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mercredi 19 avril 2017

Lettre du 19.04.1917

Militaires en permission


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 19 Avril 1917

Ma Chérie, 

Je te confirme ma carte postale de ce jour par laquelle je t’annonçais ma rentrée à Taza où j’ai trouvé tes lettres des 8 et 10 ainsi que tout un paquet de journaux.
Si je t’écris encore à la hâte ces quelques lignes, c’est pour te dire que je viens enfin d’apprendre exactement les raisons qui ont motivé le refus de ma demande de permission. Le Colonel commandant le Régiment y a mis une observation disant que ma situation lui paraissait intéressante, mais il existe une fiche de renseignements sur moi disant que je suis considéré comme suspect (1).
Cela, c’est trop fort ! Je ne sais pas quoi dire !
Renseignements pris, cette fiche serait arrivée il y a plus de 2 ans, un peu plus tard que moi-même au Maroc. J’ai donc l’idée que c’est Camprevon (2) et son journal de St Nazaire qui ont insinué cela et je te prie de me retourner les coupures que je t’ai adressées dans le temps. Le journal s’appelle “La Démocratie de l’Ouest” ou “La Dém. de St Nazaire” (3). Car j’ai demandé immédiatement d’être présenté au Colonel du Régiment (4) (qui se trouve ici à Taza) et j’espère pouvoir m’expliquer avec lui samedi 21 ou dimanche 22. Je vais, bien entendu, lui demander de faire une enquête sérieuse ou bien, si le Colonel ne consent pas - ce que je ne puis pas croire jusqu’à nouvel ordre - je lui demanderai de résilier mon engagement et de me faire interner dans un camp de concentration. Je te fixerai aussitôt après mon entrevue.
Tu te figures facilement dans quel état d’esprit cette révélation m’a mis ! Je suis effectivement incapable de te causer plus longuement aujourd’hui.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants, le bonjour pour Hélène.

Paul




Notes (François Beautier)
1) - "suspect" : cette suspicion entraîne aussi le rejet de la demande de naturalisation implicitement exprimée par Paul par son engagement dans la Légion pour la durée de la guerre.
2) - " Camprevon" : cette personne est ici pour la première fois mentionnée. Il s'agit vraisemblablement de Louis Campredon (1863-1928), un patron renommé et respecté qui dirigeait à Saint Nazaire un laboratoire d'analyses chimiques spécialisé dans l'expertise des combustibles destinés aux industries métallurgiques. À ce titre en relation avec Louis Leconte (courtier en combustibles à Nantes), il aurait pu être cité par lui comme témoin. 
3) - "de Saint-Nazaire" : le journal "La démocratie de l'Ouest", édité à Saint-Nazaire, a publié en février 1915 un article suspectant Paul d'être un "agent allemand" installé dans la Compagnie L. Leconte (voir la lettre du 18 février 1915). Paul a plusieurs fois évoqué cet article sans jamais en préciser la date ni en nommer l'auteur, mais toujours en faisant de L. Leconte son inspirateur. À l'époque, la Ligue patriotique autant que la presse nationaliste et les autorités appelaient les citoyens au boycott et à la dénonciation des entreprises françaises ayant des relations avec l'ennemi : L. Leconte avait intérêt à écarter de ses affaires Paul, "ressortissant ennemi", d'abord pour en finir avec les suspicions, puis accessoirement pour mettre la main sur la part des bénéfices (voire des capitaux) revenant à Paul (temporairement gelée par le séquestre de ses biens).

4) - Colonel du Régiment" : il s'agit du lieutenant-colonel Lucien Batbedat, qui commanda le 1er Régiment de marche du 1er Régiment étranger de 1915 à 1918, et fut à ce titre commandant du Groupe mobile de Msoun en mai-juin 1916. En décembre 1914, alors qu'il était en métropole commandant par intérim du 33e Régiment d'infanterie, il s'était opposé à la volonté de mouvement offensif du capitaine Charles de Gaulle, qui le lui reprocha dans ses "Mémoires de guerre". 

dimanche 1 janvier 2017

Lettre du 02.01.1917

Page de l'Écho de Bougie annonçant la création de la société L.L. Leconte et Compagnie (colonne de droite)
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 2 Janvier 1917

Ma Chérie,

Je reçois à l’instant ton pli recommandé du 24 écoulé et j’ai lu attentivement le jugement du 14 Janvier 1915 que je te retourne ci-joint. Ce document est tellement unilatéral que j’ai dû penser sans le vouloir à un tableau que le directeur Janns (1) m’a fait une fois - il y a des années de cela - de la justice. J’ai protesté alors, car avant la guerre je lisais et examinais avec beaucoup d’intérêt les jugements des différents tribunaux de commerce dans des questions maritimes, jugements qui contenaient souvent des considérations tellement lumineuses et judicieusement trouvées que je m’étais fait un plaisir à en retenir le plus grand nombre possible dans un dossier qui se trouve au bureau de la maison L. L. & Cie (2) à Bordeaux. Mais n’insistons pas et examinons ce jugement qui semble vouloir établir une fois pour toutes que la mesure prise par le Gouvernement contre les sujets ennemis ou plutôt considérés comme tels, n’admet aucune exception. Qu’en conséquence il importe peu que l’homme en  question ait offert sa peau pour la France ou s’il est rentré en Allemagne au moment de la mobilisation - s’il a profité des passeports qu’on pouvait avoir à la Préfecture au début de la guerre pour aller en Espagne ou s’il est dans un camp de concentration (3). Ce juge là avait sans aucun doute son jugement tout prêt dans la poche lorsqu’il se rendait au tribunal. Et lorsqu’il a dû faire quelques légères retouches, il les a faites si hâtivement qu’il s’est mis en contradiction avec lui-même. C’est ainsi qu’il cite à la page 4 qu’au moment de mon engagement aucune mesure n’était prise contre les Allemands ; alors qu’à la page 7 il juge que mon engagement n’était peut-être qu’un expédient pour éviter un internement - les camps de concentration n’existaient pourtant pas encore à cette époque-là (4). J’ai marqué au crayon quelques passages contradictoires ou manquant de clarté que tu liras. Je retiens entre autres en bas de la page 3 la définition du caractère du séquestre qui est “une mesure conservatoire” ce qui indique donc assez clairement que déjà en principe on nous rendra notre bien. 
        A la page 5 se trouve ce passage que je ne “peux continuer le commerce pendant la durée des hostilités sous le couvert de L. et Cie”. A mon avis cela signifie qu’en date du 11 Décembre (5) j’ai cessé de participer aux affaires de la maison L. L. & Cie sans dire que c’est le séquestre qui se substitue à moi. Je comprends donc que mon actif doit être arrêté le 11 Décembre 1914 et que les sommes perçues depuis sont à déduire de cet actif. En fait, ceci serait le mieux pour moi, car en Décembre 1914 les 32 000 Frs. (6) étaient loin d’être mangés. Cela concorde aussi avec ce que l’avocat consulté à Nantes t’a dit, à savoir que les profits et pertes de la maison ne me regardent pas ni lui non plus en sa qualité de mon défenseur éventuel. Et enfin, dans ce cas, Leconte n’avait point à me créditer de 400 Frs. Par contre, l’expression “autorisons L. à verser à la dame Gusdorf” indique qu’il n’y a nullement un ordre du Procureur à payer ta pension, mais seulement une autorisation. Dans ta lettre, tu dis que Leconte aurait dit à Penhoat (7) que sans les ordres du séq. il ne nous payerait pas un sou ; veux-tu faire allusion par là à la pension mensuelle ou bien au règlement des comptes après la guerre ? Je pense que c’est ce dernier cas, et s’il en est ainsi je ne crains rien, car du moment où le séq. (8) est levé, je rentre en possession de tous mes droits.
Le temps me manque aujourd’hui pour répondre en détail à ta lettre, j’y reviendrai par un prochain. Pour éviter que tu payes une surtaxe, je te renvoie le jugement par feuilles, que tu n’as qu’à relier une fois les 3 feuilles en main.
Mais comme je regrette que les enfants aient eu un si maigre Noël ! Que ni l’un ni l’autre de mes colis ne soient arrivés ! J’ai écrit de suite à la maison Magne à Oran (9) pour savoir si le colis n’est pas parti à temps.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul




Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "directeur Janns" : le contexte ne permet pas de savoir s'il s'agit d'un ancien directeur d'études de Paul ou d'un ancien patron.
2) - "L. L. & Cie" : la société Lucien Leconte, dont Paul est un des trois associés. Le troisième est son ami Jean Penhoat.
3) - "s'il est dans un camp de concentration" : Au début du mois d'août 1914, Paul, sentant les choses mal tourner, avait envoyé Marthe et les trois enfants à San Sebastian. Il est souvent revenu depuis sur le fait qu'au début de la guerre il aurait facilement pu vider les caisses de la société et rejoindre sa famille. Au contraire, il choisit de s'engager dans la Légion dès le début de la guerre. Dans chacune des alternatives qu'il examine ici, l'une, la plus profrançaise, est celle qu'a choisie Paul, qui plaide donc ici son cas personnel.
4) - " à cette époque là" : Paul a obtenu le 4 août 1914 un permis de séjour en France pour toute la durée de la guerre ; il a fait sa demande d'engagement dans l'Armée française pour la durée de la guerre le 10 août et a été intégré à la Légion le 22 (les listes d'engagement dans la Légion furent ouvertes le 21 août 1914). Le regroupement dans des camps des étrangers ressortissants de pays ennemis résidant en France était alors déjà lancé : c'est une pratique qui remonte au Premier Empire et qui fut utilisée comme alternative à l'expulsion pendant la Guerre de 1870. Le plan français du 20 mars 1914 prévoyait que le gouvernement donnerait 24 heures après la déclaration de guerre aux Austro-allemands pour qu'ils quittent le territoire national et que ceux qui souhaiteraient rester seraient dans un premier temps évacués des départements de l'Est et du camp retranché de Paris puis dans un second regroupés et triés sous l'autorité du ministère de l'Intérieur, à moins qu'ils ne s'engagent dans l'Armée pour la durée de la guerre. Ce plan fut appliqué dès l'entrée en guerre le 3 août 1914 avec une extension à tout le territoire national de la zone "en état de siège", ce qui entraîna la généralisation de l'internement en dépôt ou en camp de tous les Austro-allemands n'ayant pas quitté le pays, à l'exception de ceux qui s'étaient engagés (ou dépendaient juridiquement - comme Marthe et les enfants - d'un engagé). La réquisition de locaux inutilisés tels que d'anciens couvents et séminaires (une trentaine de centres soit la moitié du total), des bâtiments militaires désaffectés dans l'Ouest (forts, casernes), des internats scolaires, des locaux industriels ou commerciaux permit d'ouvrir les premiers camps d'internement (aussi dits de concentration) pour les étrangers "ressortissants ennemis" (dont des Alsaciens et Mosellans puisque de nationalité allemande) début septembre 1914, et la grande majorité avant février 1915. 
5) - "11 décembre 1914" : date probable du jugement de mise sous séquestre des biens de Paul (en application du décret du 27 septembre 1914). C'est la première fois qu'il mentionne précisément cette date dont il ignorait vraisemblablement le jour puisque dans sa lettre du 18 décembre 1914 il prévenait Marthe de l'imminence de ce jugement qui était en fait déjà prononcé. 
6) - "les 32 000 Frs" : la part de Paul dans le capital social de la Société Leconte. Il y avait investi de l'argent hérité de sa mère. 
7) - "Penhoat" : le troisième associé de la Société Leconte.
8) - "le seq." : le séquestre (en clair : l'administrateur du séquestre).
9) - "Magne à Oran" : ce patronyme très fréquent à Oran était vraisemblablement celui d'un courtier maritime auquel Paul avait confié le transport de ses cadeaux de Noël.

mardi 27 septembre 2016

Lettre du 28.09.1916



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 28 Septbr 1916

Ma Chérie,

Je reçois le même jour tes lettres des 18 et 20 courant.
Quelle bêtise que d’aller au-devant des difficultés et des histoires ! Je t’avais déjà dit l’autre jour de ne pas pousser plus loin l’affaire de Mme Robin (1), attendu qu’après la guerre il y aura probablement une loi accordant une diminution de loyer aux mobilisés. Donc, en attendant, nous ne pouvons qu’y gagner. Et tu vas exprès trouver Mme R. pour aller sommer de payer !!! Il en est ainsi avec beaucoup de tes démarches. L’histoire de l’école (2)  par exemple. Quel but pratique vois-tu donc là-dedans ? De payer 300 Frs. pour apprendre des choses qui ne te serviront probablement jamais, vu les enfants que tu ne peux pas abandonner ? Tu constates toi-même avec juste amertume que même des amis et connaissances auxquels tu ne demandes rien, se laissent contaminer par l’antibochisme (3) et tu te figures qu’un patron auquel tu demandes un emploi ne regarde pas à ta nationalité ? Je me suis engagé dans la Légion volontairement, obéissant à mon sentiment, tout en pensant que ma famille serait tranquille ainsi pendant la guerre. S’il est malheureusement vrai que tu as eu des embêtements qu’on aurait pu réellement avoir la délicatesse de t’éviter, il ne reste pas moins vrai que personne ne m’a forcé de venir ici : La préfecture a voulu me délivrer un passeport pour l’Espagne : j’avais la veille de la guerre une vingtaine de mille francs dans une caisse et j’aurais donc tranquillement pu aller vous rejoindre à St Sébastien (4). Je ne l’ai pas fait, et, après plus de 2 ans de guerre, il est logique que je reste à mon poste sans demander d’aller dans un camp de concentration (5) où je serais hors de danger, mais ce qui me ferait violer ma signature apposée sur mon acte d’engagement, comme j’aurais été malhonnête d’aller avec les fonds de la maison en Espagne. Le gouvernement ne m’a point garanti en échange que mes biens seraient respectés et s’il les a séquestrés 4 mois plus tard j’ai, malgré tout, la confiance qu’on me les rendra. Tu ne demanderas donc point au Garde des Sceaux de me faire retirer du régiment, mais si tu en as si gros sur le coeur tu peux lui exposer, si tu veux, notre situation et l’injustice que tu vois dans le fait que L., le seul de nous trois (6) resté chez lui, tâche de frustrer ses 2 associés, tous les 2 sous les drapeaux ! Quant à la procuration qui te permettra d’aller vérifier les comptes avec Mr Penhoat, je te la donnerai promptement le moment venu. Il suffit cependant pour le moment que Mr. P. et le séquestre demandent la remise des comptes exacts de la maison, après quoi on décidera. Penhoat du reste s’y connaît aussi suffisamment.
Mr. Penhoat est du reste presque dans le même cas que nous. Il avait en Août 14 seulement 8000 Frs. environ en caisse, tandis que moi j’en avais retiré 3000. Mais ces 8000 Frs. sont naturellement mangés en 2 ans et la maison Jn. P. (7), si elle peut être continuée plus tard sous le même nom par P. figure bien entendu sur les comptes de L.L. et Cie (8).
Mon ami Sanders de T.P. Thomas & Co Cardiff (9) m’envoie quelques journaux anglais par lesquels je vois que malgré les raids répétés des Zeps (10), on ne juge pas en Angleterre la guerre d’un point de vue aussi passionné qu’en France, mais beaucoup plus froidement. Les Allemands tâchent d’obstruer le canal de Suez ? All right (11)! Après la guerre et pendant 5 ou 10 ans leurs bateaux n’y passeront pas. Ils torpillent nos bateaux ? Well (12) - mais ce qui leur restera de leur flotte de commerce viendra remplacer après la paix notre tonnage perdu. Reste seulement à savoir lequel de nous sera le plus fort. Nous sommes sûrs de notre victoire - tout le reste se règlera tout seul.
Dans un journal anglais illustré, le “Daily Mirror” (13), je trouve bien par ci par là l’expression “The Huns” (14) mais c’est plutôt une exception. L’ami Watson (15), qui était comme capitaine dans l’armée anglaise, ne m’a pas donné de ses nouvelles depuis 2 mois. Serai-il blessé ou tombé ? 
L’idée de Georges au sujet des prisonniers n’est pas banale. Elle prouve incontestablement que le petit bonhomme  commence sérieusement à penser (16). Ne marques-tu pas la taille des enfants à la porte de la cuisine ? Je me figure toujours Suzanne comme ayant le plus grandi et changé. L’expression de sa petite figure sur la dernière photo n’est plus du tout aussi “bébé” - comme j’aurais aimé la revoir !
Le citoyen Abd el Malek (17) commence de nouveau à donner de ses nouvelles et nous promet une campagne d’hiver qui prouvera une fois de plus qu’il faut des soldats et des officiers au Maroc ! J’aurais réellement préféré passer ici encore tout un mois que de grimper les mamelons du côté d’Ain Drop et y patauger dans la boue. Le poste d’ici sera bien mieux fait et aménagé que les autres que j’ai vus jusqu’ici. Tous les bâtiments sont construits en pierre et la Compagnie qui prendra garnison ici n’aura plus grand’chose à faire car le poste sera livré “clefs en mains”.
Comme il faut quand même songer à la campagne d’hiver, je te prie de m’envoyer à l’occasion un de mes caleçons d’hiver et une paire de gants chauds. Mais ne m’envoie pas d’argent - c.à.d. en Octobre - car je n’ai presque rien dépensé ce temps-ci.
Mes meilleures caresses.

Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Mme Robin" : logeuse des Gusdorf à Caudéran. Marthe s'obstine à vouloir lui payer ponctuellement et intégralement ses loyers alors que Paul voudrait profiter du moratoire qui les retarde de trois mois et du plafonnement consenti en faveur des familles de soldats sous les drapeaux.
2) - "l'école" : Marthe s'est inscrite à des cours d'hôtellerie.
3) - "antibochisme" : ce mot existait à l'époque pour désigner un antigermanisme à la fois populaire (instinctif) et radical (racial). Paul l'emploie pour la première fois pour mieux souligner l'iniquité de sa situation : alors qu'il a fait le choix raisonné de s'engager dans l'armée française, sa famille et lui-même subissent "l'antibochisme" et ses biens sont séquestrés. 
4) - "Saint-Sébastien" : ville balnéaire - alors huppée et très cosmopolite - de la côte basque espagnole où Marthe et les enfants se trouvaient en vacances au moment de la mobilisation générale française du 2 août 1914.
5) - "camp de concentration": camp de regroupement où l'on internait les civils étrangers. Il y eut 60 à 70 de ces centres en France et en Algérie.
6) - "nous trois" : les associés Leconte, Penhoat et Gusdorf.
7) - "maison Jn. P." : Il semble que Jean Penhoat ait constitué à son nom, et avec ses propres fonds, une succursale de la société Leconte. 
8) - "L. L. et Cie" : société Lucien Leconte & Compagnie (dont Penhoat et Paul Gusdorf sont associés) 
9) - "T.P. Thomas & Co. Cardiff" : cette société a déjà été diversement désignée à 4 reprises en 1916 dans le courrier de Paul, les 23 janvier, et 3, 6 et 20 février. Il semble qu'il s'agisse d'une société galloise à la fois partenaire et concurrente de celle de Paul, et que Sanders, l'un de ses employés, soit devenu l'un des amis de Paul. 
10) - "les Zep." : les Zeppelins, ballons dirigeables allemands, bombardèrent Londres et le sud de l'Angleterre à plusieurs reprises en 1914, 1915 et 1916 (ce que l'Histoire retient sous le nom de "First Blitz"), et allèrent jusqu'en Écosse en 1917.
11) - "All Right !" : "Très bien !"
12) - "Well !" : "Hé bien !"
13) - "Daily Mirror" : journal britannique lancé en 1903, devenu en 1904 le premier au monde illustré exclusivement de photographies. Populaire - mais pas populiste - et conservateur, réputé sérieux et bien informé, il est durant la Grande Guerre la première fenêtre des Britanniques sur les opérations de leurs armées.
14) - "The Huns" : Les Huns. Paul réprouve comme passionnelle, donc aveuglée, l'assimilation des Allemands de 1914-18 aux hordes d'Attila au Ve siècle.
15) - "L'ami Watson" : le dernier courrier adressé à Paul par cet ami britannique date de mai 1916 (voir la lettre de Paul du 15). Watson y annonçait son départ pour le front français. Entre temps les Alliés franco-britanniques ont déclenché le 1er juillet la terrible Bataille de la Somme (alors encore active, elle ne s'achèvera qu'en novembre) au cours de laquelle moururent ou disparurent 206 000 Britanniques : Paul a de bonnes raisons de s'inquiéter du sort de son ami.
16) - sérieusement à penser" : ce "petit bonhomme" deviendra le grand philosophe Georges Gusdorf. 
17) - "Abd El Malek" : considéré comme le chef des rebelles marocains, plutôt conservateur que révolutionnaire, Abdelmalek est alors "la bête noire" des Français. Paul le dit "citoyen" par antiphrase. Cet émir, colonel des renseignements puis général ottoman, devenu agent de l'Allemagne pour introduire la "Révolte arabe" au Maghreb au profit de l'Allemagne, reprend l'offensive en bordure sud du Rif neuf mois après avoir de justesse échappé à la Légion en janvier-février 1916. Son camp sera de nouveau détruit en avril 1917 ; sa stratégie d'empêchement de l'unification du Maroc par les Français sera définitivement brisée par Lyautey en juin 1917 ; lui même sera tué par l'Armée française près de Tétouan en août 1924.

18) - "Aïn Drop" : En fait "Aïn Dro". Paul n'est jamais encore allé sur ce site proche de l'oued Hanimou, sur le versant sud du Rif; le Groupe mobile de Taza (dans lequel il est parfois versé) conserve le très mauvais souvenir d'y avoir été attaqué de nuit, en novembre 1915, par les rebelles d'Abdelmalek. 

samedi 28 novembre 2015

Lettre du 29.11.1915

Groupe de spahis (herodote.net)

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 29 Novembre 1915

Ma chère petite femme,

J’ai les lettres des 16 et 17 courant. Tu as vraiment fait des progrès depuis 1900-1901 où tu as commencé à m’écrire des cartes postales éditées chez R. Rose (1)! Je comprends du reste fort bien que n’ayant pour ainsi dire personne pour vider ou alléger ton coeur en discutant les effets et les causes, tu uses un peu plus de papier à lettre. Et si je n’ai pas suffisamment de temps pour t’écrire aussi souvent que je le voudrais, je suis tout de même bien content de recevoir souvent de tes nouvelles. A propos de la lettre de Suzanne, tu dois l’avoir corrigée bien souvent, car il n’est pas possible qu’un enfant de cet âge écrive aussi correctement.
Parlons d’abord un peu de la question financière. D’après ce que j’ai pu lire dans les journaux, les dispositions du moratorium concernant les loyers n’ont pas été changées. Malgré cela il me serait agréable, à moi aussi, que le séq. (2) paye à Mme Robin partie ou totalité des loyers échus. D’un autre côté je vais écrire à Mr. Penhoat pour lui demander de m’adresser jusqu’à la fin de la guerre les mensualités (3) que tu m’as envoyées jusqu’ici, ce qui augmenterait d’autant tes ressources à toi. Celles-ci sont du reste bien maigres, ou surtout que tu as à payer Hélène, les contributions etc. Je t’engage donc de nouveau à vendre par l’entremise de l’ami W. (4) une obligation 3% 1912 du Crédit Foncier qui valent en ce moment 200 à 205 Frs. de façon à avoir un peu d’avance à la maison. Laisse donc les paiements à Mme Robin complètement de côté jusqu’à nouvel ordre. Si le séq. y consentait, tu pourrais au moins toucher les intérêts échus au C.N.E.P. (5) tout en y laissant toujours en dépôt les titres qui s’y trouvent encore. 
La situation diplomatique dans les Balkans s’est tout de même un peu améliorée (6) et il est à espérer que la situation militaire en fera de même sous peu. Dans un des derniers n° du Journal que j’ai reçu aujourd’hui, il est question d’astreindre les sujets des pays alliés résidant en France de s’enrôler, soit dans leurs pays respectifs, soit dans l’armée française, ou bien d’être amenés dans un camp de concentration (7). On veut même prévoir des mesures spéciales pour les neutres domiciliés actuellement en France. C’est du moins ce qui ressort de débats à l’Hôtel de Ville de Paris et des paroles du Préfet de Police (8). Malgré toutes ces rigueurs, je suis d’avis qu’une fois la guerre terminée, il sera impossible de vouloir édifier un mur chinois (9) autour des différents pays européens. Il sera certes fait beaucoup d’attention aux naturalisations, et pour ceux qui ne l’obtiendront pas il y aura des mesures de surveillance spéciales pour éviter que l’affluence des étrangers redevienne aussi forte qu’auparavant. Mais les relations économiques ne se commandent pas, elles sont les suites des richesses naturelles et des productions des différents pays et aucune puissance ne pourra s’en affranchir. Que les droits d’entrée des marchandises allemandes seront sensiblement augmentés n’est que trop naturel. Si cela n’a pas été le cas jusqu’ici, c’est que le traité de Francfort avait établi au profit de l’Allemagne le régime de la nation la plus favorisée (10)
C’est donc Georges qui a remarqué le sac à la ceinture d’un Marocain ? Ce sac, notamment dans un modèle plus grand, est constamment porté ici par les Officiers des troupes marocaines dont la tenue est du reste très pittoresque. Quel est donc le petit Pierre (11)? Sans doute un parent d’Hélène ? Ici nous ne cessons pas d’avoir un temps superbe, à peu près comme en Septembre à Bordeaux. Même les nuits ne sont pas bien froides en ce moment. Nous travaillons également aux Jardins en bas, espérons que nous ne goûterons plus longtemps les fruits de notre travail l’année prochaine.
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois toi-même mes meilleurs baisers.

                                                Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "de chez R. Rose" : cet éditeur réputé de cartes postales présentant des photographies (très belles) de paysages était français, son siège étant au 145 rue du Temple à Paris. Paul, qui était alors en Allemagne, pouvait avoir gardé 15 ans après le souvenir de la marque de ces cartes françaises. Marthe prenait alors (avec Paul ?) des leçons de français; elle collectionnait les cartes postales dans un gros album conservé dans les archives familiales.
2) - "le séq." : le séquestre, censé verser à Marthe des mensualités qui lui permettent de vivre.
3) - "les mensualités" : les mandats d'argent de poche envoyés mensuellement à Paul par Marthe (environ 50 francs par mois).
4) - "l'ami W." : Wooloughan, ami américain et homme d'affaire de Paul.
5) - "C.N.E.P." : Comptoir national d'escompte de Paris.
6) - "un peu améliorée" : les secours terrestres dépêchés par la France à partir de Salonique soulagent la retraite des Serbes mais ne l'enrayent pas.
7) - "camp de concentration" : donc d'être traités comme des "ressortissants ennemis", regroupés dans des camps en différents points de France.
8) - "Préfet de Police" : lequel s'inquiète de la présence à Paris de nombreux espions ressortissants de pays neutres travaillant pour la Triple Alliance.
9) - "mur chinois" : muraille de Chine.

10) - "nation la plus favorisée" : Le traité de Francfort imposé à la France vaincue par l'Allemagne le 10 mai 1871 stipule dans son article 11 que la clause de la nation la plus favorisée règlera les échanges économiques entre les deux pays, c'est-à-dire précisément que la France ne taxera pas plus ses importations d'Allemagne que du moins taxé de ses fournisseurs. Paul expose ici que l'Allemagne en a profité aux dépens de la France et qu'il "sera naturel" après la guerre de taxer les produits allemands, ce qui n'est pas cohérent avec le principe du libre-échange qu'il prône habituellement. Ce paradoxe se double d'un autre si l'on relie cette proposition protectionniste avec ce qu'il disait précédemment de l'immigration, qu'il proposait de contrôler "pour éviter l'affluence des étrangers", ce qui relève d'une attitude xénophobe alors qu'il est lui-même un immigré. En fait, Paul se montre ici rationnellement (ou naturellement) xénophobe puis protectionniste peut-être pour se démontrer fondamentalement français, ou du moins français tel qu'il imagine ou perçoit les Français. Se sentirait-il alors observé par les agents des juges qui se prononceront sur son éventuelle naturalisation ? Peut-être aussi faut-il lire ses considérations comme un appel à la mesure : après la guerre, il faudra veiller à ne pas totalement fermer les frontières - ni pour les hommes, ni pour les marchandises - entre les pays des deux camps. Dans ce cas, Paul plaiderait la même cause que les partisans d'une Europe confédérale.
11) - "petit Pierre" : ?

mercredi 17 juin 2015

Lettre du 18.06.1915

http://europagenesis1914.blogspot.fr/2009/10/propagande-ligue-antiallemande.html


Madame M. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 18 Juin 1915

Chérie, 

Je viens de recevoir ta lettre du 8/9 cour. avec l’aiguille, ta carte sans date et les journaux jusqu’au 7, y compris celui du 3 qui me manquait, merci du tout ! En ce qui concerne ma propre correspondance, je peux tranquillement écrire 5 lettres ou cartes par jour, tu te plaindras toujours. Dans l’avant-dernière lettre, tu accusais réception de mes lettres et cartes des 23, 25 et 27 arrivées ensembles et aujourd’hui tu dis que je ne peux pas me décider d’écrire plus souvent que tous les huit jours environ ! Tu ne sembles pas vouloir comprendre que s’il n’y a que 2 ou 3 départs par semaine d’Oran pour Marseille, les correspondances ne peuvent pas arriver plus souvent et que si ma lettre arrive à Oran le jour du départ du bateau elle gagnera beaucoup de temps parce qu’elle n’attendra pas comme une autre, arrivée le lendemain, trois jours jusqu’au prochain départ ...
Ces histoires de commissaire sont assez stupides ; as-tu prouvé par mes lettres (qui doivent souvent porter le cachet du Régiment) ou par le certificat de présence au corps que je suis “vraiment” ici ? Les lettres an. (1) émanent sans doute de quelques concurrents qui ne peuvent pas me tuer suffisamment et je m’étonne même que le Commissaire y fasse encore attention. Toutefois, vu ces tracasseries, tu feras peut-être bien d’avoir toujours 150/200 Frs de réserve sur toi pour le cas où tu serais envoyée dans un camp (2). Je dis cela par simple mesure de prudence, car, à en juger par les journaux, on semble toujours être très énervé en France (3). Prière aussi de m’adresser 40/50 Frs ici comme déjà dit.
Quant à la guerre, je crois qu’elle sera complètement terminée au moment où les troupes allemandes se retireront de France et de Belgique parce qu’elle s’y accrocheront aussi longtemps et s’y laisseront au besoin massacrer tant qu’il y aura une armée allemande, c.à.d. jusqu’au dernier homme. Les combats dans le secteur d’Arras (4) ont été, depuis près d’un mois, terriblement meurtriers et leurs victoires en Galicie (5) leur ont coûté peut-être encore plus cher. La débandade viendra donc un jour subitement et une fois délogés de leurs positions en France, les Allemands demanderont la paix. Qu’ils n’ont pas de troupes à opposer aux Italiens paraît assez clair et leurs succès en Galicie n’en ont pas libéré non plus, contrairement à ce qu’ils pouvaient espérer. Les articles de M. Graves dans le Journal m’ont intéressé et si, en certains points, ces souvenirs prenaient la forme d’un roman, ils étaient néanmoins intéressants sous d’autres rapports. Par exemple, sa mission au Maroc auprès du Capitaine du S/S Panthère (6) m’a paru sincère et explique même bien des choses qui étaient difficiles à comprendre au moment de l’affaire d’Agadir. Qu’il a exagéré la puissance des fameux Zeppelins (7) et méconnu l’état d’esprit de certains neutres, est peut-être une suite de ses fréquentations des milieux militaires et aristocratiques prussiens, mais que la préparation de l’Allemagne pour la guerre était minutieuse, paraît malheureusement trop au moment actuel.
On ne m’a jamais réclamé une surtaxe pour tes lettres ! Le petit colis de Suzanne est parti il y a quelques jours et arrivera, j’espère, à temps pour son anniversaire.
La recette pour les crêpes est pourtant très simple : des pommes de terre râpées, du sel, des oignons et de la graisse ! Elles étaient bien réussies et obtinrent sous le nom de “pain K” (8) un joli succès international. J’avoue cependant que je n’ai pas beaucoup contribué à leur confection, sauf à râper les pommes.
Si nous avons des puces ici ? Dieu seul saurait les compter, ainsi que les mouches, moustiques, fourmis, sauterelles, souris etc. Je crois que bientôt il faudra coucher dehors, mais heureusement les nuits sont encore pour le moment très fraîches, voire même froides. 
L’augmentation des impôts est tout simplement effrayante. Faut-il les payer comme d’habitude dans notre cas particulier ou le receveur ne pourrait-il pas s’adresser directement au séquestre ?
Nous avons fait hier un rude trot. Environ une trentaine de km dans une chaleur accablante pour ravitailler la colonne qui opère dans la région de la frontière espagnole du Riff (9). 800 chameaux font le ravitaillement de notre colonne tous les deux jours en passant par Meknassa-Foukania (10). Ces “hirondelles du Maroc” sont vraiment des bêtes curieuses et si l’on observe un chameau avec son petit (c’est la saison des petits en ce moment) on se dit que cela n’est pas si bête du tout !
Il me semble que la signature de Suzanne (le mot Gusdorf) est quelque peu refaite par sa maman ?
Le bonjour à Hélène et mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

                                            Paul


Les journaux du 9/10 arrivent à l’instant.

Notes (François Beautier)
1) - "lettres an." : lettres anonymes de dénonciation.
2) - "camp" : camp de concentration.
3) - "énervé en France" : allusion aux nombreuses rumeurs et dénonciations concernant des espions allemands opérant en France.
4) - "secteur d'Arras" : allusion à la Seconde bataille de l'Artois, engagée le 9 mai par les troupes franco-britanniques, qui se terminera le 25 juin 1915 sans résultat décisif autre que la perte totale, tous camps confondus, de près de 280 000 soldats tués, disparus ou blessés.
5) - "Galicie" : allusion à la contre-offensive austro-allemande lancée le 2 mai sur le secteur  Gorlice-Tarnow (au sud de Varsovie, en Galicie) qui oblige les Russes à battre en retraite sur 150 km. à la fin mai. L'Allemagne et l'Autriche perdirent dans cette bataille 90 000 soldats tués, disparus ou blessés, contre 240 000 pour les Russes qui abandonnèrent en outre 140 000 prisonniers.
6) - "S.S. Panthère" : référence à la canonnière allemande S.M.S Panther (que Paul nomme "à la française") qui déclencha le "Coup d'Agadir" en 1911.
7) - "Zeppelin" : ballons dirigeables rigides construits en Allemagne par la firme fondée par le comte Ferdinand von Zeppelin en 1898. 
8) - "pain K" : "pain kartofel" (pain pomme de terre, nommé en franco-allemand selon l'usage à la Légion), allusion au pain de guerre allemand "K.K."
9) - "du Riff" : les premiers contreforts du  Rif et sa frontière alors espagnole se situent à une quinzaine de km. au nord de Taza.
10)- "Meknassa-Foukania" : dépôt militaire situé à l'ouest de Taza, sur la route de Fès.
Ce site a depuis lors été noyé sous les eaux du lac de barrage "Idriss 1er" installé à l'est immédiat de Fès.

mercredi 13 mai 2015

Lettre du 14.05.1915

La salle des Allemands, dans l'asile d'aliénés de Bitray, près de Châteauroux, qui servit de camp de concentration pendant la guerre (http://www.culture.gouv.fr/public/mistral/memoire_fr?ACTION=CHERCHER&FIELD_98=SERIE&VALUE_98=Camp%20de%20prisonniers%20civils&DOM=Tous&REL_SPECIFIC=1

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 14 Mai 1915

Ma chère petite femme,

J’ai ta lettre du 2 Mai et je reçois de nouveau régulièrement les journaux, les derniers arrivés ce soir datant du 4 et du 5 courant.
Je suis peiné de voir que tu te laisses tellement aller au désespoir : certes, ton sort est peu enviable en ce moment, mais songe que le mien ne l’est pas davantage et qu’il en est ainsi de presque tout le monde. N’oublie pas non plus que certainement la guerre se terminera à la fin de l’été ou en automne au plus tard, car il est sûr que d’un côté comme de l’autre, les hommes ne feront plus une deuxième campagne d’hiver dans les tranchées. Certes, l’offensive générale dont on a tant parlé se fait attendre ; mais elle peut se déclencher d’un moment à l’autre et il va sans dire que le communiqué n’en mentionne rien tant que l’opération ne bat pas son plein. On attend sans doute un moment donné, une occasion quelconque et dont nous ignorons nécessairement tout. Une fois les Allemands hors de France et de Belgique, l’affaire sera vite bouclée et la paix sera signée d’une façon aussi inattendue que la guerre a été déclarée. D’ici là il faut tenir bon et tu dois garder tout ton courage ; j’espère sincèrement que la menace du Camp de Concentration (1) ne se réalisera pas, surtout si tu produis le certificat de présence au Maroc que je t’ai envoyé. Il ne faut pas prendre non plus au tragique notre avenir : Penhoat étant fourrier (2) ne courra pas trop de risques en Belgique (3) et moi, je ne risque pas davantage ici. Evidemment, on entend quelquefois siffler les balles, mais il serait triste s’il en fût autrement avec un engagé pour la durée de la guerre. Les pertes de la maison L. L. et Cie (4) représentent tout au plus les prélèvements des 3 associés ; certes L (5) pourrait se débrouiller autrement, mais il ne peut pas ou plutôt n’ose pas quitter le terrain de la pure surveillance. De là jusqu’à la dissolution de la maison il y a loin et même Penhoat qui était le premier à crier n’y pense pas sérieusement ; mais même s’il y pensait, la chose ne serait pas bien facile, car un contrat en bonne et due forme nous lie. En ce qui concerne notre loyer, ne t’en inquiète pas : c’est une question secondaire que nous résoudrons lorsque le moment sera venu. Si nous voulons résilier, nous pourrons toujours, mais je ne pense pas que cela sera nécessaire. Il faut surtout éviter de se laisser abattre : crois- moi qu’il ne sera point facile de trouver maintenant du travail, même en Suisse (6), où nécessairement l’affluence est considérable pendant la guerre. Et puis, tu oublies les enfants ! Crois-moi, tout cela passera et ne restera qu’un mauvais rêve ; nous remonterons le courant, à la seule condition que nous conserverons notre santé et notre courage.
Donc, Mme Laforcade est enfin morte ! Mme Plantain (7) sera certes soulagée de la fin de ce cauchemar ; peut-être auras-tu l’occasion de la voir plus souvent maintenant ce qui ne pourrait te faire que du bien. Je vais écrire un mot à Georges et à Mr. Plantain.
Il fait une chaleur accablante ici, depuis quelque temps nous commençons à avoir un peu plus de temps pour la sieste à midi. Le “rompez” du matin est sonné à 10 hs. et le travail reprend à 13 hs. seulement ; bientôt ce sera même à 14 hs. ou même 15 hs. On est étendu sur son lit sans avoir le courage de se lever et se défend mollement contre les innombrables mouches. Les soirées cependant sont agréables et les nuits même fraîches. J’ai beaucoup observé les cigognes qui ont leur nid en face de la tour où j’étais encore hier de garde et qui ont des petits depuis 48 hs. C’est vraiment curieux de regarder le père babiller chaque fois qu’il porte des grenouilles au nid, comme s’il racontait à la femelle les évènements.
Oui, les Lettres de mon Moulin sont ravissantes ; as-tu lu le “Quo Vadis” et “Jérusalem” ?
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants; un bonjour pour Hélène.

                                             Paul


Les enveloppes que tu m’as envoyées étaient presque toutes collées, c’est pour cela qu’il pourrait te sembler que mes lettres ont été ouvertes, ce qui n’est pas (8). 

Notes (François Beautier)
1) - "Camp de concentration" : autre nom - employé à l'époque sans réticence - des camps d'internement (ou de regroupement) dits aussi dépôts de triage (ou d’internés). 
2) - "fourrier" : soldat du service d'intendance, particulièrement chargé de regrouper, compter et distribuer les uniformes et les équipements (par exemple des tentes, des couvertures... ) nécessaires à l'activité d'une troupe.
3) -  "en Belgique" : depuis le 22 avril 1915 (et jusqu'au 25 mai), des troupes françaises (certaines venues d'Afrique) se battent très violemment aux côtés des Britanniques et des Belges dans la région d'Ypres, où l'Armée allemande utilise pour la première fois massivement des gaz de combat. Paul sait sans doute que son ami court de vrais risques, mais il cherche surtout à rassurer Marthe en "banalisant" son propre sort. 
4) - "maison L.L." : la société Leconte, dont Paul est un associé.
5) - "L." : "Lucien Leconte", associé principal de la société.
6) - "en Suisse" : par dépit Marthe a sans doute souhaité être expulsée de France vers un pays neutre plutôt que d'y demeurer sans permis de séjour et d'y être menacée de placement en camp de concentration.
7) - "Mme Plantain" : sœur de Georges Laforcade.
8) - "ce qui n'est pas" : Paul sait que ses lettres peuvent être ouvertes (il existe un service de censure ; sa naturalisation dépend d'une enquête sur ses idées et son comportement) mais il n'a pas envie que son censeur, son enquêteur et son épouse pensent ses lettres mensongères ou insincères : il lui importe donc de leur faire croire qu'il ne le sait pas en déclarant par avance que ses enveloppes - d'elles-mêmes - se recollent mal.

mardi 24 mars 2015

Carte postale du 25.03.1915

Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 25 Mars 1915



Chérie,

Tes lettres des 6 et 16 sont arrivées en même temps aujourd’hui, la première via Casablanca ce qui fait 10 jours de retard. Le Journal du 15 est également entre mes mains ainsi que la lettre du 13. Depuis 8/10 jours je t’ai écrit tous les 2/3 jours et je continuerai ainsi.
Ici aussi le temps s’est remis au beau et aujourd’hui aussi bien que lundi nous avons marché. Je t’écrirai demain ou vendredi une lettre plus détaillée.
Les enfants vont bien j’espère ainsi que toi-même. As tu des nouvelles du Commissaire ? (1)
A demain, meilleurs baisers pour tout le monde.
  

                                                 Paul

Note (François Beautier)
1) - "du Commissaire" : il s'agit du Commissaire de police de Caudéran qui délivrera le permis de séjour de Marthe dès que la Préfecture de la Gironde aura reconnu le statut militaire de Paul. Faute de ce permis, Marthe, en tant que ressortissante allemande,  risque d'être reléguée dans un des camps d'internement (dits aussi camps de regroupement,  dépôts de triage, dépôts d’internés, ou camps de concentration) établis à cet usage jusqu'à ce qu'une décision soit prise par la Justice de l'expulser vers un  pays neutre, de la maintenir internée, de la placer en résidence surveillée, de lui délivrer un permis de séjour ou de la naturaliser.