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dimanche 8 janvier 2017

Lettre du 09.01.1917



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 9 Janvier 1917

Ma Chérie,

Je viens de recevoir ta lettre du Jour de l’An qui, enfin respire un peu de confiance ! J’attends maintenant ta réponse à mes lignes du 25 Décembre et les 2 certificats (d’hébergement et de bonne vie et moeurs). Il y a un fait nouveau à signaler pour le régime des permissions : Celles-ci - du moins pour la Région - sont de nouveau soumises au Résident Général à Rabat (1), alors que depuis quelque temps le Colonel Commandant le Territoire de Taza (et qui était Commandant de notre Bataillon) avait le droit de les accorder. Y a-t-il eu des abus pour qu’on revienne à l’ancien système ? Je n’en sais rien, mais enfin l’histoire sera maintenant bien plus longue, et peut-être aussi plus dure ! 
Espérons que d’ici l’été les négociations de paix soient réellement en bonne voie. Personnellement, je crois qu’une nouvelle grande offensive au printemps (2) n’aura pas de résultat décisif ni d’un côté ni de l’autre. Certes, les Alliés gagneront encore un peu de terrain par ci, un peu de terrain par là, mais “la victoire” sans contestation, le bris des lignes allemandes, j’ai bien de la peine à y croire. Cela d’autant plus qu’il faudrait des sacrifices énormes de vies humaines. La tâche incomberait logiquement sur le front occidental aux Anglais, du moins dans sa majeure partie - car il est indiscutable que les plus lourds sacrifices ont été consentis jusqu’ici par les Français. Or, à moins qu’on arrive du côté des Alliés à une supériorité écrasante du matériel et de l’artillerie - ce qui sera très difficile - il me semble peu probable que la guerre soit terminée cette année sur les Champs de Bataille. La prolonger au-delà de 1917 - je ne crois pas qu’un gouvernement quelconque envisage cette possibilité, non seulement à cause du moral des combattants qui, forcément, va en diminuant, mais encore et surtout par rapport à la situation économique des différents pays. Si l’on songe à la diminution constante des exportations et l’augmentation croissante des importations, tout à fait hors proportion comparées avec une année normale, on se demande si l’on ne va pas sciemment à la ruine. C’est naturellement l’Etat qui devient débiteur de toutes ces sommes énormes et comme ses propriétés produisantes (Postes, Chemin de Fer, Télégraphe etc.) ne rapportent pas autant qu’autrefois et ne rattraperont pas si vite le terrain perdu même une fois la paix rétablie, il ne lui reste que le recours aux contribuables. Il y aura certes autant de grosses fortunes après la guerre qu’avant, et même davantage, mais comme les intérêts des emprunts représentent des sommes fantastiques, il faudra bon gré mal gré arriver à rembourser ces emprunts. Peut-être va-t-on être obligé dans pas mal d’Etats à recourir à un moyen extrême qui représente presque une faillite, savoir de décréter que 2 titres de rente de 1000 Frs. chacun seront convertis en un seul ne représentant que 1000 Frs. On taperait naturellement sur les grosses coupures, c.à.d. sur les titres de 20 000, 40 000 Frs. de rente et davantage pour ne pas frapper la petite épargne et il ne m’étonnerait pas du tout qu’un tel projet de loi fasse son apparition un jour ou l’autre ....... une fois la paix conclue bien entendu !
Mr. Penhoat (3) ne m’a point écrit encore et attendra sans doute son retour au front pour le faire. Il serait en effet très intéressant de connaître le bilan de la maison (4) arrêté au 1° Janvier, car on pourrait s’y faire une idée exacte de la situation financière. Je serais donc réellement content de voir ce document, ou tout au moins la copie. Note bien que si L. (5) n’a pas déduit un certain pourcentage pour la dépréciation (6) du mobilier, ce serait tant pis pour lui en cas de partage, c.à.d. si je sortais de la Société, car je devrais me baser sur le bilan de Décembre 1914. Ordinairement nous avons déduit annuellement 10 à 20% sur la valeur du mobilier.
Ton paquet n’est pas arrivé non plus, mais il est vrai qu’il est parti 8 à 10 jours après le mien. Quant au colis de fruits, j’ai déjà énergiquement réclamé auprès de la maison Magne à Oran (7), mais je suis encore sans réponse.
As-tu pensé qu’en gardant Fox (8) tu devras payer maintenant une taxe très élevée ? Je crois même 50 Frs.! Ce pauvre Fox est pourtant presque de la famille et les enfants doivent y être particulièrement attachés.
Pourquoi doutes-tu donc que tes lettres me fassent autant de plaisir que les miennes à toi ? Tu as réellement quelquefois de ces idées ... !!! Je ne sais pas s’il existe un livre sur la gymnastique dite suédoise (9), mais je le crois bien, car elle est pratiquée presque partout et même au régiment. Tu n’avais naturellement plus besoin de pratiquer le petit exercice que ton amie de Stockholm t’avait enseigné et qui, si je me rappelle bien, a eu un bon effet.
Je t’embrasse bien sincèrement, ainsi que de bonnes bises aux enfants.

Paul

Le bonjour à Hélène.

N’oublie pas de me rappeler la clause pour le renouvellement de notre bail (10), c.à.d. si pour annuler le bail nous devons le dénoncer, ou bien si notre silence est interprété comme l’intention de ne pas renouveler.


Notes (François Beautier)
1) - "Résident général à Rabat" : Paul évite de le nommer car il hésite face à une récente et embrouillée attribution des titres. Le Résident général de France au Maroc (à Rabat, la capitale) n’est de fait plus Hubert Lyautey (Ministre de la Guerre depuis le 12 décembre 1916), mais ce n'est pas non plus le général Henri Gouraud, qui pourtant le remplace au Maroc dans ses fonctions de Résident général et de Commandant des forces françaises au Maroc, sans avoir officiellement le titre de Résident général, lequel est conservé par Hubert Lyautey (qui en reprit la fonction dès sa démission du Ministère de la Guerre le 14 mars 1917). Quoi qu'il en soit Lyautey en tant que Ministre de la Guerre avait gardé de son expérience au Maroc la préoccupation de préserver ses effectifs en limitant les permissions. Cependant les réclamations (et bientôt mutineries) des soldats l'obligèrent à appuyer les initiatives de certains généraux qui, à l'exemple de Pétain, ordonnèrent à leurs officiers d'appliquer strictement le nouveau régime des permissions d'octobre 1916. Au Maroc, où les effectifs demeuraient notoirement insuffisants, le général Henri Gouraud se garda bien de donner des ordres allant dans ce sens. Paul, en évoquant le passage du Ministère de la Guerre sous la coupe de Lyautey, indique donc à demi-mots, à Marthe, sans nommer aucun de ses chefs, que la perspective d'une permission s'éloigne encore plus.
2) - "offensive au printemps" : en janvier 1917, aucun des belligérants ne semble accorder un quelconque crédit à l'idée d'une paix sans vainqueur ("paix blanche") et à la réussite de l'initiative du président des USA, Woodrow Wilson, lancée à la mi-décembre 1916, d'y aboutir sous l'arbitrage américain. La presse française, sauf exception pacifiste socialiste, attise l'espoir d'une offensive finale mettant la Triplice à genoux. Ce courant belliciste trouve sa source et son écho en Allemagne, qui après avoir, le 6 janvier, provoqué les Alliés en leur proposant la paix en échange de l'attribution à son profit du Congo belge, accentue sa provocation en poussant le Mexique à entrer en guerre contre les USA (l'affaire est dénoncée à la mi-janvier aux Américains par les Britanniques) puis en déclenchant dès la fin du mois une guerre sous-marine totale.
3) - "Penhoat" : associé et ami de Paul, volontairement sous les drapeaux depuis mai 1915.
4) - "la maison" : la société L. Leconte et compagnie.
5) - "L." : Leconte.
6) - "pourcentage pour la dépréciation" : on dirait aujourd'hui "amortissement".
7) - "maison Magne à Oran" : vraisemblablement un courtier maritime auquel Paul aurait confié le transport de ses cadeaux de Noël (voir sa lettre du 2 janvier 1917).
8) - "Fox" : le chien des Gusdorf, qui devront payer la "taxe sur les chiens". Cet impôt communal perçu depuis 1856 ne pouvait légalement excéder 10 francs par chien. Du fait de la guerre, les recettes fiscales des communes chutèrent considérablement : la limitation supérieure de la taxe fut déclarée caduque à compter du 1er janvier 1917 (la taxe elle-même fut abrogée par la loi du 7 juin 1971). 
9) - "gymnastique dite suédoise" : la première théorisation de cette gymnastique préventive et curative dont le nombre des adeptes croît très vite au début du 20e siècle (notamment en Scandinavie et en Europe centrale) est attribuée au pédagogue suédois Per Henrik Ling, au début du 19e siècle.
10) - "notre bail" : il s'agit du bail régissant la location aux Gusdorf, par les Robin, de leur maison, située à Caudéran.

dimanche 8 mai 2016

Lettre du 09.05.1916

Walpurgis devant l'hôtel Brocken


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 9 Mai 1916

Ma Chérie, 

J’ai sous les yeux tes lignes du 30 écoulé. Je n’ai même pas pensé à la nuit de Walpurgis (1)  cette année, alors qu’autrefois cette nuit avait un charme tout particulier pour moi. En 1899 ou 1900 j’étais même avec Buring & Brandes au Brocken (2), mais on arrivait trop tard pour assister à la réunion qui dans ces nuits se tenait toujours à l’Hôtel du Brocken sous la présidence du fin comédien Heinemann (3), de Brunswick. Cette année, le 1° au matin, il y avait bien la vieille chanson de Mai qui me passait par la tête et j’avais l’occasion de réfléchir sur le changement des temps ... Si l’année prochaine nous sommes réunis, comme je l’espère bien, nous allons fêter ce jour en nous enfuyant tout seuls et en nous retrempant dans nos beaux souvenirs qui valent certainement mieux que le triste présent ...
Il est à peu près certain maintenant que nous allons partir en colonne lundi prochain, 15 courant, et que cette colonne passant par M’Conn (4), Taourirt (5), Saf Saffat (6), durera très longtemps. Je te prie donc d’expédier le mandat de 50 frs de façon qu’il arrive ici vers le 25/30 Mai et que je le reçoive en route.
Par une précédente lettre je t’ai déjà conseillé de laisser Mme Robin se débrouiller toute seule. Je suis aussi formellement d’avis que Leconte doit continuer à te payer la somme mensuelle de 400 frs stipulée par contrat d’association, en laissant pour le moment de côté notre convention qui a porté ce prélèvement à 1000 frs par mois. A propos de finance, je vois sur les journaux qu’après la Banque de Paris et des Pays-Bas, le Comptoir d’Escompte paie cette année aussi un dividende de 25 frs par action en 2 acomptes, contre 40 et 45 frs avant la guerre. C’est toujours un petit recommencement d’assez bon augure.
Pour ce qui est de tes dents, je te prie de nouveau de ne pas surseoir à cette opération. Quant à la grammaire espagnole que je t’ai demandée elle ne devrait pas coûter plus de 2 à 3 frs au maximum.
Que la Compagnie d’Eclairage devait arriver à doubler le prix du gaz était fatal. Je suis cependant étonné de ce que le fourneau soit complètement détraqué sans que la Compagnie puisse le remplacer ou du moins réparer, car c’est en somme un appareil très simple et sans aucune complication.
Ce matin, en faisant des travaux de terrassement du côté du cimetière, nous avons trouvé quelques grands rochers composés entièrement de “Tropfstein” (7). La formation en colonne (stalactites et stalagmites) est des plus régulière. Te rappelles-tu des grottes de Rubeland (8)? Il y aura 2 ans demain que Taza aura été prise (9) et déjà plus de 15 mois que je suis ici ! Petit à petit, tous les articles finissent par arriver ici. On peut maintenant acheter de la bonne bière, mais à 1,50 frs la bouteille de 3/4 l. Il en est de même avec le vin qui est vendu à 4,5 et 6 frs le Frontignan cacheté (10). En Algérie, pays des grosses récoltes, le vin  est monté à 16 sous le litre, probablement à la suite des réquisitions (11) qui ne se font que sur le vin ordinaire. Bien entendu il nous est défendu de nous faire venir de l’alcool. 
La capitulation de 3000 Anglais et 6000 Hindous (12) n’aura point une influence sur la fin de cette guerre, pas plus que la destruction des 2 Zeppelins. Les Anglais n’ont pas perdu de croiseur à Lowestoft (13): il s’agissait d’un chalutier armé (bateau de pêche réquisitionné). 
L’attitude de l’Amérique paraît cette fois-ci quand même plus énergique que précédemment (14), et je crois que l’Allemagne s’inclinera, ne fût-ce que pour sauver ses 500 à 600 000 tonnes de navires internés (15) aux Etats-Unis, sans parler de la question de l’ "après-guerre”. 
N’as-tu plus rien entendu de Mr. Siret ? Il m’avait promis dans le temps une lettre détaillée, mais il a probablement estimé de t’avoir tout dit ce qu’il avait à me faire savoir.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


                                                 Paul


Notes (François Beautier)
1) - "nuit de Walpurgis" : joyeuse et amoureuse fête du printemps, d'origine païenne, célébrée en Europe du Nord et de l'Est (notamment en Allemagne) pendant la nuit du 30 avril au 1er mai. Paul la fêtait chaque année avec Marthe.
2) - "Le Brocken" : sommet du Harz en Saxe-Anhalt, à 1141 m., supposé hanté par les sorcières donc attirant les foules pour la célébration de la nuit de Walpurgis. Buring et Brandes étaient sans doute des amis de Paul.
3) - "Heinemann" : la trace de ce comédien semble perdue.
4) - "M'conn" : Msoun
5) - "Taourirt" : Paul fait erreur car cette étape se situe après celle de Safsafat, et il oublie celle de Guercif qui précède la destination finale de Taourirt. Le trajet total, de Taza à Taourirt à vol d'oiseau, dépasse légèrement les 100 km.
6) - "Saf Saffat" : Paul, à son habitude, écrit phonétiquement les noms inconnus. Il s'agit en fait du village de Safsafat, à 22 km. à vol d'oiseau à l'est de M'soun.
7) - "Tropfstein" : stalactite (concrétion de calcite).
8) - "Rubeland" : célèbres grottes du Harz, près de Rübeland. Les plus visitées sont les grottes Hermann et Baumann
9) - "été prise" : la date officielle de la reprise de Taza est le 10 mai 1914 (la ville avait été prise par les Français le 26 mai 1841 mais elle s'était rebellée au printemps 1914).
10) - "Frontignan" : vin doux naturel de la côte du département de l'Hérault.
11) - "réquisitions" : la troupe était le consommateur final de ce vin algérien.
12) - "Hindous" : allusion à la reddition, le 29 avril 1916, de la garnison britannique de la forteresse de Kut-El-Amara (au sud de Bagdad) prise aux Turcs à la fin septembre 1915 et assiégée par eux depuis le 7 décembre 1915. Les chiffres retenus actuellement dépassent de beaucoup ceux de l'époque (13 000 prisonniers, contre 9 000 annoncés à l'époque). Cet échec reporta d'un an la prise de Bagdad, qui tomba le 10 mars 1917. Les mauvais traitements infligés aux prisonniers de l'armée britannique par les Turcs sont demeurés dans l'Histoire : la moitié moururent de faim, beaucoup d'Hindous furent enrôlés de force dans l'armée ottomane. 
13) - "Lowestoft" : Allusion au bombardement des ports de Lowestoft et de Yarmouth (côte britannique de la Mer du Nord) pendant la nuit du 24 au 25 avril 1916 par 5 croiseurs lourds et 6 croiseurs légers de la flotte allemande. Les dommages furent essentiellement civils : 200 maisons détruites, des bateaux de pêche touchés à l'ancrage.
14) - "précédemment" : suite à la ferme protestation des USA du 18 avril 1916 se référant notamment au torpillage par un sous-marin allemand du Sussex (un ferry français de la Manche) le 24 mars, l'Allemagne déclara par une note écrite au Président Wilson, le 4 mai 1916, qu'elle renonçait à attaquer des vaisseaux civils de passagers, et à ne torpiller les cargos ennemis qu'après vérification de leur cargaison, avertissement et mise hors danger des équipages (cette déclaration connue comme "Promesse du Sussex" rassura le Président Wilson et retarda l'entrée en guerre des USA).
15)  - "internés" : Paul semble confondre la volonté de l'Allemagne de priver les Alliés de 500 à 600 000 tonnes de marchandises essentielles en deux mois, par une relance de la guerre sous-marine en février 1916, avec la menace par les USA, le 18 avril 1916, de rompre les relations diplomatiques avec l'Allemagne et de confisquer ses navires dans les ports américains.