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dimanche 19 novembre 2017

Lettre du 20.11.1917

Couverture de la revue Le Pays de France, novembre 1917


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran

Aïn Leuh (1), le 20 Novembre 1917

Ma Chérie adorée,

Enfin, Enfin - 6 lettres à la fois venues par le paquebot qui a quitté Bordeaux le 10 pour Casablanca, y compris celle adressée à Taza : 28/10, 2-4-7 et 10 courant ainsi qu’une enveloppe contenant copie de la lettre de Penhoat à Me Crimail et celle que tu as écrite à Me Palvadeau. Je t’ai écrit après Oran d’Oudjda, de Taza, d’El Trarka (2), de Tissa et toute une série de cartes de Fez (3). En arrivant ici le 18, je t’ai adressé aussitôt une carte (4), désolé comme j’étais d’être sans tes nouvelles. Car il n’y a que 3 courriers par mois, partant de Bordeaux les 10, 20 et 30 de chaque mois et 3 en sens inverse partant de Casablanca les 1°, 11 et 21. Ne t’impatiente donc pas et sois persuadée que je t’écrirai très régulièrement, aussi bien pour te faire plaisir que pour ma propre satisfaction. Car je te répète que jamais tu ne m’as été plus proche que depuis cette permission. C’est là un phénomène que je ne puis m’expliquer que par ceci : C’est que dans ces 3 ans d’Afrique j’ai été tellement privé de tendresse et de bonté, d’amour en un mot, que notre union, notre vie commune m’ont paru comme un idéal tout pur ... Et comme lors de mon séjour auprès de toi tu as répondu à toutes mes idées et illusions, que pendant ces 3 semaines cet idéal et ces rêveries étaient devenues la réalité toute lumineuse et belle, je suis reparti comme je suis arrivé, le coeur rempli d’une espèce de mélange composé de tendresse, d’amour, du désir de te plaire et de te faire plaisir, et enfin de tristesse et de désespoir de te quitter pour 1 an au moins encore. Je voudrais bien et j’espère bien qu’il en soit ainsi jusqu’à la fin de notre vie et je suis toujours tenté de te faire des promesses comme seul un amoureux peut les faire ... Tu es et restes pour moi l’unique préoccupation sentimentale et bien que j’eusse désiré recevoir de temps à autre une lettre - comment dirai-je - me rappelant ces heures douces passées maintenant, je me résigne tant bien que mal avec tes explications, m’émouvant déjà en lisant par ci par là “Mein Herzlieber Mann” (5) et me persuadant qu’après tout ce que tu m’as donné rien que pendant ces dernières semaines, tu dois logiquement avoir vis à vis de moi les mêmes sentiments que j’ai pour toi.
Si donc, comme cela est inévitable, nous ne sommes pas toujours d’accord sur un sujet quelconque et que je défend mon opinion, ce n’est point pour te contrarier, mais parce qu’à mon avis c’est préférable de faire ainsi.
Ceci dit, il est au fond superflu de m’étendre sur le sujet de ta lettre du 4, sujet que tu défends si courageusement tout en étant la première intéressée. S’il en est ainsi - et il fallait bien s’y attendre nach diesem Liebesrausch* - il n’y a qu’à s’incliner. Und nichts in der Welt möchte ich, dass du irgend eine Gefahr laufst**, mais j’aurais voulu que tu en parles franchement à Melle Campana (6) en lui demandant si dans ce premier début de l’affaire que tu traverses en ce moment, il n’y a aucun inconvénient à poursuivre ta gymnastique (7) par exemple.
Denn was mir in tiefster Seele weh tut, ist der Gedanke, dass du inmitter fremder Menschen von denen - ausgenommen vielleicht Hélène - sich keiner an Dir näher interessiert, die schweren Tage durchleben sollst, ohne dass Ich bei Dir sein kann. Und dann  bist Du dermassen von diesen elenden Kriege influencée, nimmt Du dermassen und so leidenschafflich Anteil an diesem Drama, dass du nicht ohne Anfluss auf das Kind bleiben kann.***
Donc consulte Melle Campana, et ce que tu fais sous ce rapport sera bien fait. Mais surtout ne cours aucun risque quel que soit le conseil du médecin.
Où je ne suis plus d’accord avec toi c’est lorsque tu mêles des sentiments aux affaires en disant que tu ne passeras probablement plus chez Maître Lanos (8) puisqu’il t’a froissée par sa conduite. Mais, mon enfant, nous avons besoin de cet avocat qui seul peut intervenir pour cette affaire (9) des fonds et titres à Bordeaux, et comme il faut absolument qu’elle soit réglée le plus promptement possible, je te prie instamment d’aller voir Me Lanos pour voir où en est cette affaire. 
Pour ce qui concerne Me Palvadeau, tu verras dans le dossier que j’ai accepté le prix de 25 000 Frs. moins 1 150 Frs. reçus de Nantes en 1917, soit 23 850 Frs. comme dernier prix. Penhoat a bien fait d’écrire comme il l’a fait à son avocat. Mais il vaut mieux pour nous d’attendre le jugement du Tribunal de Commerce de Nantes dans l’affaire des prélèvements, jugement qui en même temps tranchera la question de mes propres prélèvements. Me Palvadeau le sait du reste parfaitement et ne tentera sans doute rien avant le jugement. L’essentiel est naturellement d’aller vite et il est essentiel aussi en cas de dissolution judiciaire qu’une provision aussi élevée que possible soit versée par le liquidateur à Mr. Penhoat et moi, c.à.d. entre les mains de nos représentants respectifs (10).
Combien le notaire a-t-il fait payer la procuration ? Mr. Penhoat a peut-être raison sur la question des “restrictions” et j’accepterais de ne pas faire les opérations dont s’occupe la maison L. L. et Cie dans tous les ports où elle possède actuellement des succursales (11).
Je te parlerai dans une prochaine lettre du reste de mon voyage et notamment de Fez et d’Aïn Leuh. N’as-tu pas reçu aussi pour moi une grammaire espagnole que “le Sergent Bronté” (12) de Saleh-Rabat m’avait adressée ici et que le Sergent-Major a fait suivre à Caudéran ?
En fait de journaux, tu serais bien gentille de m’expédier chaque mois les N° des 7 et 8, 17 et 18, 27 et 28 du ”Pays” (13) ou de “l’Oeuvre” (14), de façon à ce que ces numéros partent juste avec le paquebot pour arriver ici 8 jours plus tard.
Mille baisers et caresses pour toi et les enfants. Le bonjour pour Hélène.

Paul

Du reste, rien ne prouve que Me Lanos se rappelle exactement de ses conversations avec toi et des détails. D’autre part - et même si c’était le cas - un homme d’affaires cherchera toujours à s’excuser d’une négligence.

*après toute cette passion amoureuse

**Et je ne voudrais pour rien au monde que tu coures un risque quelconque, ...

***Car ce qui me fait souffrir au plus profond de mon âme est la pensée que tu doives passer des jours difficiles entourée d’étrangers - à l’exception peut-être d’Hélène - dont aucun ne s’intéresse de près à toi, sans que je puisse être à tes côtés. Et puis tu es tellement influencée par cette malheureuse guerre, tu prends part à ce drame avec tant de passion que cela ne peut point rester sans influence sur l’enfant.


Notes (François Beautier)
1) - « Aïn Leuh » : Paul a parlé pour la première fois de ce poste, où est dorénavant affectée sa compagnie, dans son courrier du 4 novembre 1917. En la rejoignant, il passe du secteur militaire de Taza, dans l’ouest du Maroc oriental, à celui de Meknès, dans l’est du Maroc occidental. Et d’un milieu habitable, presque partout peuplé de paysans sédentaires, à une forêt d’altitude pratiquement vide d’hommes et sillonnée de multiples petites voies de passage à travers le Moyen Atlas servant essentiellement à des éleveurs et commerçants nomades (et, à cette époque, à des groupes de rebelles).
2) - « El Trarka » : poste dans lequel Paul a fait étape entre Taza et Tissa (voir sa lettre du 12 novembre 1917). Le courrier qu’il y a posté à destination de Marthe ne figure pas dans la liasse de ceux qui ont été retrouvés.
3) - « cartes de Fès » : ces cartes postales manquent aussi.
4) - « une carte » : idem.
5) - « Mein Herzlieber Mann » : « mon très cher époux ».
6) - « Mlle Campana » : cette personne, plusieurs fois nommée depuis septembre 1915 est vraisemblablement l’infirmière ou le médecin de la famille.
7) - « gymnastique » : Marthe est enceinte, elle l’a vraisemblablement annoncé à Paul dans sa lettre du 4 novembre, à laquelle il se réfère. Du coup on peut comprendre le risque que prend Paul en lui écrivant en allemand (puisque sa naturalisation française dépendra des preuves qu’il aura données de s’être durablement éloigné de l’Allemagne et de sa culture) : c’est pour (r)établir avec son épouse une intimité qui protège la pudeur de Marthe (et la sienne aussi) et qui lui permet de se présenter à elle à la fois comme un époux et un père (de ses enfants, mais aussi d’elle-même)... 
8) - « Maître Lanos » : Paul écrit pour la première fois en toutes lettres le titre de son avocat, sans doute pour impressionner Marthe qui, à ses yeux, se comporte comme une enfant (dont il se fait le père).
9) - « cette affaire » : Paul prend ici le ton autoritaire d’un père (celui de Marthe, et non plus de leurs seuls enfants).
10) - « nos représentants respectifs » : les affaires judiciaires en cours (levée du séquestre et restitution du capital investi par Paul et Penhoat dans la société Leconte) semblent avancer depuis que Paul, au cours de sa permission, a rencontré ses avocats de Nantes (Me Palvadeau) et de Bordeaux (Me Lanos).
11) - « succursales » : il apparaît que L. Leconte conditionne la dissolution de la société fondée par lui sous son nom à l’engagement que Paul devra prendre de ne pas concurrencer ladite société partout où elle exerce déjà ses activités.
12) - « le sergent Bronté » : sans doute un ami de Paul, affecté à Salé (et non Saleh) près de Rabat.
13) - « du Pays » : il s’agit de l’hebdomadaire massivement illustré de photographies « Le Pays de France », originellement touristique puis exclusivement consacré aux nouvelles du front dès le début de la guerre. 

14) - « l’Œuvre » : quotidien de Gustave Téry, dont Paul apprécie le style non-conformiste et les positions pacifistes depuis qu’il a publié en feuilleton « Le Feu » d’Henri Barbusse. Le séquençage par décades des envois qu’imagine Paul en fonction des dates de parution s’applique aux éditions de ce quotidien et non à celles de l’hebdomadaire « Le Pays de France ».

dimanche 8 janvier 2017

Lettre du 09.01.1917



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 9 Janvier 1917

Ma Chérie,

Je viens de recevoir ta lettre du Jour de l’An qui, enfin respire un peu de confiance ! J’attends maintenant ta réponse à mes lignes du 25 Décembre et les 2 certificats (d’hébergement et de bonne vie et moeurs). Il y a un fait nouveau à signaler pour le régime des permissions : Celles-ci - du moins pour la Région - sont de nouveau soumises au Résident Général à Rabat (1), alors que depuis quelque temps le Colonel Commandant le Territoire de Taza (et qui était Commandant de notre Bataillon) avait le droit de les accorder. Y a-t-il eu des abus pour qu’on revienne à l’ancien système ? Je n’en sais rien, mais enfin l’histoire sera maintenant bien plus longue, et peut-être aussi plus dure ! 
Espérons que d’ici l’été les négociations de paix soient réellement en bonne voie. Personnellement, je crois qu’une nouvelle grande offensive au printemps (2) n’aura pas de résultat décisif ni d’un côté ni de l’autre. Certes, les Alliés gagneront encore un peu de terrain par ci, un peu de terrain par là, mais “la victoire” sans contestation, le bris des lignes allemandes, j’ai bien de la peine à y croire. Cela d’autant plus qu’il faudrait des sacrifices énormes de vies humaines. La tâche incomberait logiquement sur le front occidental aux Anglais, du moins dans sa majeure partie - car il est indiscutable que les plus lourds sacrifices ont été consentis jusqu’ici par les Français. Or, à moins qu’on arrive du côté des Alliés à une supériorité écrasante du matériel et de l’artillerie - ce qui sera très difficile - il me semble peu probable que la guerre soit terminée cette année sur les Champs de Bataille. La prolonger au-delà de 1917 - je ne crois pas qu’un gouvernement quelconque envisage cette possibilité, non seulement à cause du moral des combattants qui, forcément, va en diminuant, mais encore et surtout par rapport à la situation économique des différents pays. Si l’on songe à la diminution constante des exportations et l’augmentation croissante des importations, tout à fait hors proportion comparées avec une année normale, on se demande si l’on ne va pas sciemment à la ruine. C’est naturellement l’Etat qui devient débiteur de toutes ces sommes énormes et comme ses propriétés produisantes (Postes, Chemin de Fer, Télégraphe etc.) ne rapportent pas autant qu’autrefois et ne rattraperont pas si vite le terrain perdu même une fois la paix rétablie, il ne lui reste que le recours aux contribuables. Il y aura certes autant de grosses fortunes après la guerre qu’avant, et même davantage, mais comme les intérêts des emprunts représentent des sommes fantastiques, il faudra bon gré mal gré arriver à rembourser ces emprunts. Peut-être va-t-on être obligé dans pas mal d’Etats à recourir à un moyen extrême qui représente presque une faillite, savoir de décréter que 2 titres de rente de 1000 Frs. chacun seront convertis en un seul ne représentant que 1000 Frs. On taperait naturellement sur les grosses coupures, c.à.d. sur les titres de 20 000, 40 000 Frs. de rente et davantage pour ne pas frapper la petite épargne et il ne m’étonnerait pas du tout qu’un tel projet de loi fasse son apparition un jour ou l’autre ....... une fois la paix conclue bien entendu !
Mr. Penhoat (3) ne m’a point écrit encore et attendra sans doute son retour au front pour le faire. Il serait en effet très intéressant de connaître le bilan de la maison (4) arrêté au 1° Janvier, car on pourrait s’y faire une idée exacte de la situation financière. Je serais donc réellement content de voir ce document, ou tout au moins la copie. Note bien que si L. (5) n’a pas déduit un certain pourcentage pour la dépréciation (6) du mobilier, ce serait tant pis pour lui en cas de partage, c.à.d. si je sortais de la Société, car je devrais me baser sur le bilan de Décembre 1914. Ordinairement nous avons déduit annuellement 10 à 20% sur la valeur du mobilier.
Ton paquet n’est pas arrivé non plus, mais il est vrai qu’il est parti 8 à 10 jours après le mien. Quant au colis de fruits, j’ai déjà énergiquement réclamé auprès de la maison Magne à Oran (7), mais je suis encore sans réponse.
As-tu pensé qu’en gardant Fox (8) tu devras payer maintenant une taxe très élevée ? Je crois même 50 Frs.! Ce pauvre Fox est pourtant presque de la famille et les enfants doivent y être particulièrement attachés.
Pourquoi doutes-tu donc que tes lettres me fassent autant de plaisir que les miennes à toi ? Tu as réellement quelquefois de ces idées ... !!! Je ne sais pas s’il existe un livre sur la gymnastique dite suédoise (9), mais je le crois bien, car elle est pratiquée presque partout et même au régiment. Tu n’avais naturellement plus besoin de pratiquer le petit exercice que ton amie de Stockholm t’avait enseigné et qui, si je me rappelle bien, a eu un bon effet.
Je t’embrasse bien sincèrement, ainsi que de bonnes bises aux enfants.

Paul

Le bonjour à Hélène.

N’oublie pas de me rappeler la clause pour le renouvellement de notre bail (10), c.à.d. si pour annuler le bail nous devons le dénoncer, ou bien si notre silence est interprété comme l’intention de ne pas renouveler.


Notes (François Beautier)
1) - "Résident général à Rabat" : Paul évite de le nommer car il hésite face à une récente et embrouillée attribution des titres. Le Résident général de France au Maroc (à Rabat, la capitale) n’est de fait plus Hubert Lyautey (Ministre de la Guerre depuis le 12 décembre 1916), mais ce n'est pas non plus le général Henri Gouraud, qui pourtant le remplace au Maroc dans ses fonctions de Résident général et de Commandant des forces françaises au Maroc, sans avoir officiellement le titre de Résident général, lequel est conservé par Hubert Lyautey (qui en reprit la fonction dès sa démission du Ministère de la Guerre le 14 mars 1917). Quoi qu'il en soit Lyautey en tant que Ministre de la Guerre avait gardé de son expérience au Maroc la préoccupation de préserver ses effectifs en limitant les permissions. Cependant les réclamations (et bientôt mutineries) des soldats l'obligèrent à appuyer les initiatives de certains généraux qui, à l'exemple de Pétain, ordonnèrent à leurs officiers d'appliquer strictement le nouveau régime des permissions d'octobre 1916. Au Maroc, où les effectifs demeuraient notoirement insuffisants, le général Henri Gouraud se garda bien de donner des ordres allant dans ce sens. Paul, en évoquant le passage du Ministère de la Guerre sous la coupe de Lyautey, indique donc à demi-mots, à Marthe, sans nommer aucun de ses chefs, que la perspective d'une permission s'éloigne encore plus.
2) - "offensive au printemps" : en janvier 1917, aucun des belligérants ne semble accorder un quelconque crédit à l'idée d'une paix sans vainqueur ("paix blanche") et à la réussite de l'initiative du président des USA, Woodrow Wilson, lancée à la mi-décembre 1916, d'y aboutir sous l'arbitrage américain. La presse française, sauf exception pacifiste socialiste, attise l'espoir d'une offensive finale mettant la Triplice à genoux. Ce courant belliciste trouve sa source et son écho en Allemagne, qui après avoir, le 6 janvier, provoqué les Alliés en leur proposant la paix en échange de l'attribution à son profit du Congo belge, accentue sa provocation en poussant le Mexique à entrer en guerre contre les USA (l'affaire est dénoncée à la mi-janvier aux Américains par les Britanniques) puis en déclenchant dès la fin du mois une guerre sous-marine totale.
3) - "Penhoat" : associé et ami de Paul, volontairement sous les drapeaux depuis mai 1915.
4) - "la maison" : la société L. Leconte et compagnie.
5) - "L." : Leconte.
6) - "pourcentage pour la dépréciation" : on dirait aujourd'hui "amortissement".
7) - "maison Magne à Oran" : vraisemblablement un courtier maritime auquel Paul aurait confié le transport de ses cadeaux de Noël (voir sa lettre du 2 janvier 1917).
8) - "Fox" : le chien des Gusdorf, qui devront payer la "taxe sur les chiens". Cet impôt communal perçu depuis 1856 ne pouvait légalement excéder 10 francs par chien. Du fait de la guerre, les recettes fiscales des communes chutèrent considérablement : la limitation supérieure de la taxe fut déclarée caduque à compter du 1er janvier 1917 (la taxe elle-même fut abrogée par la loi du 7 juin 1971). 
9) - "gymnastique dite suédoise" : la première théorisation de cette gymnastique préventive et curative dont le nombre des adeptes croît très vite au début du 20e siècle (notamment en Scandinavie et en Europe centrale) est attribuée au pédagogue suédois Per Henrik Ling, au début du 19e siècle.
10) - "notre bail" : il s'agit du bail régissant la location aux Gusdorf, par les Robin, de leur maison, située à Caudéran.

dimanche 18 décembre 2016

Lettre du 19.12.1916

Oujda, 1916 (Delcampe)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 19 Décembre 1916

Ma Chérie, 

J’ai sous les yeux tes lettres des 8 et 9 courant. Comme tu es tout de même bizarre de ne pas croire ce que je te répète depuis des mois : Que dans les conditions actuelles je n’ai aucune chance, AUCUNE, d’avoir une permission. Il existe une circulaire venant du Colonel de M’Conn (1) qui commande notre Régiment de Marche disant que les Commandants de Compagnie doivent s’abstenir de transmettre les demandes de permission des Austro-Allemands auxquelles il ne peut pas être donné suite. Un Capitaine qui transmettrait quand même une telle demande se ferait punir tout bonnement. Je t’ai expliqué d’une façon très détaillée pourquoi la même règle n’est pas observée en Algérie et que peut-être un changement s’opèrerait aussi au Maroc. Mais en attendant il n’y a aucun espoir (je souligne en couleurs françaises) pour moi d’obtenir une permission. Je te répète également que la question sera portée vraisemblablement sous peu devant le ministre de la Guerre (2) à Paris, chose qui a été retardée par suite du changement de ministère. Et comme au surplus je ne peux pas intervenir directement dans cette affaire, je n’ai qu’une chose à faire : attendre - ce à quoi je suis du reste entraîné depuis le début de la guerre. Mais fais-moi seulement le plaisir de croire que ce n’est pas faute de vouloir que ni moi ni aucun de mes camarades d’infortune du Bataillon ne sont partis en permission. Il y a des choses contre lesquelles on ne peut pas aller : c’est comme si je te disais de voler par tes propres moyens de Bordeaux à Paris ! J’aurais beau te répéter tous les jours qu’il faut le faire à tout prix, tu ne le ferais pas, et pour cause. Mais crois-moi - je t’en supplie - que si les conditions changent, je ferai tout ce qui dépend de moi pour venir sans perdre une minute. Et si cela peut te prouver que je ne mens pas, je vais t’envoyer un certificat d’hébergement (3) qui est à joindre à la demande et que tu me retourneras signé et légalisé par le Maire ou le Commissaire de Police de Caudéran. Mais encore une fois ne conclus pas qu’avec ce certificat j’aurai ma permission ; il m’est seulement indispensable si les légionnaires austro-allemands sont autorisés à demander une permission. 
Je te remercie d’avance du manteau imperméable que tu me fais envoyer et qui pourra tout de même me servir une fois ou deux. Car comme dans la journée seuls les Officiers sont autorisés à porter de tels vêtements, je pourrai tout au plus m’en servir lorsque je serai de garde la nuit. Or, comme je te le disais déjà, je ne prends plus à Taza que la garde face à l’entrée du camp de la Compagnie où, en cas de pluie, je peux m’abriter, sans parler du capuchon qui se trouve à ma disposition au Bureau. En Colonne j’ai ordinairement le sac tellement chargé que je ne pourrais plus mettre le manteau dessus. Enfin, je pourrai peut-être le vendre sans perte, et dans ce cas je te préviendrai, car il me fournira alors l’argent de poche pour un mois. 
Des bruits courent du reste que notre Régiment doit changer de garnison pour aller dans une grande ville du Sud (4) - mais rien n’est officiel ou même officieux encore.
Mon colis te parviendra également avec du retard car je reçois aujourd’hui une lettre du Chef de Transit d’Oudjda (5) qui me réclame quelques sous de droits de Douane pour la caisse qui, de cette façon, te sera portée à domicile sans que tu aies des droits à payer. Mais il est probable que le colis restera en souffrance à Oudjda  jusqu’à l’arrivée des sous en question. Espérons seulement que les fruits seront rendus pour Noël !
La nervosité ou la peur des enfants pendant la nuit me semble tout à fait un mauvais signe, car j’estime que c’est maladif. Je pensais quelquefois que si j’étais resté avec eux, nous aurions fait des exercices avec des haltères de 500 ou 1000 gr. ou simplement de la gymnastique suédoise (6), ce qui fortifie beaucoup les poumons et les muscles. Enfin ce ne sera peut-être pas trop tard lorsque je retournerai ! Le cas d’Hélène est également très désagréable et je ne serais pas tranquille du tout en te sachant seule avec les enfants. Pour ce qui est du moratorium des loyers, tu feras bien de te renseigner exactement auprès de Me Lanos ou encore auprès de Me Bonamy si tu vois celui-ci avant l’autre.
Je t’ai entretemps accusé réception de ta lettre du 17 Novembre avec le dessin de Georges et j’ai écrit aussi une carte à ce dernier.
L’histoire du laissez-passer (7) est tout au moins ridicule au plus haut degré. Peut-être la Chambre va-t-elle se réunir en Comité secret pour délibérer sur la question ? Après des histoires pareilles, je me demande s’il n’existe pas quand même une supposition, un doute quelconque contre moi - doute ou soupçon que je pourrais facilement dissiper si l’on me les faisait connaître !! J’avais pourtant cru que l’enquête approfondie de Bayonne avait donné toute lumière  : c’est ce que m’affirmait du moins dans le temps le Procureur .
Et que faut-il croire de tous ces bruits de paix qui courent depuis quelques jours et qui sont décrits comme propositions officielles allemandes. Evidemment, il faut bien que les négociations commencent un jour, mais on a tant abusé que je crains presque que c’est un canard (8).
Mes plus tendres baisers pour toi et les enfants.

Paul

Bonnes fêtes de Christmas ! (9)




Notes (François Beautier)
1) - "Colonel de M'Conn" : chef de corps du détachement principal du Régiment de marche étranger (auquel appartient Paul) dont le siège est à Msoun, à une trentaine de km. à l'est de Taza.
2) - "Ministre de la Guerre" : il s'agit de Lyautey, qui refusera toute permission pour les combattants - trop peu nombreux - au Maroc.
3) - "certificat d'hébergement" : pour attester l'adresse où le soldat passera la permission dont il fait la demande. 
4) - "ville du sud" : effectivement, la rébellion s'intensifie dans le Moyen Atlas, au sud du piémont du Rif où Paul a jusqu'alors été cantonné.
5) - "Oujda" : dernier grand poste français au Maroc oriental avant la frontière algérienne en direction de Sidi Bel Abbès, siège de la Légion.
6) - "gymnastique suédoise" : gymnastique alors novatrice, dite naturelle parce que, n'ayant pas pour but d'accroître la masse musculaire, elle proposait des mouvements d'assouplissement et des postures bienfaisantes inspirés de ceux que l'homme fait et prend spontanément dans la nature. Surtout pratiquée individuellement en milieu naturel elle peut l'être aussi en groupe et en salle.
7) - "du laissez-passer" : allusion qui paraît concerner le laissez-passer que le Commissaire de police de Caudéran aurait proposé à Paul (ou que Paul lui aurait demandé ?) au début août 1914 pour qu'il rejoigne via Bayonne son épouse et ses enfants en vacances en Espagne et échappe ainsi à son statut d'étranger ressortissant d'un pays ennemi. Il est vraisemblable que ce laissez-passer fut mentionné comme une tentative de Paul de quitter la France alors qu'au contraire il a demandé dès le 2 août 1914 un permis de séjour en France puis, le 10 août, déposé officiellement auprès du Commandement militaire de Bordeaux sa demande d'engagement volontaire dans la Légion étrangère pour la durée de la guerre. Paul se moque de Marthe (qui conçoit mal que le cas personnel de Paul ne fasse pas l'objet d'un traitement particulier) en faisant l'hypothèse qu'un Comité secret de l'Assemblée nationale délibère sur son cas individuel (ces comités secrets avaient été imposés par le Parlement au gouvernement pour lui permettre de débattre des questions militaires ; l'Assemblée nationale s'était ainsi constituée en comité secret du 28 novembre au 7 décembre 1916) .
8) - "un canard" : à l'approche de Noël les rêves et les vœux de trêve et de paix se multiplient dans la presse en s'appuyant sur des rumeurs et autres fausses nouvelles (c'est-à-dire sur des "canards" : des bavardages creux) étayées par les exhortations du Pape Benoît XV et l'impatience des mouvements pacifistes de tous les pays. Cependant il y a bien des annonces concrètes : l'Autriche, le 5 décembre 1916 (sous l'influence de son nouvel et jeune empereur-roi Charles 1er qui a vécu la réalité des combats - et qui succède à François-Joseph mort le 21 novembre 1916), puis l'Allemagne, le 12 décembre (sous l'influence du chancelier Bethmann Hollweg qui souhaite profiter de la victoire allemande en Roumanie), évoquent auprès de leurs peuples respectifs une paix qui les reconnaîtrait gagnants, ce qui est évidemment inacceptable pour les Alliés, surtout occidentaux, alors contaminés par le jusqu'au-boutisme (ces Alliés traitent ces déclarations de "manœuvres de guerre" le 30 décembre) ; le Président des USA, Woodrow Wilson, lance le 18 décembre sa vaste enquête sur les buts de guerre des belligérants (l'Allemagne refuse d'y répondre le 26 décembre) afin de faire de son pays - qui demeure neutre - le médiateur du conflit ; l'Allemagne continue ses manœuvres diplomatiques en Suède pour dissuader le Japon d'envoyer des troupes soutenir celles des Alliés en Europe...
9) - "Christmas" : Paul choisit-il ce nom qui se réfère explicitement au Christ (plutôt que celui de Noël) parce que Marthe est de culture chrétienne protestante ou parce qu'elle apprend l'anglais ?