringe et dans la Forêt Noire (8)! Il y a encore aujourd’hui réellement quelque chose comme de la nostalgie en moi et la question - un peu angoissée, je l’avoue - si et comment je reverrai tout cela ! Même ces simples promenades nocturnes au Windwinklenberg (9), Nussberg (10) ou Paveljekke Holz (11), au clair de lune et à la floraison du lilas - comme c’était beau et comme c’est loin ! J’ai quelquefois besoin de réfléchir sérieusement pour croire et me convaincre que normalement je ne vivrai guère plus longtemps que j’ai déjà vécu. Et seule l’idée que l’enfance jusqu’à l’âge de 16/18 ans ne compte guère, puisqu’on s’y est formé, qu’on ne connaissait point la valeur de la vie, me console quelque peu. Mais je ne pense plus comme autrefois qu’à l’âge de 60 ans on ne doit rien attendre plus impatiemment que la mort.
Ton observation, que personne plus que toi ne peut vérifier le fait qu’aussitôt qu’on a la moindre fortune le coeur sèche et l’égoïsme devient implacable, est sans doute une pierre dans mon jardin (12). Je crois cependant que tu te trompes sur mon compte, car à vrai dire j’ai toujours été égoïste, mais peut-être moins que je ne le suis devenu par la force des choses. Je n’ai jamais possédé, vis à vis de mes parents et de mes frères et soeurs, ce qu’on appelle le sens de la famille et j’ai toujours aspiré à me hausser plus haut que précisément les autres membres de ma famille. Cela n’a changé un peu que du moment où je t’ai connue, je dirai même dès le premier moment. Je ne sais pas si je t’ai jamais parlé de cela plus tard : cette connaissance au DCL (13) où tu figurais comme la  “Dienerin Martha” (14) qui apporte une lampe a été pour moi un véritable coup de foudre et j’aurais très probablement fait quelque coup idiot si je n’avais pas réussi à prendre contact avec toi. Tu en retrouveras les traces dans mes lettres de chez SD Blanc (15) où j’attendais souvent une ligne écrite de ta main comme un malade son médecin. Ces premiers mois jusqu’à mon départ de B. (16) me reviennent du reste encore aujourd’hui à la mémoire comme une période de bonheur infiniment doux, où le doute, l’incertain et le réveil de l’homme contribuaient à me maintenir dans un véritable état de somnambule ... C’était un peu ce que Schiller (17) doit avoir ressenti, étant jeune, et ce qu’il a rendu dans la “Glocke” (O zarte Sehnsucht, süsses Hoffen) (18); je dis “ressenti”, car c’est là le seul sentiment que Schiller, l’homme des grandes phrases et expressions compliquées, a su exprimer sans grands mots, en quelques tout petits vers simples et saisissants ... Je disais donc qu’à ces moments-là, ou plutôt dans cette période, j’ai complètement cessé d’être égoïste, car je ne pensais qu’à toi, et encore d’une façon assez platonique. Cela a changé de nouveau plus tard à Hanovre (19), où, je crois, je me suis définitivement débarrassé des derniers sentiments enfantins et même de pas mal d’idéaux. Car c’est surtout là où je voyais autour de moi tant d’égoïsme, tant d’ambition et une telle fièvre de se faire une place au soleil, au risque bien entendu d’en écarter un autre, que je me rendais bien compte que sans cela on “n’arrive” pas. Et l’idée, caressée autrefois, “Raum ist in der kleinsten Hütte” (20), commençait à perdre singulièrement de sa valeur pour moi. Plus tard, après notre mariage, l’égoïsme s’est élargi dans ce sens qu’il ne comprend plus que la propre personne, mais la famille...
Que faites-vous aujourd’hui dimanche ? Où étais-tu le jour de la Pentecôte ?
Bon Dieu de bon Dieu de bon Dieu (21) - quand est-ce que ce sera enfin fini ? (22)
Je t’embrasse, ainsi que les enfants. Le bonjour pour Hélène.


Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "1° courant" : ce courrier n'a pas été conservé. On peut imaginer que Paul y aurait évoqué le retour au Maroc du Résident général Hubert Lyautey, le 29 mai.
2) - "Commandant d'Heures" : il s'agit vraisemblablement du Commandant de poste, désigné à partir d'un jeu de mots de caserne portant sur "commandeur".
3) - "notre rouquin" : en argot miliaire il peut s'agir soit d'une mascotte animale (chat, chien, renard...), soit d'un soldat chargé de "faire la police" ("la rousse") à table ou à la cantine, soit encore de distribuer le vin de table ("le rouquin"). Ici il s'agit vraisemblablement d'un chat.
4) - "choux de Brunswick" : variété européenne de chou cabus à grosse pomme dense et lourde, principalement consommée sous forme de choucroute. 
5) - "des Tsouls" : la tribu Tsoul (par usage ce nom propre est invariable), berbère arabisée, occupait au moment de l'institution du protectorat, en 1912, le versant du Rif au nord-ouest de Taza. Les Tsoul se soulevèrent et furent partiellement pacifiés - de force - en juin 1914 mais leur territoire, qui comprenait le col de Touahar (où se trouve Paul en juin 1917) fut en 1915 occupé par les Rhiatas rebelles que la Légion commença à réprimer en juillet 1916 (Paul participa aux derniers combats, à Touahar, de la mi-août au début septembre 1916).
6) - "Inaouen" : officiellement "Innaouen". Paul, depuis le col de Touahar, voit "de l'autre côté" de l'oued (qui décrit un long méandre très serré et encaissé), c'est-à-dire à l'ouest et au nord, le versant sud du Rif (que les Rhiatas occupent).
7) - "travaillent la nuit" : façon discrète de dire que la Légion affame les vrais propriétaires de ces terres (ceux qui la cultivent)... 
8) - "Forêt Noire" : Paul cite les grandes forêts des massifs anciens ("hercyniens") allemands que lui évoque le paysage du Rif et dont Marthe et lui partagent la nostalgie. "Autour de Stadtodendorf" (en fait “Stadtoldendorf”, en Basse Saxe) ; "au Harz" (ou Hartz en français), dont vient le mot "hercynien" et qui s'étend en Basse-Saxe, Saxe-Anhalt et Thuringe (au sommet duquel - le Brocken - ils fêtèrent la nuit de Walpurgis du temps où Paul étudiait à Wolfenbüttel) ; "à Rubeland" (dans le Harz, en Saxe-Anhalt, à proximité de la Thuringe) ; "dans la Forêt Noire" (le massif frère des Vosges, de l'autre côté du Rhin, en Bade-Wurtemberg) que Paul nomme en français plutôt qu'en allemand ("Schwarzwald"). 
9) - "Windwinklenberg" : ce nom d'un point élevé ne paraît correspondre à aucun lieu remarquable ni en Allemagne, ni en Alsace. S'il s'agissait d'un "Windmühlenberg" ("mont du moulin à vent"), on pourrait hésiter entre plusieurs centaines de sites en Allemagne.
10) - "Nussberg" : cité médiévale perchée en nid d'aigle en Bavière orientale. 
11) - "Paveljekke Holz" : ce nom d'endroit boisé ne correspond à aucun lieu reconnu d'intérêt général en Allemagne ou en Alsace. Paul se réfère sans doute à une géographie strictement locale voire intime dont son couple connaît ce toponyme fondé sur le prénom Pavel, c'est-à-dire Paul.
12) - "une pierre dans mon jardin" : une attaque contre moi.
13) - "DCL" : la signification de ces initiales n'est pas connue. Il s'agit de l'entreprise où travaillait Marthe, sans doute comme couturière, quand Paul la vit pour la première fois.
14) - "Dienerin Martha" : l'expression peut signifier "Sœur Marthe". Une certaine "Dienerin Martha" œuvra au XVIIe siècle à la propagation du jansénisme en Allemagne. Les "sœurs", en tant que servantes (Dienerin) de Dieu, ont pour mission d'apporter la Révélation, c'est-à-dire la "Lumière" (d'où l'allusion de Paul à une lampe). Mais "Dienerin" a aussi le sens d' "employée"
15) - "SD Blanc" : il s'agit vraisemblablement de l'entreprise de textile alsacienne (établie à Mulhouse) où Paul travailla juste avant de s'installer à Nantes, en France, en 1907.
16) - "de B." : il semble que Paul évoque ici son départ de Brunswick, pour Hambourg, et Mulhouse, où il travailla à partir de 1902 avant de gagner la France.
17) - "Schiller" : Friedrich von Schiller est l'un des plus célèbres poètes et écrivains allemands du XVIIIe siècle (1759-1805), à la fois maître du classicisme et inspirateur du romantisme.
18) - "O Zarte... Hoffen" : citation tirée du poème de Schiller "Die Glocke" ("La cloche", devenu en 1799 le "Lied von der Glocke", en français "Le chant de la cloche") disant mot à mot "Ô tendre nostalgie, doux espoir".
19) - "Hanovre" : Paul est revenu à Hanovre en 1904 pour régler la succession de ses parents, après la rencontre de Marthe en 1900, et avant sa propre installation à Mulhouse, puis en France en 1906-1907.
20) - "Raum... Hütte" : citation de l'avant-dernier vers du poème de Schiller "Der Jüngling am Bache" (mot à mot "le jeune garçon près du ruisseau") dont les deux derniers vers disent "Raum ist in der kleinsten Hütte / für ein glücklich liebend Paar" (mot à mot "Il y a toujours de la place dans la plus petite des huttes / pour un couple d'amants heureux").
21) - "Bon Dieu" : ce juron que Marthe - protestante - n'approuvera certainement pas, est pour la première et dernière fois écrit ici par Paul, qui semble alors moralement bien mal en point. Cherche-t-il à inquiéter son épouse ou à rendre plus nécessaire aux yeux de ses supérieurs une permission de détente ?
22) - Cette lettre toute entière, où Paul parle de ses parents et de ses frères, de sa rencontre avec Marthe et des sentiments qu'elle lui inspira, et de ses idées de jeune homme, respire la nostalgie qu'il éprouvait alors. C'est la première fois dans la correspondance qu'il se livre ainsi.

lundi 16 janvier 2017

Lettre du 17.01.1917

Tombe du bienheureux Chaminade au cimetière de la Chartreuse à Bordeaux.


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 17 Janvier 1917

Ma Chérie,

Je te confirme ma carte postale du 15, et réponds maintenant à tes dernières 3 lettres, arrivées ensemble comme je te le disais déjà. Ma permission est partie entretemps pour le bureau du Bataillon qui se trouve toujours à Touahar (1) et c’est là où je prévois la principale difficulté, vu que le Chef de Bureau du Commandant ne m’a pas précisément à la bonne - une vieille histoire qui s’est passée encore à Djebla mais que l’Adjudant-Chef en question n’a certes pas oubliée. Quant au Capitaine de ma Compagnie, il m’a donné une très bonne note et j’espère qu’il en sera de même avec le Colonel de notre Régiment de Marche et celui qui commande le Territoire de Taza. Reste ensuite le Général Gouraud (2). Mais comme déjà dit, tout dépendra de notre Chef de Bataillon à Touahar et comme je suis le 1° Allemand de la Compagnie qui a fait une demande, je ne suis pas trop rassuré. De toutes façons je ne pourrais arriver avant le milieu du mois de février et ne serai donc point avec toi le 30 courant. Force est donc que je t’embrasse encore une fois à 6 jours de distance pour ta fête (3), espérant que ce sera la dernière fois que nous serons séparés ce jour-là. Si seulement mes colis arrivaient entretemps ! J’ai réclamé encore une fois auprès de la Maison Magne (4) à Oran et attends sa réponse ces jours-ci. Je n’ai pas entendu parler du torpillage (5) d’un des paquebots de la Cie Gale Transatlantique (6) faisant le service entre Oran et Marseille ou Port-Vendres (7). De toutes façons la Compagnie ou plutôt le Chemin de Fer est responsable, mais j’aurais bien voulu qu’au moins mon colis de Taza te parvienne en parfait état.
Depuis 2 à 3 jours, nous avons de nouveau un temps de printemps ici, mais le ciel est aujourd’hui encore couvert, de sorte que nous aurons probablement la pluie ce soir. Les montagnes au fond sont toutes couvertes de neige, ce qui donne au paysage un drôle d’aspect. A 10 m du bureau dont la porte est ouverte, une dizaine d’enfants marocains chantent les chiffres français de 1 à 10, en dansant et jouant. Dire que nos gosses en font peut-être autant à cette heure-ci !
Quant au livre sur la vie de Jésus (8) dont tu me parles, je n’aurai pas le temps de le lire. Voici 15 jours que je suis sur un beau bouquin de Daudet, Alphonse, “Jack” (9), sans parvenir à terminer les 500 ou 600 pages pourtant bien intéressantes . Mes études espagnoles ne marchent pas non plus - on est toujours enclin à la flemme dans ce milieu, d’autant plus que les grandes chambres de 30 m de long sont glaciales et n’invitent pas précisément à l’étude. Que doivent dire les soldats au front dans leurs tranchées à cette saison-ci ? Comme je te disais déjà l’autre jour, le Groupe Mobile de Taza n’est pas sorti depuis notre retour de Touahar. Il s’agissait probablement du groupe de Tadla (10)!
Quant au rôle des missionnaires, je suis absolument de ton avis, estimant que leur rôle est au moins autant politique que religieux. Il y a certainement parmi eux de bons bougres, mais cela ne change rien au but prévu pour eux. Nous avons du reste ici aussi 2 aumôniers, un protestant et un catholique. J’ai eu quelquefois l’occasion de m’entretenir avec ce dernier, un capucin (11) qui est très intelligent. L’été dernier, pendant la grande chaleur, nous avions à traverser une chaîne de montagnes très haute. Le capucin, à cheval, marchait juste devant moi, et comme j’étais bien fatigué (c’était vers la fin de l’étape) j’attrapais la queue de son cheval pour me faire tirer - un moyen très usagé dans ce pays où les mulets ont une véritable spécialité de ces remorquages. Comme il faisait terriblement chaud, le cheval du Père Lorent suait à grosses gouttes ; le capucin s’aperçut alors de la double charge, descendait à terre et marchait à côté de moi, me parlant de tout excepté de la Religion. Il a eu depuis la Croix de la Légion d’Honneur, mais je ne pense pas que c’est pour la prouesse de son cheval au mois de Juin dernier. Ces histoires avec la tombe du prêtre à Bordeaux (12) sont tout simplement incroyables !
Sur le certificat d’hébergement, tu étais de presque 1 an en avant sur le calendrier, car tu l’as signé en date du 6 Décembre 1917. Et sur le certificat de bonne vie et moeurs le Commissaire de police a attribué notre bon village de Bisperode (13) à l’Hanovre alors que c’est le Duché de Brunswick (14)! Il faut donc croire que l’idée déjà de ma permission a mis tout Caudéran en émoi. Mr. Lagache (15) m’écrit aujourd’hui quelques lignes qui prouvent qu’il n’a pas beaucoup changé. Il a la spécialité des railleries mais il semble être convaincu aussi que la guerre tire à sa fin. A en croire les journaux, on serait tenté de croire le contraire, mais je ne crois même pas qu’il y aura encore une grande offensive au printemps (16).
Reçois, ainsi que les enfants, mes plus tendres baisers.


Paul


Notes (François Beautier)
1) - "Touahar" : poste de la Légion contrôlant le col du même nom. En janvier 1917, le 6e bataillon auquel appartient Paul (qui reste au camp de Taza) y établit son siège de commandement pour empêcher les rebelles d'Abdelmalek, repliés sur le haut du versant sud du Rif, d'acheminer des renforts vers le sud-ouest du Moyen Atlas où leurs alliés Zayanes s'apprêtent à affronter les troupes françaises alors en route pour les combattre selon la phase 4 du plan de Lyautey (voir note "Bou Denib et Tadla" de la lettre du 3 janvier 1917).
2) - "Gouraud" : Henri Gouraud remplace Lyautey (Ministre de la Guerre) au titre de Commandant en chef de l'Armée française au Maroc et à la fonction de Résident général de France au Maroc.
3) - "ta fête" : l'anniversaire de Marthe, le 30 janvier.
4) - "Maison Magne" : courtier maritime oranais auquel Paul a confié son colis de cadeaux de fin d'année à sa famille.
5) - "torpillage" : effectivement, le seul torpillage connu en Méditerranée en janvier 1917 toucha non pas un paquebot mais un cargo mixte ("l'Amiral Magon") appartenant à la Compagnie des Chargeurs réunis, réquisitionné et transformé en navire hôpital transporteur de troupes. L'événement eut lieu le 25 janvier 1917, donc à une date postérieure à cette lettre et à la reprise effective - le 9 janvier - de la guerre sous-marine à outrance (c'est-à-dire ciblant aussi les navires civils y compris des pays neutres).
6) - "Cie Gale Transatlantique" : Compagnie générale transatlantique, principale compagnie maritime française, elle desservait aussi depuis le début du siècle des lignes trans-méditerranéennes.
7) - "Port-Vendres" : ce port des Pyrénées orientales, le plus proche de l'Algérie à vol d'oiseau, est depuis la conquête de cette colonie (1830) spécialisé dans les relations maritimes civiles et militaires avec Alger et Oran. Cependant sa situation à l'extrême sud de la France et l'absence de grande voie naturelle de communication dans son arrière pays entravent son développement et le réduisent pendant la Première Guerre mondiale à un rôle d'appoint par rapport à Marseille.
8) - "Vie de Jésus" : il s'agit vraisemblablement de l'ouvrage d'Ernest Renan, qui fait toujours référence en matière de démystification du christianisme depuis sa publication en 1863.
9) - "Jack" : roman publié en 1873 par Alphonse Daudet (Paul précise le prénom pour qu'il n'y ait pas confusion avec le fils Léon, l'un des chantres du nationalisme français). Le personnage principal, Jack, est un enfant dont le roman décrit la vie malheureuse.
10) - "de Tadla" : Paul détrompe ainsi Marthe qui, ayant vraisemblablement lu dans la presse que le Groupe mobile avait regagné ses casernements, en déduit une diminution du risque de Paul d'être affecté à un nouvelle colonne d'intervention au moment même où il devrait partir en permission. Paul lui rappelle que le Groupe mobile de Taza auquel il participe habituellement n'est pas sorti depuis son retour de Touahar (c'est-à-dire depuis le 20 novembre 1916, donc depuis près de deux mois, ce qui implique une augmentation de la probabilité qu'il se reforme et sorte très prochainement). Paul ajoute ainsi une raison de ne pas espérer une prochaine permission. Mais il le suggère très indirectement, en évoquant une date que Marthe peut retrouver dans son courrier et en lui faisant observer que le Groupe mobile dont elle parle est "probablement" celui de Tadla (Kasbah Tadla).
11) - "capucin" : religieux catholique membre de la congrégation des Frères mineurs de l'ordre de Saint François d'Assise. Les Capucins font vœu de pauvreté et portent une robe de bure à capuche. 
12) - "tombe du prêtre à Bordeaux" : allusion à un fait divers qui n'a pas laissé de trace identifiable dans l'Histoire. Cependant il existe au cimetière de la Chartreuse à Bordeaux une tombe qui put en 1917 rassembler en nombre les adorateurs de la Vierge Marie : celle du père Guillaume Chaminade (1761-1850, béatifié en 2000),qui avait entrepris de rechristianiser Bordeaux au début du 19e siècle et pour ce faire fondé la Société de Marie (ordre ou congrégation des "marianistes"), laquelle connut un formidable regain d'adhésions dès le début de la Grande Guerre du fait de la croyance en une protection particulière de la France par la Vierge, et particulièrement pendant toute l'année 1917 qui marquait le centenaire de la fondation de cette société missionnaire.
13) - "Bisperode" : lieu de naissance de Paul, au sud de Hanovre, et peut-être lieu de sa rencontre avec Marthe, ce qui expliquerait qu'il écrive "notre village".
14) - "Brunswick" : dans sa lettre d'engagement dans la Légion, le 10 août 1914, Paul avait bien pris soin de situer son lieu de naissance dans le Duché de Brunswick que l'histoire rendait relativement indépendant de l'Allemagne (au point qu'il fut reconnu libre de 1918 à 1946). Il avait déjà insisté sur cette particularité du Brunswick par rapport au Hanovre et au reste du Reich dans sa lettre du 31 mai 1915.
15) - "Mr. Lagache" : déjà nommé par Paul dans une courte liste des "amis qui ne le renient pas" dressée à l'intention de Marthe dans la lettre du 26 décembre 1914. Puisque son ami Wooloughan figure parmi eux il est possible qu'il s'agisse d'une relation d'affaires.
16) - "printemps" : effectivement, la presse colporte avec plus d'enthousiasme (et de réalisme) la rumeur d'une vaste offensive finale des Alliés au printemps 1917 plutôt que celle d'une prochaine paix blanche (à laquelle Paul semble pourtant vouloir croire, sans doute pour rassurer Marthe).


vendredi 25 novembre 2016

Lettre du 26.11.1916




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, the 26th November 1916

My darling, 

I duly received at Touahar your favour of the 8th inst.
I do not quite understand your remark concerning the word “month”. I told you in my last English letter that its plural takes an “s” (months) while you wrote it without s. You will see on the enclosed market report that I am right. If however I said the contrary in my previous letter, please copy that line or return me the whole letter. 
There is also a misunderstanding in the question of your receipt concerning the scene “The war in Morocco” which you saw with the children in the cinema. I perfectly understood what you said and answered that surely the people would not have taken such a big interest in the General’s visit (1), telling you that when he came to Taza, there were just some “slumbs” or dirty fellows trying to sell tea to “our gallant troops”. I added that if the review passed by the General at Taza would have been represented, you would have seen me, as I was placed in the first rank on the left wing 2 yards from a Lieutenant to which the General spoke a moment. On the other hand I beg to state that in your first letter you spoke of a visit of Mr. Lyautey at Marrakech while you mention now Meknès which is not at all the same. You will have seen in the article of Mr. Henriot in the Journal (2) (last month) that there was serious trouble at Marrakech in the beginning of the present war, while Meknès is “pacifié” since several years already. 
I see the method of Miss Holt for teaching English is about the same as that of Mr. Crusins (3) at Brunswick. You will remember that this right honorable gentleman recommended the “Rosenthal” (4) but without following the different lessons. He always told a lot of stories of his own life and, if you insisted to have a lesson of the Rosenthal, was not able to continue it during ten minutes only. It is true of course that we had with him “the advantage of the conversation” - but I knew later on that his knowledge of the different languages which he seemed to speak very fluently was not so perfect as he always assured to be. Would you like to get the South Wales Daily News (5), the paper I get twice or even thrice a week from Mr. Sanders ? It is of course a local Cardiff paper which in policy etc. is inspired by the London Daily News. A good space of it is occupied by market reports, specially coal, freight and Stock Exchange as well as commercial articles about the South Wales industries, which, I know, do not interest you very much. At all events, I shall send you a number tomorrow.
Returning to Taza I was disagreeably surprised to see that for the first time I have forgotten the birthday of one of our children - the youngest. Alice (6) is of course too young to understand the importance of such a date or that which we generally attach to it. But I imagine that Suzanne (7) for instance would have felt something like an injure if I should not remember her birthday ? I shall send a particular souvenir for Alice with the 2 books which I shall return  by parcel-post in about a week. The “Guerre des Mômes” (8) is really beautiful and I passed some delightful hours while reading it. The chapters “The 8 shoes” and “Le chien errant” have been surely felt or lived by more than one during this war. And the sentence of Mr. Gustave Hervé put at the head of “le chien errant” shows once more that this journalist, though always very eccentric, understands much better than many of his opponents the human feelings of the large crowd of travellers ... Concerning Mr. Jacques Dhur (9) do you know that this gentlemen came over to Morocco some years before the war to make an “enquête” on the subject of some German soldiers of the Legion which were said to have been left by the troops in the bled, ill and without any arms to defend themselves ? The story was not true, but I am told that Mr Dhur made his inquiries with the utmost attention, trying at the same time to be informed of all details of the life in the Foreign Legion.
My heartiest greetings for you and the children.
Yours sincerely,


                                                    Paul


Traduction (Anne-Lise Volmer):


                                                                                                      Ma chérie,

         J'ai bien reçu à Touahar ta lettre du 8 courant.
         Je ne comprends pas bien ta remarque concernant le mot "mois". Je t'ai dit dans ma dernière lettre en anglais qu'au pluriel il prend un "s" (months) alors que tu l'as écrit sans s. Tu verras que j'ai raison dans le rapport sur le marché joint à cette lettre. Si toutefois j'ai dit le contraire dans ma lettre précédente, recopie-moi, s'il te plaît, la ligne, ou renvoie-moi la lettre. 
         Il y a aussi un malentendu dans la question de ta compréhension de la scène "La guerre au Maroc" que tu as vue au cinéma avec les enfants. J'ai très bien compris ce que tu as dit, et ai répondu que sûrement on ne se serait pas tant intéressé à la visite du Général (1), en te racontant que quand il est venu à Taza il n'y avait là que quelques "vagabonds", personnages crasseux qui essaient de vendre du thé à "nos vaillants soldats". J'ajoutais que si la revue que le général a passée à Taza avait été montrée, tu m'aurais vu, comme j'étais placé au premier rang, sur l'aile gauche, à deux mètres d'un Lieutenant à qui le Général a parlé un moment. D'un autre côté je me permets de te faire remarquer que dans ta première lettre tu as parlé d'une visite de M. Lyautey à Marrakech, alors que maintenant tu parles de Meknès, ce qui n'est pas du tout la même chose.  Tu auras vu dans l'article de M. Henriot dans le Journal (2) (le mois dernier) qu'il y a eu des troubles sérieux à Marrakech au début de cette guerre, alors que Meknès est "pacifiée" depuis plusieurs années déjà.
         Je vois que la méthode d'enseignement de Miss Holt est à peu près la même que celle de M. Crusins (3) à Brunswick. Tu te seras souvenu que ce digne personnage recommandait le Rosenthal (4), mais sans suivre le fil des leçons. Il racontait toujours des quantités d'histoires sur sa vie, et si vous insistiez pour travailler sur le Rosenthal, ne réussissait pas à y consacrer  plus de dix minutes. Bien sûr, nous avions avec lui "l'avantage de la conversation", mais j'ai su par la suite que sa connaissance des différentes langues qu'il semblait parler couramment n'était pas aussi parfaite qu'il l'assurait. Aimerais-tu recevoir le "South Wales Daily News" (5), le journal que je reçois de M. Sanders deux ou même trois fois par semaine? Bien entendu, c'est un journal local de Cardiff qui, dans sa politique etc., est inspiré par le London Daily News. Beaucoup de pages sont consacrées à des rapports sur l'économie, surtout le charbon, le fret, et la Bourse, ainsi qu'à des articles sur les industries des Galles du Sud, ce qui, je le sais, ne t'intéresse guère. Qui qu'il en soit, je t'enverrai un numéro demain. 
         De retour à Taza, j'ai eu la surprise désagréable de constater que pour la première fois j'ai oublié l'anniversaire de l'un de nos enfants - la dernière. Alice (6) est bien sûr bien trop jeune pour comprendre l'importance de cette date, ou celle que nous lui attachons en général. Mais j'imagine que Suzanne (7) par exemple se serait sentie quelque peu blessée si je ne m'étais pas souvenu de son anniversaire? J'enverrai un souvenir spécialement pour Alice quand je te retournerai par paquet-poste les deux livres dans une semaine à peu près. La guerre des Mômes (8) est vraiment très beau, et j'ai passé des heures délicieuses à le lire. Les chapitres "Les huit souliers" et "Le chien errant" ont sûrement été ressentis ou vécus par plus d'un pendant cette guerre. Et la phrase de M. Gustave Hervé en exergue au "Chien errant" montre une fois de plus que ce journaliste, quoique toujours très excentrique, comprend bien mieux que beaucoup de ses adversaires les sentiments humains de la grande foule des voyageurs... En ce qui concerne M. Jacques Dhur (9), sais-tu que ce monsieur est venu au Maroc quelques années avant la guerre pour faire une "enquête" sur quelques soldats allemands de la Légion, dont on disait qu'ils avaient été abandonnés par les troupes dans le bled, malades et sans armes pour se défendre? L'histoire n'était pas vraie, mais j'ai entendu dire que M. Dhur a enquêté avec le plus grand soin, en essayant en même temps de s'informer sur tous les détails de la vie dans la Légion Étrangère. 
                     
                                              Mes salutations les plus sincères pour toi et les enfants,
                                               Bien à toi, 


                                                                                                                  Paul


Notes (François Beautier)
1) - "the General's visit" : il s'agit de la visite de Lyautey à Taza dont Paul a déjà parlé dans sa lettre du 23 octobre 1916. 
2) - "Henriot in the Journal" : Paul réaffirme ici la référence faite à Henri Henriot dans sa lettre du 23 octobre 1916 alors qu'il se référait à Édouard Herriot - ce qui paraît plus vraisemblable - dans celle du 19 octobre. 
3) - "Miss Holt ... Mr. Crusins" : professeurs d'anglais, la première, celle chez qui Marthe prend des leçons depuis quelque temps, dans l'espoir d'acquérir une compétence professionnelle. 
4) - "The Rosenthal" : livres d'une méthode d'apprentissage de l'anglais.
5) - "the South Wales Daily News" : quotidien gallois de Cardiff (Galles du Sud) envoyé à Paul par son ami Sanders.
6) - "Alice" : fille cadette des Gusdorf, née le 30 octobre 1913.
7) - "Suzanne" : fille aînée née le 1er juillet 1909.
8) - "La Guerre des Mômes" : livre d’Alfred Machard, auteur dramatique, poète, romancier et parolier (1887-1962) publié en 1916 d'abord en feuilleton dans "La Victoire" (journal de Gustave Hervé) puis chez Flammarion avec le sous titre "Épopée au faubourg”. 
9) - "Jacques Dhur" : journaliste d'investigation, fondateur en 1916 du journal "L'Éveil", effectivement auteur d'un reportage sur la Légion au Maroc publié dans Le Journal (n° 6800) le 10 mai 1911 sous le titre "La situation vraie au Maroc".

lundi 11 juillet 2016

Lettre du 11-12.07.1916



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 11 Juillet 1916

Ma Chérie,

J’ai bien reçu tes lignes du 2 courant, les journaux jusqu’au même jour et le colis recommandé contenant 2 tablettes de chocolat, 1 boîte de lithinés (1) et 1 sachet de bonbons, le tout en parfait état. Merci beaucoup - que c’est dommage que je n’aie pas eu ces bonbons pendant la colonne, car ils sont, comme déjà dit, excellents en route contre la soif.
Je me suis fait photographier en rentrant de colonne et adresse une carte à Suzette qui n’en sera peut-être pas mécontente. Ce n’est cependant pas un artiste et la photo s’en ressent ; celle de ce soir est une épreuve (2) et je te ferai parvenir une autre par un prochain courrier. Cherchez la graisse (3)!
Je te disais déjà que si au point de vue physique je suis maintenant assez bien entraîné, je ne me fais pas moins des réflexions assez douloureuses sur le changement des temps. Si, après une journée tropicale où l’on a marché à 45° ou bien quand on a été couché sur le ventre en tirailleur pendant des heures et des heures, on se retrouve vers les 8 heures après le coucher du soleil dans la fraîcheur du soir, une pipe au bec et la tête et le corps un peu reposés, on se demande quelquefois si l’on est pas un peu loufoque en vivant comme on vit ... On parle avec des camarades et notamment avec quelques-uns engagés pour la durée de la guerre et on s’aperçoit vite d’une communauté d’idée sur un point : Que la guerre se finisse vivement ! Quelle que soit la vie civile qu’on mènera après, on saura toujours l’apprécier bien mieux qu’on n’appréciait une vie assez grasse avant la guerre.

le 12/7/1916

Ta lettre du 4 me parvient à l’instant. Dans quel journal as-tu donc lu le résumé de nos opérations au Maroc ? Je suppose que c’est dans La France (4) ou La Gironde ? (5)
Je trouve au contraire que cette offensive des Alliés, tout en marchant plus lentement que celle du mois de Septembre 1915, a l’air de devenir plus efficace parce que plus soutenue (6). Il y a naturellement lieu d’attendre un peu pour voir plus clair, mais il me semble que les premiers résultats ne sont point mauvais ! Je ne partage pas non plus ton scepticisme au sujet des Anglais. Si l’on tient compte que l’Angleterre ne possédait pour ainsi dire pas une armée de terre au début de la guerre, on doit convenir que l’effort de ce pays est énorme (7). 
Tu ne te figures guère combien les enfants m’occupent le soir lorsque j’ai un peu de temps pour réfléchir et combien je regrette de ne pas les voir grandir juste dans l’âge qu’ils ont. Ce qui m’étonne un peu c’est que Suzanne marque - du moins d’après ce que je comprends - un arrêt dans sa croissance ; je pense toujours qu’elle sera aussi grande que toi au moins !
En ce qui concerne l’affaire Bonamy, si la Préfecture te fait trop attendre, écris donc une lettre recommandée à l’avoué et une lettre simple au Procureur ou au Président du Tribunal pour connaître la situation exacte, c.à.d. le texte du jugement. Je lisais de nouveau dans le Journal du 28 Juin qu’au Conseil des Ministres, en parlant de la question des naturalisations, on a créé une situation à part aux engagés pour la durée de la guerre à la Légion (8).
Siret (9) doit être un fin diplomate pour te dépister (10) à tel point qu’une fois tu crois qu’il n’a rien à faire et un autre fois qu’il est surmené ! A mon avis l’affaire du Gaz doit être peu lucrative en ce moment où le travail marche si lentement et où les employés doivent être très chers !
Ici la floraison est passée. Ce sont juste les Figues de Barbarie qui ont encore de grandes fleurs jaunes sortant directement des grosses feuilles. Toutes les herbes et même les feuillages sont déjà brûlés par le soleil, mais les fruits mûrissent et seront, je crois, assez abondants et bon marché.
Ce que j’admire toujours, c’est ton courage de faire des études en ce temps-ci, alors que chez moi, qui garde pourtant beaucoup plus d’optimisme, c’est le contraire ! J’oubliais de te dire que depuis quelque temps je travaille au Bureau de la Compagnie. Ceci me prend une partie de mon temps libre - notamment le dimanche matin et presque tous les soirs - mais au moins je n’ai plus besoin de prendre pelle, pioche et brouette ! Tu me diras combien de cartes et lettres tu as reçues pendant la dernière colonne ; j’en ai donné plusieurs fois à des muletiers pour les mettre dans la boîte d’un poste lors d’un convoi de ravitaillement et il se peut que quelques-unes soient restées poche restante. 
Depuis notre retour, nous sommes bien nourris et recevons cette semaine encore 2 quarts de vin par jour pour nous refaire un peu, car nous avons tous salement maigri. 
Reçois, ainsi que les enfants, mes meilleurs baisers.

                                                  Paul


J’ai été aussi content de voir plusieurs fois Brunswick (11) parmi les villes où l’on manifeste. Le Dr Bracke, défenseur de Liebknecht (5), est également Brunswickois !



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "lithinés" : sels à dissoudre dans l'eau potable pour l'assainir, la rendre gazeuse et lui donner un goût sodique rafraîchissant, voire lui conférer des vertus médicinales. Le principe actif était la lithine, un sel de lithium.
2) - "épreuve" : tirage d'essai d'un négatif photographique. Aucune des photos de Paul en légionnaire ou au Maroc ne nous est parvenue. 
3) - "la graisse" : à la Légion, Paul a maigri.
4) - "La France" : Il s'agit vraisemblablement du quotidien régional "La France de Bordeaux et du Sud-Ouest", édité à Bordeaux à partir de 1888, de tendance socialiste.
5) - "La Gironde" : il s'agit de "La Petite Gironde", journal du Sud-Ouest et du Midi édité à Bordeaux à partir de 1872, à l'origine républicain libéral, tirant à plus de 200 000 exemplaires (second tirage régional en France).
6) - "plus soutenue" : Paul évoque l'offensive des Alliés sur la Somme, commencée le 1er juillet 1916 (les Britanniques, qui la menèrent pour soulager les Français "saignés à blanc" à Verdun, perdirent 20 000 hommes tués en cette seule journée et plus de 30 000 autres blessés ou prisonniers) et terminée en novembre 1916 sur un bilan épouvantable : plus d'un million de soldats tués ou blessés (toutes nationalités confondues, soit plus qu'à Verdun) pour une avancée du front de seulement 10 km. en faveur des Alliés. Paul, qui se voulait optimiste, disait trouver cette offensive plus "efficace" que celle de septembre 1915, c'est-à-dire que celle de la Seconde bataille de Champagne lancée par les Français le 22 septembre 1915. Cette action coordonnée avec une poussée franco-britannique en Artois avait eu pour but de soulager les Russes enfoncés en Pologne. Mais l'offensive française en Champagne s'était achevée en octobre 1915 sur un bilan pitoyable : un recul des Allemands de seulement 3 km. pour, du seul côté français, 30 000 morts, 100 000 blessés et 50 000 prisonniers ou disparus.
7) - "est énorme" : Marthe a vraisemblablement lu dans la presse la déception des Français face à l'échec des Britanniques sur la Somme , notamment le premier jour de leur assaut, le 1er juillet 1916. Paul la rassure en l'invitant à observer que la "misérable petite armée britannique" (selon le Kaiser en septembre 1914) de moins de 100 000 hommes, était depuis le 4 mai 1916 (date de l'instauration du service militaire obligatoire) forte d'un million et demi de soldats sous les drapeaux. 
8) - "aux engagés pour la durée de la guerre à la Légion" : le Journal officiel du 30 juin 1916 indique qu'il s'agit là d'une question en débat. Le problème posé était celui d'un droit commun à tous les Légionnaires alors que parmi eux certains venaient de pays neutres ou alliés et que beaucoup d'autres, à l'exemple de Paul, étaient des "ressortissants de pays ennemis" donc inemployables face aux troupes de la Triple-Alliance. Ces Légionnaires suspectés de trahison potentielle étaient presque tous affectés dans les régiments demeurant en Algérie et au Maroc qui ne faisaient pas face à "l'ennemi" (les Marocains nationalistes n'étant officiellement que des "rebelles"). Ne menant donc pas la "vraie guerre", méritaient-ils au même titre que les autres la naturalisation promise par la Légion ? Telle était la question...
9) - "Siret" : ami de la famille, neveu d'Hélène, bonne de Marthe, ancien collaborateur de Paul à Bordeaux, apparemment employé à la Compagnie du gaz de Bordeaux.
10) - "dépister" : détourner d'une piste, tromper, illusionner...

11) - "Brunswick" : Paul, né dans le Duché de Brunswick, conserve à cette ville - qu'il ne considère pas allemande - une grande estime. Il se réjouit donc que sa population ait manifesté contre l'arrestation le 1er mai 1916 à Berlin de Karl Liebknecht, leader "spartakiste" (communiste révolutionnaire, pacifiste antimilitariste). Cette agitation, qui ne cessera pas jusqu'à la révolution de 1918, se trouva amplifiée le 11 juillet 1916 par la nouvelle de l'échec de l'offensive dite "finale" de l'armée impériale sur Verdun. Bien qu'il soit possible que Paul ait été informé de cet échec allemand par la radio militaire de sa compagnie, le fait qu'il n'en dise rien le lendemain à Marthe laisse penser qu'il n'en avait pas reçu la nouvelle. En tout cas, il était naïf (ou provocateur ?) de sa part de vouloir convaincre son éventuel censeur militaire de donner un avis favorable à sa demande de naturalisation en proclamant son amour du Duché de Brunswick et sa fierté de compter parmi ses concitoyens d'origine le Docteur Bracke, défenseur du communiste révolutionnaire emprisonné Karl Liebknecht, lui-même communiste et fils (comme Karl, fils de Wilhelm Liebknecht) de Wilhelm Bracke, l'un des fondateurs avec le précédent et August Bebel, parmi d'autres, à Eisenach en août 1869, du Parti ouvrier social-démocrate allemand, section locale de la Première Internationale communiste marxiste.