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dimanche 28 juin 2015

Carte postale du 29.06.1915

Karl Armgaard Graves


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 29 Juin 1915

Chérie,

J’ai reçu hier soir le “Journal” (1) et te confirme mes lignes d’hier. Je serais content d’apprendre que mon colis pour Suzette est arrivé à temps. Si celui pour moi n’est pas encore parti à l’arrivée de cette carte, tu pourrais peut-être y joindre une de mes chemises cellular, mais ne l’envoie pas exprès à part.
Meilleures tendresses pour toi et les enfants.


                                            Paul

Note (Anne-Lise Volmer)
1) - Le Journal: Comme il le précise dans ses lettres précédentes, Paul suit dans le "Journal" ce qu'il appelle un "feuilleton", intitulé "Quand j'étais espion", dont il n'identifie l'auteur  que par son nom de famille, "Graves". Le "Journal" n'ayant pas d'archives numériques, et le nom "Graves" étant fort répandu, nous avons eu du mal à retrouver ce qu'était ce feuilleton. 
Il s'agit selon toute vraisemblance d'extraits d'un ouvrage de Karl Armgaard Graves, "The Secrets of the German War Office", publié à Londres juste avant le déclenchement de la guerre, et dont la traduction parut à Paris chez Plon en 1916 sous le titre "Souvenirs d'un agent secret de l'Allemagne". 
Graves est un personnage pittoresque et mystérieux. Son identité comme sa date de naissance sont incertaines, peut-être 1878, peut-être 1882. Il semble qu'il ait dans sa jeunesse séjourné en Australie, où il adopta le nom de Graves, et connut ses premiers démêlés avec la justice. En juillet 1912, il est arrêté à Edimbourg et jugé pour espionnage: on l'accuse d'avoir - avec une insigne maladresse - observé les mouvements de bâtiments de la flotte anglaise, et communiqué ses observations à Berlin: ses dépêches ont en réalité toutes été arrêtées par le MI5. Il est condamné à dix-huit mois de prison, mais libéré moins d'un an après, donnant prise au soupçon qu'il a été "retourné" par les Anglais. Son autobiographie, parue au printemps 1914, se vend à 100000 exemplaires et fait de lui l'espion allemand le plus célèbre; il s'y targue d'avoir eu toute la confiance du Kaiser, se vante d'avoir eu une part décisive à l'incident du "Panther" (auquel Paul fait également allusion dans ses lettres) et d'avoir participé à des rencontres secrètes entre chefs de gouvernement allemands, autrichiens et anglais. Le fait qu'il présente le Kaiser comme avant tout soucieux de maintenir la paix en Europe, et décrit avec force détail la puissante machine de guerre allemande - y compris une version de science-fiction du Zeppelin - le fera soupçonner d'être en réalité un agent triple. 
Bien sûr, au delà de l'intérêt anecdotique de ses souvenirs, Paul s'intéresse probablement en Graves à un Allemand qui comme lui a une position ambigüe vis-à-vis de l'Allemagne...
Karl Graves publia en 1916 un second livre, "Les secrets des Hohenzollern", où il explique le déclenchement de la guerre par des histoires de femmes... Il émigre aux États-Unis en 1916; il y sera au fil des années jugé pour chantage, ou pour avoir tenté de mettre le feu à une de ses compagnes... Menacé d'expulsion vers l'Allemagne en 1937, il plaidera le risque de condamnation à mort par les nazis pour obtenir son maintien sur le territoire américain; on ne connaît pas plus la date de sa mort, que celle de sa naissance, ou sa véritable identité. 

mercredi 17 juin 2015

Lettre du 18.06.1915

http://europagenesis1914.blogspot.fr/2009/10/propagande-ligue-antiallemande.html


Madame M. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 18 Juin 1915

Chérie, 

Je viens de recevoir ta lettre du 8/9 cour. avec l’aiguille, ta carte sans date et les journaux jusqu’au 7, y compris celui du 3 qui me manquait, merci du tout ! En ce qui concerne ma propre correspondance, je peux tranquillement écrire 5 lettres ou cartes par jour, tu te plaindras toujours. Dans l’avant-dernière lettre, tu accusais réception de mes lettres et cartes des 23, 25 et 27 arrivées ensembles et aujourd’hui tu dis que je ne peux pas me décider d’écrire plus souvent que tous les huit jours environ ! Tu ne sembles pas vouloir comprendre que s’il n’y a que 2 ou 3 départs par semaine d’Oran pour Marseille, les correspondances ne peuvent pas arriver plus souvent et que si ma lettre arrive à Oran le jour du départ du bateau elle gagnera beaucoup de temps parce qu’elle n’attendra pas comme une autre, arrivée le lendemain, trois jours jusqu’au prochain départ ...
Ces histoires de commissaire sont assez stupides ; as-tu prouvé par mes lettres (qui doivent souvent porter le cachet du Régiment) ou par le certificat de présence au corps que je suis “vraiment” ici ? Les lettres an. (1) émanent sans doute de quelques concurrents qui ne peuvent pas me tuer suffisamment et je m’étonne même que le Commissaire y fasse encore attention. Toutefois, vu ces tracasseries, tu feras peut-être bien d’avoir toujours 150/200 Frs de réserve sur toi pour le cas où tu serais envoyée dans un camp (2). Je dis cela par simple mesure de prudence, car, à en juger par les journaux, on semble toujours être très énervé en France (3). Prière aussi de m’adresser 40/50 Frs ici comme déjà dit.
Quant à la guerre, je crois qu’elle sera complètement terminée au moment où les troupes allemandes se retireront de France et de Belgique parce qu’elle s’y accrocheront aussi longtemps et s’y laisseront au besoin massacrer tant qu’il y aura une armée allemande, c.à.d. jusqu’au dernier homme. Les combats dans le secteur d’Arras (4) ont été, depuis près d’un mois, terriblement meurtriers et leurs victoires en Galicie (5) leur ont coûté peut-être encore plus cher. La débandade viendra donc un jour subitement et une fois délogés de leurs positions en France, les Allemands demanderont la paix. Qu’ils n’ont pas de troupes à opposer aux Italiens paraît assez clair et leurs succès en Galicie n’en ont pas libéré non plus, contrairement à ce qu’ils pouvaient espérer. Les articles de M. Graves dans le Journal m’ont intéressé et si, en certains points, ces souvenirs prenaient la forme d’un roman, ils étaient néanmoins intéressants sous d’autres rapports. Par exemple, sa mission au Maroc auprès du Capitaine du S/S Panthère (6) m’a paru sincère et explique même bien des choses qui étaient difficiles à comprendre au moment de l’affaire d’Agadir. Qu’il a exagéré la puissance des fameux Zeppelins (7) et méconnu l’état d’esprit de certains neutres, est peut-être une suite de ses fréquentations des milieux militaires et aristocratiques prussiens, mais que la préparation de l’Allemagne pour la guerre était minutieuse, paraît malheureusement trop au moment actuel.
On ne m’a jamais réclamé une surtaxe pour tes lettres ! Le petit colis de Suzanne est parti il y a quelques jours et arrivera, j’espère, à temps pour son anniversaire.
La recette pour les crêpes est pourtant très simple : des pommes de terre râpées, du sel, des oignons et de la graisse ! Elles étaient bien réussies et obtinrent sous le nom de “pain K” (8) un joli succès international. J’avoue cependant que je n’ai pas beaucoup contribué à leur confection, sauf à râper les pommes.
Si nous avons des puces ici ? Dieu seul saurait les compter, ainsi que les mouches, moustiques, fourmis, sauterelles, souris etc. Je crois que bientôt il faudra coucher dehors, mais heureusement les nuits sont encore pour le moment très fraîches, voire même froides. 
L’augmentation des impôts est tout simplement effrayante. Faut-il les payer comme d’habitude dans notre cas particulier ou le receveur ne pourrait-il pas s’adresser directement au séquestre ?
Nous avons fait hier un rude trot. Environ une trentaine de km dans une chaleur accablante pour ravitailler la colonne qui opère dans la région de la frontière espagnole du Riff (9). 800 chameaux font le ravitaillement de notre colonne tous les deux jours en passant par Meknassa-Foukania (10). Ces “hirondelles du Maroc” sont vraiment des bêtes curieuses et si l’on observe un chameau avec son petit (c’est la saison des petits en ce moment) on se dit que cela n’est pas si bête du tout !
Il me semble que la signature de Suzanne (le mot Gusdorf) est quelque peu refaite par sa maman ?
Le bonjour à Hélène et mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

                                            Paul


Les journaux du 9/10 arrivent à l’instant.

Notes (François Beautier)
1) - "lettres an." : lettres anonymes de dénonciation.
2) - "camp" : camp de concentration.
3) - "énervé en France" : allusion aux nombreuses rumeurs et dénonciations concernant des espions allemands opérant en France.
4) - "secteur d'Arras" : allusion à la Seconde bataille de l'Artois, engagée le 9 mai par les troupes franco-britanniques, qui se terminera le 25 juin 1915 sans résultat décisif autre que la perte totale, tous camps confondus, de près de 280 000 soldats tués, disparus ou blessés.
5) - "Galicie" : allusion à la contre-offensive austro-allemande lancée le 2 mai sur le secteur  Gorlice-Tarnow (au sud de Varsovie, en Galicie) qui oblige les Russes à battre en retraite sur 150 km. à la fin mai. L'Allemagne et l'Autriche perdirent dans cette bataille 90 000 soldats tués, disparus ou blessés, contre 240 000 pour les Russes qui abandonnèrent en outre 140 000 prisonniers.
6) - "S.S. Panthère" : référence à la canonnière allemande S.M.S Panther (que Paul nomme "à la française") qui déclencha le "Coup d'Agadir" en 1911.
7) - "Zeppelin" : ballons dirigeables rigides construits en Allemagne par la firme fondée par le comte Ferdinand von Zeppelin en 1898. 
8) - "pain K" : "pain kartofel" (pain pomme de terre, nommé en franco-allemand selon l'usage à la Légion), allusion au pain de guerre allemand "K.K."
9) - "du Riff" : les premiers contreforts du  Rif et sa frontière alors espagnole se situent à une quinzaine de km. au nord de Taza.
10)- "Meknassa-Foukania" : dépôt militaire situé à l'ouest de Taza, sur la route de Fès.
Ce site a depuis lors été noyé sous les eaux du lac de barrage "Idriss 1er" installé à l'est immédiat de Fès.